Voile et polysémie

Pour faire suite au récent reportage de Carine Fouteau et au flot de commentaires un peu étonnants, tant par leur quantité que par la teneur de certains d'entre eux, je voudrais proposer sur la question du voile quelques remarques qui n'engagent que moi. Il ne s'agit en aucun cas d'un discours de spécialiste ; il se trouve simplement que, ayant enseigné pendant quelques années dans une école d'ingénieurs, j'ai eu pour étudiants quelques jeunes musulmans, la plupart Marocains, certains Libanais, très ouverts, curieux et intéressés par les différences culturelles, avec lesquels j'ai eu sur la question du voile des discussions très enrichissantes. Je précise aussi que je suis aussi attachée qu'on peut l'être à la laïcité, qui me paraît un des éléments les plus remarquables de la culture française. J'ai vécu dans un pays à religion d'Etat (l'Irlande) : quand on y est, on comprend les vertus de la loi de 1905.

 

Quelques remarques, disais-je. Tout d'abord, je suis très frappée de voir dans les commentaires, comme dans les propos de certains de mes amis pourtant éduqués, l'idée selon laquelle les femmes qui portent le voile seraient nécessairement en situation de sujétion, consciente ou non (domination masculine, poids des coutumes, soumission aveugle aux principes les plus rétrogrades d'une religion obscurantiste) : par conséquent, leur discours ne serait pas recevable, car ce ne pourrait être un discours d'adulte émancipé et responsable. Il me semble pourtant que la première chose à faire est de les prendre au sérieux et de les écouter (sans les harceler ni les sommer de se justifier !). Y a-t-il d'autres adultes en France dont les paroles soient d'emblée entachés d'un tel soupçon ? Les écouter, donc, si elles souhaitent en parler. Toutes celles que j'ai entendues, celles qui portaient le voile comme celles qui se posaient la question de le porter plus tard, le voyaient comme la manifestation extérieure d'une étape dans un cheminement spirituel ("je ne suis pas encore prête", disaient certaines). Toutes, absolument toutes, y compris celles qui excluaient pour leur part de le porter, affirmaient qu'il s'agissait d'une question de choix personnel et d'une manifestation de la liberté individuelle. Et parmi celles qui le portaient, j'ai aussi entendu l'idée que le voile signifiait non pas retranchement de l'espace public, bien au contraire, mais refus d'y jouer le jeu de la séduction.

 

Il me semble qu'il n'y a rien de scandaleux dans de tels propos ni rien non plus qui menace les fondements de la République Française. Cela étant, il me semble que l'on peut aussi expliquer à ces jeunes filles (si elles sont prêtes à l'entendre) certaines raisons historiques qui font que leur voile heurte autant la population majoritaire, y compris en l'absence de racisme, d'islamophobie ou de néo-colonialisme. J'en vois au moins trois, en-dehors de celles qui sont fréquemment invoquées.

- Tout d'abord, en France, l'émancipation des femmes est passée par le vêtement : les jupes raccourcies, la possibilité de sortir "en cheveux" (qui n'existe guère que depuis 3 générations) ont accompagné les droits des femmes et en sont le symbole. Il est donc très difficile pour nous d'imaginer que tenue couvrante puisse aller de pair avec émancipation, ou même affirmation de soi. Les tenues des femmes voilées nous renvoient donc à une image rétrograde du vêtement, et à une période de notre histoire où les femmes étaient des mineures perpétuelles.

- Le voile est une obligation spécifiquement féminine. Force est de constater que les prescription vestimentaires équivalentes pour les hommes sont moins contraignantes et, surtout, distinctes. Or la France n'est pas, quoi qu'on en dise, un modèle en matière de droits des femmes, mais c'est un pays où la pulsion égalitaire est très forte. C'est aussi un pays très attaché, au moins depuis les salons de l'Ancien Régime, à la mixité hommes-femmes dans la vie sociale (beaucoup plus que le monde anglophone, par exemple, où les femmes sortent volontiers entre elles et les hommes entre eux). Tout ce qui apparaît comme un obstacle à cette mixité (et le voile est perçu comme une séparation) est mal vu.

- Enfin, croyants ou non, nous sommes habitués à l'idée que la religion est une affaire de vie intérieure et que ses manifestations extérieures doivent être les plus discrètes possibles. Porter le voile, c'est comme avoir "je suis musulmane" écrit sur le front. Tout ce qui engage le corps (nourriture halal, prosternation pendant la prière...) apparaît de la même façon déplacé ou ridicule, voire inutilement intrusif (je n'ai pas à savoir que...). Il me semble qu'en l'espèce, nous voyons les choses ainsi parce que la religion de référence pour nous est le catholicisme, qui sous sa forme actuelle, en France, est tout sauf démonstratif : il n'y a plus de processions, plus de jeûnes, les prières sont prières privées et silencieuses, les cloches se font de plus en plus discrètes, etc. Par contrecoup, une religion comme l'islam, où le corps est davantage engagé, nous apparaît inonsciemment un peu primitive.

 

Voilà ce que je dirais, si j'en avais l'occasion, à une jeune femme qui se voile ou s'apprête à le faire. Cela ne veut pas dire qu'elle doive nécessairement y renoncer ; mais il vaut mieux qu'elle sache que ce qu'elle appelle un bout de tissu la rendra à peu près aussi discrète, dans la population majoritaire, que les Indiens des westerns avec leurs coiffes de plumes. Ou pour le dire autrement : le voile est un signe, mais un signe polysémique. Et le sens (les sens) que lui donnent ceux qui le voient, en France, n'a presque rien à voir avec celui (ceux) que lui donnent celles qui le portent.

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