Diffuser la mort, une question qui reste en suspend

Une édition spéciale des assises internationales du journalisme et de l'information intitulée « les leçons de Charlie » s'est tenue à Paris, au Conseil économique, social et environnemental, le 13 mars. La diffusion des images de la mort d'Ahmed Merabet par les médias a été critiquée à plusieurs reprises mais les médias semblent loin d'en tirer des leçons.

Une édition spéciale des assises internationales du journalisme et de l'information intitulée « les leçons de Charlie » s'est tenue à Paris, au Conseil économique, social et environnemental, le 13 mars. La diffusion des images de la mort d'Ahmed Merabet par les médias a été critiquée à plusieurs reprises mais les médias semblent loin d'en tirer des leçons.

 

 

"Comment ont-ils osé montrer ça ? Comment avez-vous osé prendre cette vidéo et la diffuser ? » C'est la question de fond qu'a posé aux médias, français comme étrangers, Malek Merabet lors de l’enterrement de son frère Ahmed Merabet, abattu en plein cœur de Paris par les frères Kouachi. Début janvier, les médias ont diffusé des images d’exécution : un verrou éthique a sauté.

Car, comme l'a rappelé Denis Salas, magistrat invité à débattre lors de ces assises, « le premier niveau de régulation est éthique ». L'homme de loi a également expliqué qu'il est interdit d’un point de vue juridique, « au nom du respect de la dignité humaine », de diffuser ce type d'images. D'après lui, la diffusion de la vidéo ou de captures d'écrans de l'homicide, qui ont circulé sur Facebook puis dans les médias et enfin à froid sur la Une de l’hebdomadaire, Le Point, « est une atteinte très importante à ce principe, au moins d'un point de vue moral. »

Mais les journalistes semblent s'affranchir de ces cadres éthiques et juridiques. Selon Nicolas Jacobs, « il y a une clause, une philosophie. Au nom de l'intérêt commun, au nom de l'intérêt de l'information, on peut outrepasser les règles ». Mais quelle est la valeur informative de telles images ? L'information n'aurait-elle pas également été transmise si, sans montrer ou mentionner cette vidéo -une forme d'incitation à la regarder- les journalistes avaient évoqué cet homicide ?

Montrer la violence

C'est finalement la famille d'Ahmed Merabet qui avait apporté la réponse la plus claire lors de l’enterrement. Elles émeuvent bien plus qu'elles n'informent. Pour Lofti Mabrouk, un des beaux-frères du défunt, « ces images ont assez fait le tour du monde, elles ont assez choqué les gens ». Elles montrent effectivement une violence inouïe, créent un traumatisme : celui d'avoir vu la mort. La vidéo, visionnée plusieurs millions de fois, hante Malek Merabet : « J'ai entendu sa voix, je l'ai reconnu, je l'ai vu se faire abattre et je continue à l'entendre tous les jours ».

France Télévision n'a pas montré ces images mais, selon son médiateur Nicolas Jacobs, leur diffusion est légitime car « elles montrent la violence ». Parler d'une exécution n'est-il plus assez violent en soit ? Nicolas Jacobs a fait le parallèle avec la guerre du Vietnam pour justifier les choix de certains de ses confrères. Certains médias américains avaient diffusé trois photos extrêmement choquantes montrant des assassinats et bombardements au Napalm. Mais quel rapport entre un homicide commis par deux terroristes et les meurtres de masses perpétrés par une armée régulière sur commande d'un Etat ? Selon lui, bien que « formellement indiffusables car elles contreviennent à tous les principes », ces photos avaient « complètement fait basculer l'opinion publique américaine ». Mais les médias ont-ils pour rôle de faire basculer l'opinion publique ?

Cette édition spéciale des Assises du journalisme n'a pas répondu à la question éthique que le traitement médiatique des évènements tragiques de janvier posait : si demain, un homicide est filmé, les médias feront-ils la publicité de cette vidéo pour « montrer la violence » ?

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