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Billet de blog 24 janv. 2023

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Retour à domicile

Éducatrice de rue, je travaille au sein d'une équipe qui va à la rencontre des personnes vivant à la rue, au détour de maraudes et de signalements qui nous sont faits via le 115 (numéro pour les sans abris). Témoin de ce désespoir qui grandit dehors, de cette dignité qui s'amenuise, de ces têtes qui se baissent. Nous, on continue de les voir et de les écouter, ceux que l'on veut invisibiliser, ceux que l'on préfère cachés jusque dans les vides-ordures.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Depuis plusieurs années, nous, actrices et acteurs du médico-social, assistons, impuissants, à la dégradation de notre secteur. C'est dans ce contexte que j'ai eu envie de rédiger ce témoignage faisant état de notre réalité de terrain. 
Étant soumise au "devoir de réserve", ce témoignage est anonyme.

Il y a un an, jour pour jour : janvier 2022, il fait froid, visiblement pas assez pour que des places d'hébergement soient ouvertes en nombre suffisant pour accueillir les centaines de personnes SDF qui errent dans nos rues.

16h, appel du 115, un Monsieur vient de se signaler, non pas pour obtenir une solution de mise à l'abri, ça non, il a lâché l'affaire : ça fait longtemps qu'il n'appelle plus le 115 pour ça, "y a pas de place". Rien. Depuis des semaines, depuis des mois.

S'il appelle le 115, c'est sur conseil du 15 : il a très froid et depuis 2 jours il n'arrive plus à marcher. Comme il a précisé qu'il dormait dans un local poubelle d'une tour d'immeuble, eh bien, il lui a été conseillé d'appeler le numéro pour les sans-abris. Celui avec un 1 de plus, mais qui donne toujours moins.

Nous arrivons donc sur les lieux avec assez peu d'informations : il serait entre le 7eme et le 8ème étage de cette tour ouverte aux 4 vents, immeuble de 15 étages, qui sent la misère à plein nez. Nous gravissons les étages, à sa recherche.  7eme étage, 8 ème étage, nous ne voyons personne... 

Nous l'appelons. Perplexes, nous voyons une trappe s'ouvrir péniblement dans un mur. Un  homme nous fait signe, il s'extrait comme il peut de ce trou et tombe à nos pieds, image à peine croyable. Il ne nous regarde pas, parle d'une voix à peine audible : il nous parle du froid, de la douleur à un de ses pieds, de l'autre pied, qu'il ne sent plus, et que ça l'inquiète parce qu'il n'arrive plus à bouger. Nous constatons qu'ils sont noirs par endroit, violets ou blancs par d'autres, nous contactons le 15, nous sommes inquiets.

Aucun équipage du SAMU n'est disponible avant 3h. Nous sommes en plein pic covid, et ce n'est pas vital. 3h, c'est long... Il tremble, et nous lisons la souffrance sur son visage même s'il ne se plaint pas. Nous le couvrons comme nous pouvons mais 3h d'attente dans ces conditions, c'est trop, vraiment trop. C'est impossible, au dessus de ses forces, au dessus de nos forces aussi. 

Nous trouvons alors deux jeunes du quartier qui acceptent de nous aider à porter M. B à bout de bras. Avant de partir, il nous demande de récupérer un objet auquel il tient dans son "Antre" mais là encore impossible, il fait noir dans ce vide ordure, il y a des déchets partout, et l'odeur aussi, impossible d'y mettre plus que le bras ce jour-là.

Silence de plomb dans l'ascenseur. L'homme garde les yeux baissés, les jeunes qui nous aident ne disent rien, mais sont là, bel et bien là, malgré le tragique de la situation. Petit bout de dignité retrouvé. Nous le portons et nous l'installons dans notre voiture avec le plus de délicatesse possible. Le silence est pesant...

Arrivée aux Urgences de l'hôpital, attente. 

Entretien avec l'infirmière de coordination : nous expliquons la situation, le contexte. M. B garde les yeux baissés : Hypothermie, probables engelures sévères, crainte d'éventuelles amputations.

On nous dit : "par contre, les urgences sont saturées aujourd'hui, et c'est pas dit qu'il y aura de la place dans un service. On se dirige certainement vers un retour à domicile après la consultation, mais il faudra que Mr revienne pour l'opération". 

Retour à domicile ? Envie de gerber, de crier, de tout casser. Mais on la ravale, notre colère, après tout, nous sommes des professionnels, non ?

Alors on joue le rapport de force, ça on sait le faire depuis le temps : non, nous ne viendrons pas récupérer Monsieur après la consultation, il restera dans la salle d'attente des Urgences s'il le faut. Nous ne le ramènerons pas à "domicile". 

Rapport de force entre 2 secteurs malades, amputés des moyens indispensables pour bien travailler. 

Et nous quittons M. B, en lui promettant de prendre de ses nouvelles plus tard, de ne pas l'abandonner. Pourtant on n'en menait pas large ce soir là, en quittant l'hôpital...

Finalement, il restera hospitalisé, le temps de se faire soigner, il ira sur un service de "Lits Halte Soin Santé" pour continuer ses soins, reprendre des forces et relever la tête. Et puis, il finira par l'obtenir cette place d'hébergement qui aurait pu lui éviter de perdre un peu de lui cet hiver-là.

Mais vous avez raison, vous les décideurs, pas besoin de place d'hébergement supplémentaires quand il fait froid, ni quand il fait chaud. Non, ce n'est pas nécessaire... D'ailleurs, sortir de la logique de gestion du secteur de l'hébergement au thermomètre c'est ce qu'on a toujours demandé, nous, acteurs de terrain, non ? 

Mais votre thermomètre là, il est cassé ? Belle excuse pour pas héberger. 

On vous entend vous savez : "et en plus ils sont pas contents ? Et ils veulent exercer leur droit de retrait parce qu'ils disent ne plus pouvoir travailler ?

Les années se suivent et se ressemblent. Janvier 2023, le froid est bel et bien là, aucune perspective de mises à l'abri, il faut vider les hôtels, c'est trop cher ! Les rares places créées ce sera pour ça, point barre. 

Dans une société qui produit toujours plus de précarité et de richesse, il en reste, des gens dehors, on les voit. Il en reste, de la pauvreté, des gens qui ne rentreront jamais dans les cases, dans vos cases. Terminé, l'inconditionnalité ! Maintenant, faut mériter.

Vous n'avez pas à vous la coltiner notre réalité de terrain, d'ailleurs elles ne vous parlent pas vraiment nos histoires, vous voulez pas les entendre. Muselé·es les travailleur·euses social·es, les personnels de santé, vous ne voulez plus nous entendre. 

Des chiffres vous voulez, encore et encore : combien ça coûte de mettre à l'abri cette famille ? Combien ça coûte tous ces passages aux urgences de ce SDF alcoolique et fou? 

Ça fait beaucoup d'argent jeté par les fenêtres ces nuitées d'hôtels qu'on finance quand même ! Combien ça coûte ? "Pognon de dingue" ... 

Évaluez ! Il faut contractualiser, il faut fluidifier, optimiser. 

"Dites, vous les payez pas un peu trop cher ces éducateurs dans vos foyers ? Faudrait quand même pas qu'ils perdent trop de temps à réfléchir, à écrire...Vous pourriez pas faire mieux avec moins de moyens ?" 

Et pendant ce temps-là, nous, on est témoin de ce désespoir qui grandit dehors, de cette dignité qui s'amenuise, de ces têtes qui se baissent, mais aussi et surtout de la rage qui gronde. Nous, on continue de les voir et de les écouter, ceux que vous voulez invisibiliser, ceux que vous préférez cachés jusque dans vos vides-ordures. Fermez les yeux tant que vous pouvez, ne nous écoutez pas, vous pourrez toujours dire que vous ne saviez pas.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

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