Retour sur la dimension criminelle de la crise des Subprimes (1)

A l'occasion de "l'anniversaire" de la crise des Subprimes, revenons cet été sur un facteur souvent minimisé de la crise : la criminalité en col blanc ou comment un système financier dérégulé a rendu possible le développement massif des pires pratiques criminelles de prédation jusqu'à conduire à la crise.

Dans l’imaginaire collectif, la crise des subprimes éclate en septembre 2008 avec la chute de Lehman Brothers. Nous avons tous et toutes encore en tête ces images d’employés de Lehman, licenciés au petit matin, sortant des locaux de leur banque avec, entre les mains, des cartons contenant leurs effets personnels.

Reviennent alors en boucle dans les médias des termes jusqu’ici inconnus du grand public, des journalistes, mais aussi de la majorité des analystes économiques : la « titrisation » et les “subprimes”. La chute de Lehman s’expliquerait ainsi par un recours démesuré à ces produits hautement spéculatifs.

Plus tard viendront des explications plus globales : la crise aurait pris sa source dans la bulle immobilière étatsunienne, elle-même rendue possible par une politique monétaire laxiste et un soutien excessif des deux institutions parapubliques – Fannie Mae et Freddie Mac – à l’accession à la propriété des couches moyennes américaines.

En d’autres termes, les États-Unis (et le monde) feraient les frais d’une sorte de relance keynésienne « privée » : au lieu d’améliorer les conditions de vie des Américains et de soutenir l’activité économique à travers des politiques publiques, l’administration américaine aurait préféré faciliter l’accès de ses citoyens au crédit afin qu’ils puissent s’offrir éducation, logement, transport et santé. Et c’est vrai.

Comme le résume parfaitement Marcellus Andrews, professeur d’économie au Barnard College (Université de Columbia) : Nous avons établi un contrat social qui consistait essentiellement à financer la consommation par la dette. Et nous avons demandé à Wall Street de trouver un moyen de prêter de l’argent à des gens  qui autrement n’auraient pas pu emprunter : les sidérurgistes au chômage de Cleveland, les travailleurs sans diplôme, ceux qui travaillent dans les bodegas du Bronx… Bref, tous ceux qui rêvent d’une grande maison et d’une télé mais qui ne peuvent se les offrir, et qui doivent utiliser leur carte de crédit pour payer leur assurance maladie. Et Wall Street l’a fait. Nous avons cédé notre pouvoir à des entreprises de gestion financière en demandant aux marchés de résoudre les problèmes sociaux » (1).

D’autres économistes relieront plus tard la Grande crise (c’est son nom) aux questions énergétiques, à l’instar de Gaël Giraud (2). Si je partage son analyse, mon propos est d’attirer l’attention du lecteur sur une dimension peu commentée de la crise : la fraude, l’escroquerie à une échelle systémique.

La crise débute fin 2006

Aux États-Unis, la crise éclate bien avant 2008 quand les premiers établissements spécialisés dans les prêts hypothécaires font faillite.

Ce sera Ownit Mortgage, en décembre 2006, Ameriquest en septembre 2007, IndyMac en juillet 2008… Les établissements qui avaient permis aux classes américaines les moins favorisées d’accéder au logement tombent les uns les autres. La faute aux subprimes, ces produits titrisés complexes ? Ou à des actifs toxiques ? En partie seulement, car la crise s’explique aussi par des pratiques hautement frauduleuses visant les plus fragiles : Les personnes âgées, les malades, les plus précaires, les illettrés, et évidemment les communautés dites latinos et afro-américaines.

La dimension criminelle des crises

Comme Christian Chavagneux et Jean-François Gayraud le soulignent dans leurs travaux respectifs, il existe dans toute crise financière une part de criminalité (3). Et cette criminalité peut avoir des conséquences systémiques, c'est-à-dire à même d’engendrer des crises de grande ampleur.

À la fin des années 1980, les États-Unis connurent une crise de ce type, celle dite des Savings and loan lors de laquelle plus de 1 600 de ces caisses d’épargne firent faillite. À son origine, des pratiques bancaires hautement frauduleuses : surévaluation des biens, dossiers d’octroi de prêts bâclés ou falsifiés, fraudes comptables…

Cependant, grâce à la pugnacité de quelques régulateurs et superviseurs, l’affaire fut mise sur la place publique, la crise circonscrite, les dirigeants des caisses frauduleuses jugés et condamnés à de la prison ferme pour bon nombre d’entre eux et les élus complices (les cinq sénateurs dits de Keating (4) parmi lesquels se trouvaient John McCain, candidat malchanceux face à Barack Obama aux présidentielles de 2008) réprimandés par leurs pairs réunis au sein du Comité d’éthique du Sénat. Pour illustrer l’ampleur systémique de la criminalité en col blanc lors de cette crise, on peut rappeler que plus de 800 responsables de caisses d’épargne (dirigeants et cadres supérieurs) furent condamnés à des peines de prison fermes. La plus longue ayant été attribuée à Woody Lemons, le président de la Vernon Savings and Loan Association qui écopa de trente ans de prison.

Malheureusement les leçons de cette crise n’ont pas été retenues, puisqu’on trouve à l’origine de la crise des subprimes les mêmes comportements frauduleux (parfois avec les mêmes protagonistes !), aggravés par un environnement particulièrement criminogène, celui des 3 « dé » (déréglementation, désupervision et dépénalisation de fait) et de Bâle II (cet accord prudentiel – très critiquable – dont l’objectif affiché était de limiter les risques bancaires), des normes comptables, à laquelle vint s'ajouter une idéologie farouchement opposée à toute régulation.

Comme le soulignent les criminologues Tomson Nguyen et Henry Pontell : La crise financière de 2008 de la zone Atlantique Nord […] semble avoir été le théâtre dans lequel l’appât du gain, la supercherie, une surveillance insuffisante et la cupidité de nombreux initiés ont entraîné le développement d’une criminalité telle qu’elle déboucha sur une véritable catastrophe (5).

Aussi, « discuter ou rediscuter des réformes financières n’est pas une solution en soi si on refuse de traiter de la question de la fraude », martèle James Galbraith depuis des années. S’il ne s’agit pas d’attribuer l’entière responsabilité de la crise aux comportements frauduleux, il s’avère néanmoins impératif de préciser, aux côtés du magistrat Jean de Maillard, auteur de nombreux livres sur le sujet (6), que « si nous n’intégrons pas la fraude à notre analyse, nous ne pouvons pas comprendre la crise financière que nous subissons ».

Comme nous le verrons dans un prochain billet, par fraude il faut entendre « un réseau de contrefaçon à l’ampleur colossale (7) », qui a produit des prêts hypothécaires contrefaits en masse : des prêts menteurs, des prêts à neutrons (conçus pour exploser en détruisant les personnes mais pas les bâtiments) ou encore des prêts ninja (no income, no job, no asset – sans revenu, sans emploi, sans actifs), peu importe leur nom, dans tous les cas il s’agissait de prêts contrefaits destinés la plupart du temps à faire défaut, à ne pas être remboursés en d’autres termes.

Si la justice américaine a timidement commencé à réagir face aux pratiques de ces criminels en col blanc, la fraude et son rôle récurrent dans les dernières crises financières ne parviennent toujours pas à percer dans les débats français et européens, malgré les efforts de personnalités comme Jean de Maillard, Jean-François Gayraud, Pierre Lascoumes, Ian Fraser, Christian Chavagneux ou encore de l’équipe de Médiapart (Dan Israel, Fabrice Arfi, Martine Orange, Laurent Mauduit, etc.).

Or si nous ne voulons pas voir les crises se reproduire à l’identique, il est essentiel de revenir sur les mécanismes à l’œuvre et principalement sur le fonctionnement de la fraude patronale, ses conséquences systémiques et son rôle dans la crise dite des subprimes

A suivre… (Prochain Billet : la recette de la fraude patronale)

Cette série de posts est en partie issue du livre écrit avec William K Black "Les banquiers contre les banques, le rôle de la criminalité en col blanc dans les crises financières" paru aux éditions ECLM en 2015. 

Références :

  1. www.veblen-institute.org/quelles-solutions-a-la-crise?
  2. Gaël Giraud, Illusion financière, L’Atelier, 2014.
  3. Christian Chavagneux, Une brève histoire des crises financières. Des tulipes aux subprimes, La Découverte, 2011. Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel, Odile Jacob, 2014.
  4. Keating a été le patron fraudeur le plus connu de la crise des savings and loan. Il a corrompu cinq sénateurs : A. Cranston (démocrate), D. Riegle (démocrate), D. DeConcini (démocrate), J. Glenn (démocrate) et J. McCain (républicain). Mis à part John McCain, qui se présenta aux présidentielles de 2008 face à Barack Obama, les autres sénateurs virentleur carrière politique entachée, voire interrompue.
  5. “Fraud and inequality in the subprime Mortgage crisis”, in Economic Crisis and Crime, Bingley UK : Jai Press/Emerald Publishing Group, 2011.
  6. Notamment, L’Arnaque. La Finance au-dessus des lois et des règles, Gallimard, 2010.
  7. Expression de James Galbraith.

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