Kery James, Lumière sur la 6T

Il y a 20 ans sortaient deux films sur les banlieues, le mythique et très réaliste La Haine et l'ovni plus fictif Ma 6T va cracker, où la barbarie de la vie dans les cités est plus que montrée. Depuis plus longtemps encore, un héritier des poètes tente d'éclairer les foules sur le mal des cités : Kery James le mélancolique, alias Alix Mathurin. Découverte ou redécouverte d'un parolier populaire.

Dans le titre « A l'ombre du show business », Charles Aznavour passe le flambeau à celui qu'il a adoubé poète et héritier : loin du Montmartre du bohème, c'est à partir d'Orly, où sa mère louait pour cinq une pièce de 30m2 dans un pavillon comme il le raconte dans son morceau «  28 décembre 1977 », que le petit guadeloupo-haïtien Kery James s'est hissé jusqu'aux sommets du rap français après y avoir vagabondé plus de 20 ans, jusqu'à la maturité. Pour le nonagénaire arménien, pour ce monument de la chanson française, pas de doute : son « frère » quasi-quarantenaire Kery James doit sortir de la quarantaine. Il maîtrise parfaitement la langue de molière et tente de démontrer à chaque couplet que tous les clichés véhiculés sur une jeunesse des banlieues illettrée, notamment par un Eric Zemmour qui y voit « une sous-culture d'analphabètes », sont erronés. Rien ne le prédestinait au français et au succès, si ce n'est un talent inné pour s'exprimer et un sérieux toujours gardé, comme l'expliquent ses « grands frères » Mokobé et Teddy Corona dans le documentaire « Si tu roules avec la Mafia K'1 Fry », qui retrace son ascension et celle de ses compères de la Mafia K'1 Fry, un collectif de rappeurs qui se revendiquent d'une identité ghetto avec lesquels il s'est fait connaître et reconnaître. Ils évoquent un petit danseur de MJC d'une dizaine d'année qui a posé un texte qui les a fait halluciner et qu'ils ont aussitôt pris sous leur aile. Kery, le tireur d'élite à la vision perspicace, aux cibles souvent justes  et aux arguments toujours rationnels, était né.

 

Trente ans après ce petit événement, le poète Kery James ne se veut pas « artiste transparent » mais bien militant, lui le leader du rap conscient. Un engagement de plus de deux décennies résumé dans sa profession de foi, « Le retour du rap français ». A travers ses paroles, bien que reconnaissant qu'il a « encore beaucoup de choses à apprendre, (qu'il n'est) qu'un étudiant. Mais comme y a beaucoup d'ignorants, (il est un) un enseignant », c'est toute une population qu'il souhaite éveiller, réveiller, éduquer. Il ne se sert pas de la langue du pays qui a colonisé et esclavagé ses ancêtres uniquement que pour faire de beaux versets comme le montre sa « Lettre à la République ». A travers ses vers, il « passe ses nerfs » avec son authenticité. C'est sa colère envers une caste politique dont il estime qu'elle a abandonné sciemment ou non ceux qu'il considère comme les siens, « la classe ouvrière », mais aussi son envie de voir les mentalités changer qu'il déverse, par exemple dans « Constat Amer » et « Post Scriptum ». Mais celui qui fut Alix Mathurin ne se contente pas de colère, il envoie aussi un message d'espoir et d'incitation à la lutte à une jeunesse droguée (« La Poudre aux Yeux » « Nuage de fumée ») et enlisée dans la précarité. Il dénonce avec le petit rappeur Béné « L'impasse » dans laquelle ces masses et lui-même ont été jetés, l'économie parallèle et l'illégalité parsemée de cruauté dans la plupart de ses textes, comme dans « 2 issues », « Thug Life » ou « XY » dont le clip est réalisé par Mathieu Kassovitz. Mais aussi les conditions d'incarcérations « Au pays des droits de l'Homme ». Toujours emprunt de rationalité, il les incite à étudier pour ne pas se retrouver entre quatre murs ou quatre planches. Avec des mots qui sonnent souvent juste, il exprime son malêtre, celui de toute une population dans cette société du paraître, comme dans « L'être et le paraître », hymne d'ACES, l'association qu'il a créé. Sa volonté de voir ses « frères » relever les yeux, retrouver la fierté de l'endroit où ils sont nés et réussir transparait dans un morceaux moins engagé et plus festif comme « 94, c'est le barça » mais aussi dans son succès  « Banlieusards », où il s'écrie « banlieusards et fiers de l'être, on n'est pas condamnés à l'échec ».

 

Dans le clip de « Banlieusards », vecteur d'espoir, il fédère de très nombreux exemples de réussite de personnes issues des minorités, comme Omar Sy et Lilian Thuram entre autres. Car fédérer est bien son projet, lui qui a collaboré avec de très nombreux artistes, de Kool Shen à Amel Bent en passant par Rohff, qu'il a connu danseur enfant. Dans son désir d'unité et d'ascension sociale qu'il exprime dans son dernier single « Vivre ou mourir ensemble » -où il critique notamment « des intellectuels prêts à jeter la France dans la Guerre civile »- ou encore dans « Contre Nous » avec Youssoupha et Médine, deux de ses condisciples, il a créé ACES comme Apprendre, Comprendre, Entreprendre et Servir, sa devise. Son but est de financer par des bourses les études de jeunes méritants qui pour cela doivent envoyer un autoportrait filmé. En bref de servir, de rendre aux banlieues la réussite qu'elles lui ont apportées. Pour cela, il reverse les cachets des concerts de ses tournées, aidé par d'autres qui, comme Omar Sy, financent le projet. Face à ce désir de faire émerger une élite issue des minorités, certains l'accusent de communautarisme et de racisme anti-blanc comme le fils de philosophe et philosophe lui-même Raphaël Enthoven mais, s'il ne nie pas faire partie d'une communauté, il réfute ceux qui l'accusent de racisme anti-blanc avec « Y a pas de couleur ».

 

Tous ses titres, souvent restés comme des classiques du rap hexagonal, il les travaille et les affine depuis son entrée dans le Rap Game (le monde du rap) avec le groupe Idéal J au tout début des années 90, alors qu'il n'avait pas plus de 12 ans. Pourtant, pour le jeune surdoué du rap français (par opposition au rap américain, inspiré d'Outre-Atlantique, dont se revendique Booba, par exemple), l'évolution vers le rap conscient, mouvement d'engagement qu'il a lancé et popularisé, n'était pas gagnée. Car après les premiers succès du début des années 90, avec en apothéose des premières parties de MC Solaar et du Ministère Amer et donc des chèques réguliers de quelques milliers de francs, ceux qui sont devenus des ados tombent dans l'oubli alors que IAM et NTM deviennent les références. De 93 à 96, alors que leur maison de disque veut les lourder et que les chèques ne tombent plus, la bande de potes du collectif Mafia K'1 Fry commence à dealer « de la skunk et du shit » à la cité de la Demi Lune à Orly. Il quitte l'école, n'a pas le bac, une chose qu'il regrette dans « Si c'était à refaire ». Mais il y a un tournant dans la vie d'Alix, qui pousse Kery définitivement à la mélancolie, à traiter de sujets lourds et qui explique les textes qu'il écrit : la mort de Lass', son meilleur ami, tué par balle dans un règlement de compte entre voyous.

 

Deux mois après le meurtre, le temps de l'enquête et de l'examen médico-légal, Lass' peut enfin être enterré mais le groupe doit jouer le soir même. Alix Mathurin veut annuler ce concert que Lass attendait, d'autres veulent purement et simplement quitter le rap et le font. Il se dit responsable de cette mort et de la violence que, par les messages pas toujours moraux diffusés dans cette période d'égarement, il contribuait à véhiculer. C'est pourquoi il exhorte dans « Réel » les autres rappeurs à ne pas jouer les malfrats ni les « gangsta » car, si eux font dans la fiction, pour de nombreux jeunes qui les prennent pour exemple, c'est réel. Alix Mathurin commence alors à fréquenter une mosquée comme l'avait fait son ami disparu un mois avant de mourir. C'est dans cet enseignement qu'il trouve, lui qui est capable de citer des versets entiers des textes sacrés, une spiritualité basée sur le respect et la paix, loin de l'image souvent véhiculée d'un fondamentalisme guerrier. Reste tout de même qu'il refuse de serrer la main de la gente féminine.

 

 

En plus de 25 ans, et à seulement 38 ans, Kery James a fait émerger une pensée constructive et réaliste au prix de beaucoup de souffrances comme il l'exprime dans « En feu de détresse » ou encore « Lettre à mon public ». Face à une jeunesse qui a parfois sombré dans la marginalité ou l'inutilité, il tente de donner des clefs pour réintégrer la société et s'élever. Il éclaire les voies souvent obscures empruntés par une jeunesse un peu paumée pour les ramener dans le droit chemin. A ce titre il est une lumière de la fameuse « 6T ». Mais, si on met de côté sa religiosité, son discours emprunt de rationalité, de désir de progrès et d'humanité fait penser à celui des Lumières, des vraies. Il est l'élite du rap français, l'élite des quartiers déshérités.  

 

 

 

 

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