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Billet de blog 11 janv. 2020

La grève générale doit être sélective et frapper les forces vives de l'adversaire

La grève générale est un objectif non absolu pour vaincre. Il faut frapper les forces vives et les ressources financières de la minorité la plus riche. Verser tout ou partie de ses revenus, quitte à ne pas faire grève, aux grévistes des postes stratégiques est aussi important. La démocratie représentative ouvre à nouveau la voie à la démocratie directe : une chance historique à empoigner.

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Pourquoi, il faut continuer d’aller à la bagarre et changer d’échelle et d’intensité de l’action, lors de la « réforme » des retraites ? Car la « réforme » des retraites est un concentré des menaces qui pèsent sur l’ensemble de la société. Car l'agression actuelle est un cas de légitime défense. La « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » proclamée en France à partir de 1789 pose d’entrée comme principe « que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements », que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » (art. 1er), que « le but de toute association politique est la conservation des droits (…) imprescriptibles de l'homme » (art. 2). Dès l’article 2, «  la résistance à l'oppression » est posée comme un droit premier. Cette déclaration est un avancée absolument considérable par rapport à la situation antérieure, même si elle traduit des contradictions et des oppositions entre les forces et les aspirations sociales, répercutées par ses rédacteurs. La « propriété » étant placée en deuxième comme un abcès de fixation, obtenue par les possédants (clercs, nobles, bourgeois, propriétaires) qui renonçaient à presque tout le reste.  «  La résistance à l'oppression » doit être désormais clairement entendue comme un devoir des hommes et des citoyens.

Pourquoi le blocage économique du pays est la seule action possible, pour pousser le gouvernement Macron à la démission et rendre la décision au peuple, à commencer par l'élection ? Car les bénéfices tirés des activités économiques de tous sont inversement proportionnels au nombre des acteurs économiques. Donc, les pertes touchent plus fortement l'infime minorité qui s'est placée à la pointe du système pyramidal. Elles touchent bien moins les acteurs premiers (ouvriers, employés, intérimaires, travailleurs partiels). La redistribution par l’État est bien plus faible que la ponction directe arbitrairement exécutée par les "prédateurs" du haut de la chaîne économique. Ils ne diront jamais qu'ils perdent beaucoup d'argent. Ils passent par les biais habituels : le blocage de l'économie nuit à tout le monde, en particulier à ceux qui sont en situation de fragilité d'emploi ; il favorise les concurrents étrangers, actionnant la fibre nationaliste et xénophobe ; il contraint à réduire l'activité et à mettre au chômage une partie du personnel ; il contraint les investisseurs (les capitalistes), "pourvoyeurs" d'emploi, à quitter la France.

Globalement, ceux qui doivent lutter dans le cadre du travail et de la production de richesse se répartissent prioritairement :

1️⃣   Ceux qui travaillent dans des secteurs stratégiques (gendarmerie, police, santé, énergie, transport de marchandises, médias, internet) doivent faire une grève générale. Un service minimal de solidarité doit être mis en place dans le secteur de la santé, de l'énergie, des transports, du service aux personnes fragiles.

2️⃣   Ceux qui travaillent dans le système de production de richesse directe (mines, industrie, énergie, bâtiment, services marchands, banques et assurances en particulier, transports, communications, médias) doivent faire une grève générale, pour faire chuter les gains (chiffre d'affaire, bénéfices, dividendes) et entamer les réserves de trésorerie des entreprises publiques et privées. Couper les services internet impacte très fortement les flux financiers. Il faut éviter d'affecter les petites entreprises pourvoyeuses d'emploi et fragiles économiquement (aux gains et à la trésorerie limités).

3️⃣   Ceux qui travaillent dans les administrations publiques doivent faire une grève générale pour bloquer la descente des décisions venant du gouvernement central et des administrations centrales et empêcher la remontée d’informations essentielles pour les grévistes et pour le gouvernement. Ainsi, les services fiscaux n'encaisseront pas les recettes, ce qui va déséquilibrer le budget de l’État. Couper internet (intranet, en particulier) est également essentiel car toutes les décisions et tous les commandements se font désormais par internet et par messagerie électronique. Ainsi, ne pas déclarer les grévistes et prétexter, au besoin, des difficultés de contrôle est un acte de résistance.

4️⃣   Ceux qui sont dans la production "invisible", "immatérielle", indirecte, différée de richesse comme l'enseignement, la culture, les associations etc. Ceux-là peuvent au choix faire grève ou continuer de travailler en versant la totalité ou une partie de leur salaire (75 %, 50%, 40 %) aux grévistes stratégiques (1️⃣   en priorité), aux producteurs de richesse directe (2️⃣ ) et aux relais décisifs des administrations (3️⃣  ), qui poursuivront une grève reconductible jusqu'à la victoire.

Ainsi, faire grève dans l'enseignement public permet à l’État employeur d'économiser des centaines de millions d'euros : l’État est vainqueur financièrement et seuls les grévistes sont perdants. Cela  permet à l’État de faire des économies budgétaires considérables et d'alimenter en heures supplémentaires et en primes par exemple des gendarmes et des policiers etc. De mémoire, lors de la grande grève de 2003, l’État a économisé 500 millions d'euros sur le dos des enseignants qu'il a par la suite (la droite libérale, thatchérienne, était alors au pouvoir avec Chirac comme président de la république et Raffarin comme chef du gouvernement) affectée à l'aide aux agriculteurs (qui formaient encore en grande partie son électorat "historique"). Par suite, la propagande gouvernementale permet de pousser les parents, les élèves et les médias conservateurs contre les enseignants, preneurs d'otages, vilipendés depuis des décennies comme des fonctionnaires fainéants et parasites de la société et de l'économie, bénéficiant de vacances abusives (confusion entre vacances et congés payés) et artisans de la sélection sociale. Permettre à l’État de ne pas payer les enseignants et autres personnels de l’éducation, c'est se tirer une balle dans le pied. Dans l'enseignement privé sous contrat, habitué à ne pas faire grève, sauf en de très rares occasions, il vaut mieux faire grève pour alarmer les autorités rectorales et diocésaines, faire comprendre aux parents et à leurs enfants le caractère généralisé de la violence faite aux personnes par l’État.

Il faut cibler précisément les secteurs économiques selon leur importance stratégique et nominativement les personnes les plus exposées et qui en ont le plus besoin. Il faut affecter une partie des sommes à des actions efficaces : achat de matériel, financement du transport des manifestants, réalisation de campagnes citoyennes (y compris de « publicité ») etc. Il faut créer des commissions paritaires, réunissant des membres élus des donateurs et des membres élus des bénéficiaires, pour gérer les caisses des grèves et des dons.

La grève générale est donc un objectif à poursuivre, mais pas une condition nécessaire. La grève générale, longtemps portée par le syndicalisme révolutionnaire et de plus en plus par des partis de gauche, n'a jamais existé en réalité et n'existera jamais. À chaque fois, sans être du tout antipopulaire, ce sont des minorités agissantes (je n’ai pas dit éclairées, des « avant-gardes ») qui déterminent les événements, à condition de rallier des pans considérables de la population (sous forme d’action, de soutien et d’assentiment). Ce sont des minorités encore plus limitées qui gouvernent l’État et dirigent les entreprises : quelques centaines d’acteurs majeurs financiers, entrepreneuriaux, médiatiques et politiques, quelques dizaines de milliers de relais véritables et une chambre d’écho de quelques centaines de milliers tout au plus.

A la tête des entreprises capitalistes, entrepreneuriales, commerciales, industrielles et agricoles, celles-ci, qu’il faut cesser définitivement d’appeler « élites » (« réelles » ou supposées) ont réussi à coloniser entièrement l’État républicain, son appareil d’État, le gouvernement, la haute administration, les banques à compétence publique, les instances de formation, de promotion et de recrutement de dirigeants (grandes écoles publiques et privées, universités scientifiques et technologiques) et les médias (publics et privés). Elles colonisent l’État à leur bénéfice presque exclusif, en prélevant de moins en moins de richesse fiscale sur le haut de la pyramide et en redistribuant des miettes sans cesse réduites, par « ruissellement », par charité, par philanthropie, par paternalisme, par mécénat. Le mythe de l'endettement de l’État est l’arme de terreur constamment utilisée depuis le milieu des années 1970 (« crise » économique : chômage de masse et « réduction » des recettes de l’État) pour détruire l’État social, abusivement qualifié d’État-Providence, pour détruire ses fondements de 1945. L’endettement de l’État est intentionnellement confondu avec le seul endettement collectif, celui de l'ensemble de la population, jusqu’à l’avenir (les générations à venir) que personne ne peut prévoir, encore moins les économistes. Or, c’est la toute petite minorité qui est réellement endettée ou potentiellement endettée et prise au pièges par le mécanisme des de la spéculation, des placements boursiers, des investissements et des prêts d’argents. La crise « économique » et politique de 2007-2012 a permis aux gouvernements américain (Barack Obama), britannique (Gordon Brown), allemand (Merkel), français (Sarkozy), notamment, de renflouer cette minorité, de grever les ressources des populations, d’alourdir la « dette publique », de perpétuer le système et d’aggraver ses effets destructeurs pour les populations.  

L'arsenal de propagande et de conditionnement des esprits repose sur la promotion d’une mondialisation ambivalente, à double tranchant, selon un double chantage : une mondialisation qui serait nécessaire et vertueuse et une mondialisation qui serait contraignante et obligeant à des sacrifices d’emplois, de richesse et de personnes. Selon le discours apocalyptique libéral, l'endettement de l’État menace tout le monde, surtout les plus humbles, d'une banqueroute complète. Hors les plus démunis sont par définition ceux qui n’ont plus grande chose à perdre. La religion de l'individualisme capitaliste sacralise l’entreprise privée (« entreprise » et « privé » sont assénés comme indissolublement liés, tel un pléonasme) : elle y proclame le droit (en fait le pouvoir) pour quelques-uns d’organiser le travail d’un groupe d’individus plus ou moins étendu et de s’emparer de l’essentiel de la production de valeur du groupe. Elle cherche à faire croire qu’elle seule crée et tire le social et le collectif. Cela a pour corollaire la diabolisation du social et du collectif produits par le social et le collectif eux-mêmes : la démocratie directe, l’horizontalité, la proximité et localisation du pouvoir, l’autogouvernement, l’autogestion, le mutualisme, les politiques de service public universel, les courants politiques à caractère social, anarchisme, socialisme, communisme, le syndicalisme d’employés (mais non le syndicalisme patronal qui prospère outrageusement et qui est une arme massivement utilisée). Elle préfère une autorité verticale, personnelle, indiscutée, qui serait efficience par excellence et un État relai, amaigri, strictement régalien, prescripteur et autoritaire. Elle préfère les associations privées, éventuellement caritatives, aux services publics de l’État.

L’échec de la démocratie « représentative » ouvre la voie plus que jamais à la démocratie directe. Il y a une confusion volontairement entretenue entre démocratie et démocratie libérale, entre démocratie et démocratie représentative. À ce sujet, la démocratie représentative, qui s'est généralisée aux pays dominants depuis le XVIIIe siècle, a définitivement fait preuve de son inopérance et de son injustice : la démocratie représentative, par l'élection, y compris au surface universel, permet en réalité de s'adjuger le vrai pouvoir démocratique, populaire, citoyen et de le confisquer. Ainsi, ce n'est pas une crise de la démocratie dont il s'agit en France et dans la plupart des pays du monde, mais de l’échec cinglant de la démocratie représentative, indirecte, déléguée et confiscatoire. La démocratie directe n'a montré par le passé que des échecs limités et temporaires. A chaque fois, on répète comme un article de foi que la démocratie ne peut s’appliquer qu’à petite échelle, territoire et nombre des hommes, jamais sur de vastes territoires et pour des populations à effectif élevé. Il n'y a pas d'autre solution de justice que la mise en place d'une démocratie directe à grande échelle, fixant le pouvoir (la liberté de décider et de prendre en charge son destin en fait) le plus possible dans son ancrage local, là où il a le plus de chance de s’exercer précisément et efficacement, sans trop de déperdition et d’effets nuisibles et de manière exceptionnelle, conditionnelle et rigoureusement contrôlée le pouvoir global et collectif. Surtout pas un pouvoir central, centralisé, personnalisé ou institutionnel : le référendum est la seule voie pour fixer les cadres, les grandes questions, les directions d’ensemble, appuyées sur des droits de l’homme prenant en compte l’universalité des hommes et des espèces vivantes (animales et végétales) et les questions à choix et à impact ne relevant que des individus seuls. La démocratie n'est jamais entrée dans l'administration et dans l'entreprise privée, sauf en de petites exceptions circonscrites, momentanées et violemment combattues. L'administration est devenu le champ d'un pouvoir régalien déconnecté des citoyens : il n'y a, par exemple, aucune démocratie dans l'enseignement, dans la hiérarchie administrative et dans les établissements scolaires. L'entreprise est le lieu d’excellence de l'autoritarisme et de la hiérarchie autoproclamée, infaillible et indiscutable. Les moyens de coercition (armée, gendarmerie, justice, administration) ne doivent plus être directement couplés avec le gouvernement central (ministère de l'intérieur, autres ministères, administration préfectorale...), mais doivent relever des pouvoirs locaux et du pouvoir global.

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