Aurore LALUCQ
Co-directice - Institut Veblen
Abonné·e de Mediapart

5 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 juil. 2017

Retour sur la dimension criminelle de la crise des Subprimes (1)

A l'occasion de "l'anniversaire" de la crise des Subprimes, revenons cet été sur un facteur souvent minimisé de la crise : la criminalité en col blanc ou comment un système financier dérégulé a rendu possible le développement massif des pires pratiques criminelles de prédation jusqu'à conduire à la crise.

Aurore LALUCQ
Co-directice - Institut Veblen
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans l’imaginaire collectif, la crise des subprimes éclate en septembre 2008 avec la chute de Lehman Brothers. Nous avons tous et toutes encore en tête ces images d’employés de Lehman, licenciés au petit matin, sortant des locaux de leur banque avec, entre les mains, des cartons contenant leurs effets personnels.

Reviennent alors en boucle dans les médias des termes jusqu’ici inconnus du grand public, des journalistes, mais aussi de la majorité des analystes économiques : la « titrisation » et les “subprimes”. La chute de Lehman s’expliquerait ainsi par un recours démesuré à ces produits hautement spéculatifs.

Plus tard viendront des explications plus globales : la crise aurait pris sa source dans la bulle immobilière étatsunienne, elle-même rendue possible par une politique monétaire laxiste et un soutien excessif des deux institutions parapubliques – Fannie Mae et Freddie Mac – à l’accession à la propriété des couches moyennes américaines.

En d’autres termes, les États-Unis (et le monde) feraient les frais d’une sorte de relance keynésienne « privée » : au lieu d’améliorer les conditions de vie des Américains et de soutenir l’activité économique à travers des politiques publiques, l’administration américaine aurait préféré faciliter l’accès de ses citoyens au crédit afin qu’ils puissent s’offrir éducation, logement, transport et santé. Et c’est vrai.

Comme le résume parfaitement Marcellus Andrews, professeur d’économie au Barnard College (Université de Columbia) : Nous avons établi un contrat social qui consistait essentiellement à financer la consommation par la dette. Et nous avons demandé à Wall Street de trouver un moyen de prêter de l’argent à des gens  qui autrement n’auraient pas pu emprunter : les sidérurgistes au chômage de Cleveland, les travailleurs sans diplôme, ceux qui travaillent dans les bodegas du Bronx… Bref, tous ceux qui rêvent d’une grande maison et d’une télé mais qui ne peuvent se les offrir, et qui doivent utiliser leur carte de crédit pour payer leur assurance maladie. Et Wall Street l’a fait. Nous avons cédé notre pouvoir à des entreprises de gestion financière en demandant aux marchés de résoudre les problèmes sociaux » (1).

D’autres économistes relieront plus tard la Grande crise (c’est son nom) aux questions énergétiques, à l’instar de Gaël Giraud (2). Si je partage son analyse, mon propos est d’attirer l’attention du lecteur sur une dimension peu commentée de la crise : la fraude, l’escroquerie à une échelle systémique.

La crise débute fin 2006

Aux États-Unis, la crise éclate bien avant 2008 quand les premiers établissements spécialisés dans les prêts hypothécaires font faillite.

Ce sera Ownit Mortgage, en décembre 2006, Ameriquest en septembre 2007, IndyMac en juillet 2008… Les établissements qui avaient permis aux classes américaines les moins favorisées d’accéder au logement tombent les uns les autres. La faute aux subprimes, ces produits titrisés complexes ? Ou à des actifs toxiques ? En partie seulement, car la crise s’explique aussi par des pratiques hautement frauduleuses visant les plus fragiles : Les personnes âgées, les malades, les plus précaires, les illettrés, et évidemment les communautés dites latinos et afro-américaines.

La dimension criminelle des crises

Comme Christian Chavagneux et Jean-François Gayraud le soulignent dans leurs travaux respectifs, il existe dans toute crise financière une part de criminalité (3). Et cette criminalité peut avoir des conséquences systémiques, c'est-à-dire à même d’engendrer des crises de grande ampleur.

À la fin des années 1980, les États-Unis connurent une crise de ce type, celle dite des Savings and loan lors de laquelle plus de 1 600 de ces caisses d’épargne firent faillite. À son origine, des pratiques bancaires hautement frauduleuses : surévaluation des biens, dossiers d’octroi de prêts bâclés ou falsifiés, fraudes comptables…

Cependant, grâce à la pugnacité de quelques régulateurs et superviseurs, l’affaire fut mise sur la place publique, la crise circonscrite, les dirigeants des caisses frauduleuses jugés et condamnés à de la prison ferme pour bon nombre d’entre eux et les élus complices (les cinq sénateurs dits de Keating (4) parmi lesquels se trouvaient John McCain, candidat malchanceux face à Barack Obama aux présidentielles de 2008) réprimandés par leurs pairs réunis au sein du Comité d’éthique du Sénat. Pour illustrer l’ampleur systémique de la criminalité en col blanc lors de cette crise, on peut rappeler que plus de 800 responsables de caisses d’épargne (dirigeants et cadres supérieurs) furent condamnés à des peines de prison fermes. La plus longue ayant été attribuée à Woody Lemons, le président de la Vernon Savings and Loan Association qui écopa de trente ans de prison.

Malheureusement les leçons de cette crise n’ont pas été retenues, puisqu’on trouve à l’origine de la crise des subprimes les mêmes comportements frauduleux (parfois avec les mêmes protagonistes !), aggravés par un environnement particulièrement criminogène, celui des 3 « dé » (déréglementation, désupervision et dépénalisation de fait) et de Bâle II (cet accord prudentiel – très critiquable – dont l’objectif affiché était de limiter les risques bancaires), des normes comptables, à laquelle vint s'ajouter une idéologie farouchement opposée à toute régulation.

Comme le soulignent les criminologues Tomson Nguyen et Henry Pontell : La crise financière de 2008 de la zone Atlantique Nord […] semble avoir été le théâtre dans lequel l’appât du gain, la supercherie, une surveillance insuffisante et la cupidité de nombreux initiés ont entraîné le développement d’une criminalité telle qu’elle déboucha sur une véritable catastrophe (5).

Aussi, « discuter ou rediscuter des réformes financières n’est pas une solution en soi si on refuse de traiter de la question de la fraude », martèle James Galbraith depuis des années. S’il ne s’agit pas d’attribuer l’entière responsabilité de la crise aux comportements frauduleux, il s’avère néanmoins impératif de préciser, aux côtés du magistrat Jean de Maillard, auteur de nombreux livres sur le sujet (6), que « si nous n’intégrons pas la fraude à notre analyse, nous ne pouvons pas comprendre la crise financière que nous subissons ».

Comme nous le verrons dans un prochain billet, par fraude il faut entendre « un réseau de contrefaçon à l’ampleur colossale (7) », qui a produit des prêts hypothécaires contrefaits en masse : des prêts menteurs, des prêts à neutrons (conçus pour exploser en détruisant les personnes mais pas les bâtiments) ou encore des prêts ninja (no income, no job, no asset – sans revenu, sans emploi, sans actifs), peu importe leur nom, dans tous les cas il s’agissait de prêts contrefaits destinés la plupart du temps à faire défaut, à ne pas être remboursés en d’autres termes.

Si la justice américaine a timidement commencé à réagir face aux pratiques de ces criminels en col blanc, la fraude et son rôle récurrent dans les dernières crises financières ne parviennent toujours pas à percer dans les débats français et européens, malgré les efforts de personnalités comme Jean de Maillard, Jean-François Gayraud, Pierre Lascoumes, Ian Fraser, Christian Chavagneux ou encore de l’équipe de Médiapart (Dan Israel, Fabrice Arfi, Martine Orange, Laurent Mauduit, etc.).

Or si nous ne voulons pas voir les crises se reproduire à l’identique, il est essentiel de revenir sur les mécanismes à l’œuvre et principalement sur le fonctionnement de la fraude patronale, ses conséquences systémiques et son rôle dans la crise dite des subprimes

A suivre… (Prochain Billet : la recette de la fraude patronale)

Cette série de posts est en partie issue du livre écrit avec William K Black "Les banquiers contre les banques, le rôle de la criminalité en col blanc dans les crises financières" paru aux éditions ECLM en 2015. 

Références :

  1. www.veblen-institute.org/quelles-solutions-a-la-crise?
  2. Gaël Giraud, Illusion financière, L’Atelier, 2014.
  3. Christian Chavagneux, Une brève histoire des crises financières. Des tulipes aux subprimes, La Découverte, 2011. Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel, Odile Jacob, 2014.
  4. Keating a été le patron fraudeur le plus connu de la crise des savings and loan. Il a corrompu cinq sénateurs : A. Cranston (démocrate), D. Riegle (démocrate), D. DeConcini (démocrate), J. Glenn (démocrate) et J. McCain (républicain). Mis à part John McCain, qui se présenta aux présidentielles de 2008 face à Barack Obama, les autres sénateurs virentleur carrière politique entachée, voire interrompue.
  5. “Fraud and inequality in the subprime Mortgage crisis”, in Economic Crisis and Crime, Bingley UK : Jai Press/Emerald Publishing Group, 2011.
  6. Notamment, L’Arnaque. La Finance au-dessus des lois et des règles, Gallimard, 2010.
  7. Expression de James Galbraith.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Redon : un mutilé, les fautes du ministère de l’intérieur et la justice qui enterre
Le 19 juin 2021, en Bretagne, lors d’une opération menée pour interdire une rave party, Alban, 22 ans, a eu la main arrachée par une grenade tirée par les gendarmes. Le 11 mars 2022, le parquet de Rennes a classé sans suite. Pourtant, l’enquête démontre non seulement la disproportion de la force mais les responsabilités de la préfecture et du ministère de l’intérieur. Mediapart a pu consulter des SMS et des appels aux pompiers, accablants, enterrés par le procureur de la République.
par Pascale Pascariello
Journal
La majorité se montre embarrassée
Après les révélations de Mediapart concernant le ministre Damien Abad, visé par deux accusations de viol qui ont fait l’objet d’un signalement à LREM le 16 mai, la majorité présidentielle peine à justifier sa nomination au gouvernement malgré cette alerte. La première ministre a assuré qu’elle n’était « pas au courant ».
par Marine Turchi
Journal
La haute-commissaire de l’ONU pour les droits humains en Chine pour une visite à hauts risques
Michelle Bachelet entame lundi 23 mai une mission officielle de six jours en Chine. Elle se rendra au Xinjiang, où Pékin est accusé de mener une politique de répression impitoyable envers les populations musulmanes. Les organisations de défense des droits humains s’inquiètent d’un déplacement trop encadré et de l’éventuelle instrumentalisation. 
par François Bougon
Journal — Europe
À Kharkiv, des habitants se sont réfugiés dans le métro et vivent sous terre
Dans le métro ou sous les bombardements, depuis trois mois, la deuxième ville d’Ukraine vit au rythme de la guerre et pense déjà à la reconstruction.
par Clara Marchaud

La sélection du Club

Billet de blog
Attaques racistes : l'impossible défense de Pap Ndiaye
L'extrême droite et la droite extrême ont eu le réflexe pavlovien attendu après la nomination de M. Pap Ndiaye au gouvernement. La réponse de la Première ministre est loin d'être satisfaisante. Voici pourquoi.
par Jean-Claude Bourdin
Billet de blog
Racisme systémique
Parler de « racisme systémique » c’est reconnaître que le racisme n’est pas uniquement le fait d’actes individuels, pris isolément. Non seulement le racisme n’est pas un fait exceptionnel mais quotidien, ordinaire : systématique, donc. Une définition proposée par Nadia Yala Kisukidi.
par Abécédaire des savoirs critiques
Billet de blog
Pap Ndiaye : la nouvelle histoire des migrations
En décembre dernier, en direct de Pessac, Pap Ndiaye a évoqué de façon magistrale la nouvelle histoire des migrations, estimant que la France n’est pas un bloc, mais faite de « variations ». On se grandit en les prenant en compte, disait-il, contrairement au projet des « marchands de haine ».
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
L'extrême droite déchaînée contre Pap Ndiaye
Le violence des propos Pap Ndiaye, homme noir, annonce une campagne de criminalisation dangereuse, alors que les groupes et militants armés d'extrême droite multiplient les menaces et les crimes.
par albert herszkowicz