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Billet de blog 23 déc. 2022

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Lettre au Président de la République au sujet d’une poignée de main

Lorsque le Président Macron a serré la main du Président iranien Raïssi, cinq jours après le début du soulèvement « femmes vie liberté », je me suis demandée, si dans la note préparée par ses conseillers, ils avaient pensé à lui parler de mon amie d’enfance Mihane, dont le papa a été exécuté par Raïssi quand nous avions 7 ans et de toutes ces personnes.

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La rencontre de Macron avec le ministre des Affaires étrangères iranien en Jordanie, il y a trois jours, m’a donné envie de  partager cette lettre qui date du début du mois d’octobre.

Monsieur le Président de la République,

Le 21 septembre, vous avez serré la main du Président iranien Ebrahim Raïssi, alors que les Iraniennes se révoltaient contre lui au prix de leurs jeunes vies.

C’est idiot, mais j’ai essayé d’imaginer ce qu’il pouvait y avoir dans la note que vous avaient préparée vos conseillers avant cette rencontre. Je me suis demandée s’ils avaient pensé à vous dire ce qu’a fait Ebrahim Raïssi en 1988, en Iran et jusqu’à quel niveau de détail, ils vous ont décrit la situation d’aujourd’hui, là-bas. Alors j’ai décidé d’écrire à leur place.

Vous ont-ils parlé de Mihane, Monsieur le Président, mon amie quand j’étais enfant, dont Ebrahim Raïssi a fait exécuter le papa, quand elle avait six ans ? Il a été tué en même temps que des dizaines de milliers d’autres prisonniers d’opinion, qui n’avaient commis d’autre crime que de penser et de parler librement, comme les penseurs des Lumières et d’autres avant eux nous ont appris à le faire.

Je vais vous parler de lui. Babak, son papa avait 35 ans. Il était d’une beauté exceptionnelle, avec des cheveux sombres et des yeux clairs. Il était estimé de ses amis pour sa bonté, son intégrité et pour son grand sens de l’organisation.

Un jour, monsieur le Président, le téléphone a sonné à la maison, chez nous en France. J’avais alors sept ans. J’ai vu mon père s’effondrer. C’est la seule fois de ma vie que je l’ai vu pleurer. Ma mère a pleuré aussi. Elle ne pouvait plus s’arrêter.

Ma sœur et moi avons éteint la télévision et sommes allées dans notre chambre. Nous ne savions pas où nous mettre dans ce monde. Nous venions d’apprendre que le papa de Mihane avait été exécuté. Par Ebrahim Raïssi et trois autres juges. Vous avez serré sa main, il y a quelques jours, monsieur le Président.

Vos conseillers ont-ils su vous expliquer la situation actuelle en Iran? Leur avez-vous demandé pourquoi le slogan du mouvement est « femme, vie, liberté » ? C’est rare le mot « vie » dans un slogan révolutionnaire, n’est-ce pas ? Je vais vous l’expliquer.

C’est parce que ce n’est pas seulement de la liberté que les Iraniennes et les Iraniens sont privés mais de tout ce qui fait la vie, de toute sa joie, de la pluie printanière sur les cheveux des jeunes femmes, du droit de se retrouver entre amis, de faire du vélo et de sentir l’air contre son visage, de se tenir la main, s’embrasser, d’avoir un présent et un avenir.

Et le mot « femme ? » Pourquoi « femme » et pas « féminisme » ? C’est le mot « femme » qui spontanément s’est imposé parce qu’elles ne sont rien les femmes en Iran. Le régime les traite, dès petite fille comme le NEANT. Aujourd’hui, elles s’unissent, se lèvent et elles répondent à Raïssi et à Khameneï et à toutes les autres brutes qu’elles ne sont pas le néant. C’est une révolte de la dignité et de la vie. C’est un élan vital qui les anime et qui nous relie à elles et à eux. Monsieur le Président, vous avez serré la main de celui qui leur dit que, femmes, elles ne sont rien, de celui qui leur dit à toutes et à tous que leur vie ne vaut rien.

Vos conseillers ont dû vous parler de Mahsa. Mais vous ont-ils dit qu’elle adorait danser ? Et vous ont-ils parlé de tous les autres et de tout ce qu’elles et ils aimaient faire dans la vie?

Vous ont-ils dit que cela fait quarante ans que cela dure. Que ce n’est pas la première génération d’Iraniens qui se soulève. Des jeunes gens de 20 ans, de 30 ans se sont révoltés au prix de leur vie en 1979. La génération suivante en 2002 sous Khatami. Celle d’après, en 2009 quand les conservateurs ont truqué les élections, volant le tout dernier espoir d’un changement, même timide. A nouveau en 2019 et maintenant aujourd’hui. Ces jeunes gens d’alors, ont aujourd’hui 70 ans, 50 ans, 30 ans, 20 ans, 16 ans. Combien de temps encore ? Et jusqu’où peut-on encore écraser leur dignité et leur voler la vie ?

Je dois reconnaitre que je n’ai jamais eu les mêmes idées politiques que vous. Nous ne sommes pas du même bord comme on dit, mais malgré tout, vous êtes toujours resté mon Président. J’ai du respect pour les institutions de mon pays, la France et donc pour ce que vous incarnez. J’ai voté pour vous au second tour de l’élection présidentielle en 2017 et à nouveau en 2022 pour empêcher le rassemblement national d’accéder au pouvoir.

De là où viennent mes parents je connais le prix de la vie, de la liberté et de la démocratie. Je regrette que les européens l’oublient. Alors que l’Italie vient de mettre en tête de ses élections, l’extrême droite et que le spectre fasciste revient en Europe, les Iraniennes et les Iraniens, eux, nous montrent la voie en reprenant bella ciao, chant de la liberté italien.  

Monsieur le Président, un jour, vous comprendrez, peut-être, la brutalité de cette poignée de main que vous avez donnée.

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