Aymeric Dlavo
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Billet de blog 15 janv. 2023

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Harcèlement à l’école : dans quel enfer laisse-t-on les enfants ?

En tant qu’ancien enseignant de l’Éducation Nationale, en tant qu’homosexuel et en tant que victime de harcèlement scolaire, le suicide de Lucas, 13 ans, suite au harcèlement homophobe de ses camarades m’émeut profondément. Une occasion de parler de la non-gestion du harcèlement lors de ma brève expérience de fonctionnaire et de réfléchir à ces questions.

Aymeric Dlavo
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce passage est extrait de mon livre Mauvais Élève. Tous les noms ont été changés.

Pour remettre dans le contexte, à ce moment-là, je suis professeur principal d’une classe de sixième et un élève, Calvin cause énormément de problèmes à de nombreux camarades. Il semble violent et fin septembre, une cinquantaine d’élèves est déjà venu se plaindre de lui.

« La situation se dégrade de semaine en semaine, et début octobre, Calvin se choisit une cible fixe, dans sa classe, ma classe : le petit Gaël. Il est donc temps de parler de la gestion du harcèlement en collège.

Gaël et Calvin ont les mêmes horaires car ils sont dans la même classe. Pas de chance, les deux habitent dans la même bourgade. Ainsi, en plus d'insulter son camarade dans la cour de l'établissement, Calvin profite du temps entre la sortie du collège et le retour chez lui pour harceler son camarade.

Quotidiennement, ce sont des insultes, des coups, des menaces de mort, des humiliations qui sont infligés à Gaël. La maman de Gaël s'inquiète beaucoup du sort réservé à son fils : elle me demande rendez-vous, elle va voir la direction et informe tout le monde que son fils rentre en pleurs chez lui chaque soir.

Gaël souffre en plus de troubles de l'apprentissage, l'école ne lui convient pas tellement. En classe, il est assez amorphe. Avec ses camarades, il est particulièrement bavard et dérange souvent les élèves par ses prises de parole. Et parfois, c'est un élève étrange. Ainsi, certainement pour piéger un camarade, il lui dira que je montre mes parties génitales pendant le cours sur la puberté. Cela lui vaudra une remontrance sévère de ma part. De toute manière, son rapport à la sexualité semble assez perturbé en général, des élèves se plaignant de remarques gênantes venant de lui. Ces remarques feront l'objet de mots dans le carnet et Gaël cessera.

Il n'empêche que quand la maman viendra se plaindre des mauvais traitements qui lui sont infligés, ces traits seront évoqués. Après l'avoir reçue, M. Droopy, le principal adjoint, et moi-même discutons des suites que nous pouvons donner : la situation est délicate. En effet, les actes sont majoritairement commis hors du collège, hors donc de notre périmètre d'action. Globalement, nous ne pouvons rien faire, et je fais part de mon désarroi à M. Droopy, lui disant que l'objectif serait de faire arrêter le harcèlement.

Et là, M. Droopy me répond que ce n'est pas vraiment du harcèlement, parce que Gaël « est toujours dans une forme de provocation ». Selon lui, il cherche, il parle beaucoup. Et il parle aussi à Calvin, alors qu'il dit être harcelé, ce qui semble étrange à M. Droopy.

Cette réponse me heurte. Elle me ramène à ma propre enfance, à mon propre harcèlement. Quand j'étais à l'école primaire, je me faisais frapper pendant les récréations par une bonne dizaine d'élèves. Quand j'allais le dire à la maîtresse, elle me répondait « ce n'est pas bien de rapporter ». Et après des années à être frappé, insulté, appelé « le gros », tout s'est arrêté quand j'ai enfin osé faire un croche-pied à un de ces harceleurs. Croche-pied qui le conduira à avoir des points de suture à la tête, et à ne plus jamais mal me parler.

Cette expérience est marquée en moi. Elle a induit un certain rapport à la violence que j'ai dû corriger par la suite, mais jamais totalement. Quand, en première, dans les vestiaires du lycée, je serai insulté de « pédé » et malmené par un élève de terminale, je ne me défendrai même pas de peur de ce que je pourrai lui faire. En réalité, je me retiendrai énormément de faire surgir ma rage : si mon excès de gras peut paraître ridicule à certains, il peut aussi être mortel.

Quand M. Droopy me dit « il est toujours dans une forme de provocation », il fait porter la responsabilité du harcèlement sur le harcelé. Moi aussi, j'ai été harcelé à l'école et moi aussi j'y ai commis des fautes, comme Gaël. Dire que, parce que ces fautes existent, Gaël n'est pas éligible au statut de victime, c'est révoltant. Il aurait fallu qu'il soit un parfait élève sans difficultés de comportement ou d'apprentissage pour être pris au sérieux en tant que victime.

Évidemment, les problèmes que Gaël pose par son comportement existent et sont punis. Mais en aucun cas cela ne justifie de ne pas prendre au sérieux le harcèlement que commet Calvin. Et ce même si en effet, la situation familiale difficile de Calvin est certainement en cause dans son comportement violent.

Une gestion efficace du harcèlement doit le faire cesser. Au plus vite. C'est une urgence pour la victime. L'ironie est qu'il y a dans les couloirs du collège des affiches datant de l'année précédente sur la question du harcèlement justement. Et là, je suis désemparé face à une direction qui laisse faire et dont je suis solidaire par ma fonction.

Dans les rendez-vous avec la mère de Gaël, je ne sais que dire. Je connais le problème, je ne peux rien y faire, la CPE n'y peut rien non plus et la direction pas davantage car le lieu n'est pas le collège. Nous reprenons rendez-vous avec le père de Calvin, nous lui disons que la maman de Gaël est prête à porter plainte. Nous voyons Calvin et le prévenons qu'il faut qu'il arrête.

Et c'est le cas pour quelques jours. Puis il reprend.

Un matin, peu après, M. Droopy vient me voir dans ma salle avant les cours. La gendarmerie devrait m'appeler bientôt pour que j'aille témoigner : la mère a porté plainte.

En tant qu'enseignant, je ne pouvais pas dire à cet élève comment résoudre le problème comme je l'avais fait. Je ne pouvais décemment pas conseiller à Gaël de faire saigner son camarade. De le mettre au sol et de lui mettre trois coups de pied dans le sternum, pour l'empêcher de respirer et de se relever pendant une bonne minute. Je ne pouvais pas admettre devant lui que « "la violence ne résout rien", c'est des conneries, il faut lui donner ce qu'il demande ».

Mais en tant qu'être humain, ancienne victime, c'est ce que j'aurais voulu dire. Que les violents n'arrêtent que face à la violence lorsque rien ne réagit autour. Que la situation familiale de Calvin ne s'arrangerait pas, que son mal-être était réel, mais qu'il fallait l'arrêter. Que le collège ne ferait rien pour lui.

Parce que oui, nous n'avons rien fait sur ce harcèlement. Nous, enseignants, menons des actions de prévention. Je parlais des affiches, mais ce sont aussi des séances de vie de classe complètes, animées par le professeur principal, qui parlent du harcèlement scolaire. De la prévention donc.

Face au harcèlement effectif par contre, les leviers d'action manquent cruellement. Que faire quand rien ne fonctionne ? Nous, enseignants, rédigeons des rapports, mettons des mots dans le carnet de correspondance, nous punissons, nous réclamons des sanctions, des rendez-vous avec les parents. Nous mettons en place des espèces de contrats avec l'élève, dans des commissions éducatives où siègent la CPE, le professeur principal et la direction.

Et après, si la situation reste la même ?

Plus rien. Une lassitude gagne tous ceux qui doivent prendre le problème à bras-le-corps. Nous continuons les rapports, les mots, les rendez-vous, en vain. Nous continuons à mettre en place des contrats éducatifs, des punitions, des sanctions, mais nous savons notre échec. Et on ne peut pas aller plus loin.

On ne peut pas aller plus loin parce que le fameux conseil de discipline, la réunion qui pourrait décider l'exclusion de l'élève, il fait tache dans les statistiques de l'établissement. C'est ce que j'ai compris en tout cas, vu la frilosité de la direction à prendre cette demande en compte. Des conseils ont déjà eu lieu pour d'autres élèves, et un de plus pour cette année scolaire, c'est trop.

La raison officielle est bien pire que cette version un peu conspirationniste : ce n'était pas assez. Si Calvin avait frappé un enseignant ou un personnel de la vie scolaire, s'il avait agressé Gaël au couteau ou s'il y avait eu tentative de suicide, là, nous aurions obtenu un conseil de discipline. Ce n'est pas le cas, alors tant pis.

Une autre solution envisagée a été de changer Calvin ou Gaël de classe. D'accord, Calvin se rabattrait sur une autre victime, c'est une certitude, mais au moins, une action était prise.

Là, et c'est bien le problème, toutes nos actions sont invisibles aux élèves et aux parents : les rapports sont internes, les punitions également, les sanctions pareil et les commissions éducatives ne concernent que l'élève fautif, pas l'élève victime. Résultat, la mère de Gaël par exemple, ou bien Gaël lui-même ne voient rien de ce qui est fait.

L'effet est terrible : heureusement, cette mère d'élève est particulièrement avenante et sympathique, mais elle a l'impression que nous ne faisons rien pour son enfant. Et de fait, c'est tout à fait logique : elle ne peut rien voir de ce que nous faisons et, de toute façon, ça n'a aucun fichu effet.
Finalement, Calvin et Gaël sont restés dans la même classe jusqu'à la fin de l'année et je n'ai aucune idée de ce que la plainte a donné.

D'ailleurs, à la fin de l'année, une autre histoire relative au harcèlement est arrivée. Cette fois, c'est lors d'un conseil de classe d'une classe dont je ne suis pas l'enseignant. Ce sont donc des propos rapportés que je vous livre là.

La professeure principale de cette classe est une collègue d'anglais, Inès. Une femme énergique d'une cinquantaine d'année, à qui je dois beaucoup car elle m'a beaucoup aidé dans ma fonction de professeur principal justement. Ce soir-là, c'est le conseil du troisième trimestre de sa classe de cinquième.

Mon collègue Julien et moi-même attendons Valentine, qui est leur prof de français. Nous devons le soir-même assister à la représentation de la troupe de théâtre de la commune, troupe à laquelle participent nombre de nos élèves.

Nous sommes sur le parking. Le conseil doit durer une trentaine de minutes, comme d'habitude. Il se passe avec Grand Chef, le principal du collège. Julien et moi discutons, et l'heure tourne. Elle tourne tant que bientôt, une heure se passe. Une heure et dix minutes, une heure et vingt minutes et là, nos collègues sortent.

Globalement, ils semblent dans un état de sidération. Leur teint nous semble bien blême pour un mois de juin, et Julien demande innocemment à une collègue si tout va bien. « Valentine te racontera ».

Quelques minutes plus tard sortent Inès et Valentine. Inès semble à bout de nerfs. Elle a les larmes aux yeux, les poings serrés. Valentine, à côté d'elle, lui parle et accompagne sa colère : on comprend que quelque chose de vraiment important s'est produit. Nous souhaitons une bonne soirée à Inès qui rentre chez elle et montons en voiture pour aller manger.

Pendant le trajet et le repas, Valentine raconte ce bouillonnant conseil de classe. Pendant les vingt premières minutes, tout se passe comme d'habitude : bilan de la classe, puis des élèves un à un. Les parents d'élèves sont là, les délégués aussi, tout est ordinaire.

Et alors que nous arrivons dans les derniers moments supposés du conseil, la parole est donnée, comme traditionnellement, aux délégués sur les remarques qu'ils ont à faire sur l'année. Ils terminent eux aussi leur mandat de délégué après tout, leur bilan sur la classe et sur leur expérience est intéressant.

Et là, une déléguée parle d'un harcèlement de début d'année qui s'est réglé mais qui demeure le gros point noir de l'année pour la classe. Valentine nous décrit alors le regard de Grand Chef : au fil de la déclaration, ils s'ouvrent et s'injectent de sang. Sa tempe bourdonne et il interrompt violemment l'élève : « C'est quoi cette histoire de harcèlement ?! En quoi c'est du harcèlement ?! »

« Et vous, Mme le professeur principal, pourquoi vous ne m'avez pas informé ?! »

Inès est apparemment stupéfaite au début et montre immédiatement l'ensemble des rapports qui ont été produits par l'équipe pédagogique au début de l'année. Grand Chef refuse de lire et se met à vociférer contre les élèves. « Ce n'est pas du harcèlement ! Rendez-vous compte de la gravité de ce que vous dites ! »

Là, Inès et les collègues comprennent ce qui est réellement en jeu : il ne faut pas qu'on puisse penser qu'il y a du harcèlement dans l'établissement de Grand Chef. C'est à partir de là qu'Inès s'énerve : elle reproche sans attendre au principal sa manière de s'adresser aux délégués. Ceux-ci sont apeurés, l'une d'elle a les larmes aux yeux. Rappelons qu’il s’agit d’élèves de douze ans. S'ensuit une heure de vociférations de Grand Chef, de rappels au calme de la part d'Inès, des collègues et des parents d'élèves.

Les lignes rouges sont franchies à plusieurs reprises : le Grand Chef reproche à Inès de n'avoir pas fait son travail. Les parents d'élèves prennent alors la défense de la collègue qui a parfois été enseignante de plusieurs de leurs enfants. Ils disent qu'Inès réalise très bien ses missions envers les élèves et que l'accusation est infondée.

Inès veut prouver qu'elle a fait de son mieux et sort rapport sur rapport, ce à quoi Grand Chef ne répond jamais. Finalement, il semblerait que c'est bien Inès qui a dû prendre sur elle pour faire arrêter cette empoignade verbale sans fin.

C'est ça le traitement du harcèlement effectif. C'est ça, le #PasDeVagues.

Dire qu'il y a du harcèlement, c'est se faire rabrouer par une hiérarchie qui ne veut pas le voir. Inès comme moi sommes professeurs principaux d'élèves concernés par la question, alors nous nous prenons en pleine face cette cécité. »

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