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Billet de blog 12 septembre 2022

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Le problème de l’écologie, c’est que c’est moche

Papy connaît bien la campagne et le vivant. Pourtant, quasiment aucune initiative écologique ne trouve grâce à ses yeux. Je me suis demandé pourquoi.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mon papy habite à la campagne depuis toujours. Il a 88 ans, retraité de la glorieuse époque où l’on y partait à 60. Avant ça, il a été employé de ferme et ouvrier dans une usine d'engins agricoles. Comme deux de ses fils d’ailleurs, mon père compris. Depuis la fin des années 50, il vit avec ma grand-mère dans un village de Picardie qu’il a vu se métamorphoser plusieurs fois au fil de la reconstruction du pays et des mouvements de l’Histoire.

Bref, c’est un campagnard. Et un campagnard chevronné. Mais alors l’écologie avec lui, ça prend pas.

Pas né de la dernière pluie

Papy n’est pas climato-sceptique ou climato-négationniste. On ne peut pas lui faire le coup du « il faisait plus chaud en 76 ». Il était déjà là, et bien là. Et il a vu le réchauffement se dérouler sous ses yeux.

La famille de mon père a passé une bonne partie de ses congés d’été aux Houches, au pied du Mont Blanc. La destination était très chère en hiver, pour le ski, mais abordable en été. Et l’été, la montagne, surtout celle-là, c’est splendide. De vacances en vacances, Papy a vu le glacier des Bossons reculer, il a vu la Mer de Glace fondre et devenir pour partie une pataugeoire boueuse. Il a vu les températures au sommet, en haut du téléphérique de l’aiguille du midi, 4 812 mètres d’altitude, augmenter et passer régulièrement dans les positives. Impensable il y a cinquante ans.

Et dans la campagne picarde aussi. En 2003, lors de la canicule, il avait déjà 69 ans et était considéré comme âgé et vulnérable. Depuis 5 ou 6 ans, lors de chaque été ou presque se répète ce qu’il était déjà difficile de supporter une fois. 

Et puis il fait son jardin. Tous les ans, j’ai des fruits et légumes du potager grâce aux récoltes des grand-parents dans leur petit terrain. Ça fait plaisir, c’est sûr, et c’est là encore une occasion de se rendre compte des changements qui ont lieu. Par exemple, l’an dernier, l’été particulièrement humide a permis au mildiou, un champignon, de s’attaquer à une bonne partie des pommes de terre et des tomates. Cette année, la sécheresse a fait souffrir et limité la croissance de nombreux végétaux, notamment ceux du jardin.

Et puis Papy sait que ce sont les activités industrielles, de transport, de production qui échauffent la température. Parce que c’est vraisemblable. Surtout quand on a été ouvrier et qu’on a vu la poussière d’amiante faire son œuvre sur les poumons de certains de ses collègues et amis. Il connaît la pollution, et ça ne lui paraît pas saugrenu qu’un de ces polluants puissent faire monter la température.

« Ça fait pas propre »

Mais dès que la moindre chose est proposée ou entreprise contre le réchauffement climatique, il est contre. Je pourrais parler des 80 km/h ou de la réduction de la place des voitures en ville, où son opposition est peut-être un peu plus molle, mais ça me paraît plus signifiant de parler des villages de campagne et de l’agriculture, parce que ça, normalement, Papy, il connaît bien.

Et sa réponse est très simple: « Ça fait pas propre ».

Mon papy, quand il voit sa commune se mettre au fauchage tardif, pour lui, c’est la municipalité qui ne met pas les moyens où il faut. Pourtant, je lui ai expliqué les avantages de ne pas tondre sa pelouse à ras. En termes de biodiversité, de reproduction des plantes, de vie des insectes, de santé des graminées. 

Mais « Ça fait pas propre ».

Quand il voit des exploitants agricoles se mettre à ne plus labourer, il dit que c’est du mauvais travail. Là encore, je lui parle de la vie souterraine des champignons, des lombrics. La microfaune du sol, les besoins végétaux, la structuration à maintenir pour avoir un sol vivant et fertile et non une bouillie informe obtenue par un labour profond. 

Mais « ça fait pas propre ».

Son potager, papy le laboure chaque année. Il y a des rangées, bien définies, pour chaque type de végétal. Il sait reconnaître ses végétaux, bien mieux que moi d’ailleurs avec ma formation d’enseignant en SVT. Je me dis souvent qu’il pourrait se mettre à la permaculture, avoir un jardin un peu moins organisé mais un peu plus vivant, arrêter de labourer. 

Mais non, la réponse tombe comme un couperet : « ça fait pas propre ».

D’ailleurs, quand ma mère a voulu faire son potager récemment, elle ne s’y est pas prise autrement. Tout est rangé, briqué, casé. Propre. Quand elle a eu sa maison, elle même bien rangée dans son village, elle a fait des parterres de fleurs délimités, d’où elle retire les herbes qu’elle n’a pas elle-même plantées et dont elle coupe les tiges un peu défraîchies et les racines qui ressortent un peu. Proprement. 

Régulièrement, mon père tond la pelouse, taille les haies. Proprement.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser quand on s’intéresse à l’agronomie, à l’optimisation de la production agricole, au respect de la biodiversité, ce que les humains font avec leurs jardins et leurs champs n’est pas vraiment impacté par les connaissances scientifiques récentes. En fait, tout se passe comme si ces pratiques culturales étaient surtout des pratiques culturelles. Transmises, héritées et pour une bonne part issues d’un imaginaire.

Imaginaire qui rend beau ce qui est ordonné et laid ce qui ne l’est pas. 

Évidemment, ma mère pourrait aller sur internet, un terrain qu’elle connaît bien, pour se renseigner sur les autres modes d’organisation qu’elle pourrait avoir dans son jardin. Mais elle ne le fait pas. Elle a vu toute sa vie des jardins comme ça, alors changer, ce n’est pas que ce serait un effort, c’est que ça ne lui viendrait même pas à l’idée. Pour les générations qui me précèdent, en grande majorité, un beau jardin, c’est un jardin dont rien ne dépasse. Propre. Ordonné. 

Mais d'où vient cet amour de l’ordre ?

Jardins à la française, l’ancien régime en parterres ?

Avertissement : vous entrez dans le marécage spéculatif, c’est à vos risques et périls.

Versailles c’est beau. Ordonné. Propre. Géométrique même. Les jardins du château, c’est l’ordre incarné. Enfin, végété plutôt.

Les trottoirs c’est pareil. Ce matin, j’ai vu comme souvent un employé de ma commune passer un coup de chalumeau sur les plantes qui se frayent un chemin entre les cailloux. Les « mauvaises herbes » qui poussent malgré l’ordre humain.

Et en réalité, l’ordre est partout. La vie telle qu’elle est, impétueuse et toujours conquérante, se voit circonscrite par l’humanité à de petits espaces spécifiques. On ne met pas d’arbre trop près des bâtiments pour éviter le moment où celles-ci pourraient attaquer les fondations. On bétonne les cours d’école de peur que les enfants se salissent dans la boue ou tombent à cause d’un végétal pas à sa place.

Pour nombre d’entre nous - et je plaide coupable - la nature n’est belle que quand l’humain l’a bien rangée. Sinon, elle est hostile, sauvage, indomptée. « Pas propre ».

Mais ce constat là, il ne me rappelle pas que l’Ancien Régime. Il me rappelle Cuvier et toute la période de la révolution scientifique des dix-huit et dix-neuvième siècles, et du coup, la Révolution tout court. Ce qui a servi de prémisses au développement exponentiel de l’humanité dans quantité de domaines, c’est au départ l’observation et le classement. Le mise en place du système métrique est contemporaine de l’époque où nombre de scientifiques parcouraient le monde pour collecter le vivant et le classer, l’étudier. 

Au-delà de ces siècles, dans un temps plus lointain, même Aristote voulait classer les choses et les êtres. Est-ce que ce n’est pas consubstantiel à la pensée occidentale de vouloir à tout prix que le vivant soit rangé et arrangé par l’humain ?

Est-ce que les mouvements écologistes actuels ne sont pas en train de s’attaquer à bien plus gros que les systèmes politiques, de s’attaquer à la matrice de la pensée d’une partie du monde ? À cette matrice qui nous fait dire que ce qui n’est pas maîtrisé, ce qui est hors cadre est moche.

Finalement, est-ce que le problème de l’écologie, ce ne serait pas qu’avant tout, dans nos perceptions, on trouve ça moche ?

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