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Billet de blog 25 oct. 2022

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Le boycott du Mondial au Qatar est raciste, ethnocentré, hypocrite et inutile

Assez provocateur comme titre, non ? Sachez que de surcroît, je travaille chez FIFA depuis plus de 4 ans en tant que data scientist. Alors même si vous me pensez probablement biaisé, je vous invite toutefois à me laisser l'occasion de vous convaincre au bout de cette tribune.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© https://historyofsoccer.info/

Temps de lecture : 25 minutes.

La Coupe du monde de Football. Le plus grand événement sur la planète. 3.5 milliards de téléspectateurs, presque une personne sur deux dans le monde entier. Depuis son attribution, le Mondial au Qatar a fait couler beaucoup d’encre. Les appels au boycott à quelques semaines de l’événement se font tendances, et en fonction de ses sensibilités et de ses privilèges, différentes raisons sont mises en avant.

Les questionnements éthiques

  • Il y a eu corruption lors de l’attribution de cette Coupe du Monde
  • Le Qatar ne respecte pas les droits de l’Homme
  • Le Qatar ne reconnaît pas les droits LGBT+

Les questionnements écologiques

  • Les stades climatisés à ciel ouvert en plein désert
  • Les 160 avions navettes par jour faute de place
  • La construction de 7 nouveaux stades

Qu’on soit d’accord, je ne défendrai pas le Qatar, ou même la FIFA, car certaines de ces critiques sont bel et bien légitimes. Néanmoins, ce que j’essaie de mettre en valeur ici, c’est l’hypocrisie associée à ces critiques à laquelle nous-autres descendants d'immigrés sommes bien habitués.

Nous ne sommes plus aussi dupes que nos parents et grand-parents immigrés l’étaient, nous on connaît la musique maintenant. Des réfugiés de guerre ? Urgence humanitaire absolue s’ils sont blancs, danger migratoire imminent s’ils nous ressemblent. Des prières de rue ? Belle démonstration de spiritualité s’ils sont chrétiens, danger communautariste islamiste s’ils sont musulmans. Une agression en plein Paris ? Un fait divers ordinaire s’il est blanc, la preuve d’une incompatibilité civilisationnelle s’il est noir ou arabe.

Tout comme l’extrême droite se retrouve d’un coup propulsée au front du combat féministe lorsqu’il s’agit de libérer les femmes musulmanes de leur voile qu’elles n’ont probablement pas été capables de choisir d’elles-mêmes, les médias occidentaux se retrouvent bien soudainement unis pour boycotter un événement qu’ils jugent exceptionnellement problématique pour des raisons qui semblent bien peu les préoccuper en temps normal.

On pourrait me dire, comme à l’accoutumée, que nous arabes ou noirs, on voit vraiment le racisme et l'islamophobie partout. Mais n’est-il pas quand même bien curieux que la plus grande vague d’appel au boycott d’une Coupe du monde jamais connue coincide avec la première fois dans l’histoire où l’organisateur est un pays arabo-musulman ?

Comment savoir donc ? La seule manière efficace qu’on a vraiment de juger de ce deux poids deux mesures est d’analyser les critiques sus-mentionnées et voir si elles s’appliquent à d’autres Coupes du monde.

Pour éviter le contre argument qui consisterait à dire que l’appel au boycott exceptionnel de ce Mondial au Qatar est dû à un récent éveil des consciences sur les questions écologiques et humanitaires, je concentrerai plus particulièrement ma comparaison avec la prochaine Coupe du monde qui aura lieu aux Etats-Unis, Mexique et Canada en 2026 et dont le boycott n’a jamais une seule fois été envisagé jusqu’à présent.

Aussi, je souhaite très fermement insister sur deux choses : il ne s’agira jamais ici de valider ou relativiser les méfaits du gouvernement qatari qui pour certains sont indéfendables quelles que soient les circonstances. De même, il ne s’agira pas non plus ici d’un appel à l’inaction ou à une acceptation cynique de ces méfaits. Il faut au contraire absolument prendre le temps de s’y attarder et les dénoncer sans relâche comme l’a par exemple fait Médiapart qui y a consacré tout un dossier sur leur site. Ce n’est simplement pas l’objet de mon texte ici.

La logique de cette tribune est simple : Si nous sommes par exemple scandalisés de l’impact écologique de cette Coupe du monde au point de la désigner comme exceptionnelle et la boycotter exclusivement mais que nous restons silencieux quant à l’impact écologique de la suivante qui sera probablement supérieur, c’est qu’il y a une raison sous-jacente à notre indignation sélective. Cette raison, comme j’essaierai de le démontrer, est une vision manichéenne et ethnocentrée du monde teintée de racisme.

Toute affirmation sera sourcée en lien hypertexte. Cette tribune n’engage que moi.


Il y a eu corruption lors de l’attribution de cette Coupe du monde


Mediapart en a fait une série de 24 épisodes. L’organisation de cette Coupe du monde a effectivement été attribuée dans des conditions plus que douteuses où la France a joué un rôle majeur, lorsque le tristement célèbre Sepp Blatter était encore à la tête de la FIFA il y a plus de 12 ans. Ce n’est évidemment pas la seule attribution douteuse, celle de la Russie en 2018 ou même de la France en 1998 étant proprement contestables. Blatter est depuis tombé pour corruption en 2015.

Si les conditions d’attribution de la Coupe du monde au Qatar nous dérangent, c’est parce que nous sommes motivés par un esprit démocratique qui nous pousse à exiger le processus de vote le plus impartial et juste possible. Il est inadmissible que le vote pour le Qatar soit encouragé moyennant une contrepartie financière.

Soit. Alors pourquoi ne pas avoir été plus scandalisés lorsque Donald Trump a ouvertement menacé de couper les aides financières aux pays qui ne voteraient pas pour l’attribution de la Coupe du monde aux trio Etats-Unis, Mexique et Canada pour 2026 ? Pourtant, il s'agit bien d'une intimidation de masse anti-démocratique. Proposer une contrepartie financière pour un vote est condamnable, mais menacer de couper les aides financières contre un vote serait acceptable ?

@realDonaldTrump | Twitter.com

Les Etats-Unis, le Canada et le Mexique finiront par obtenir l’organisation de ce Mondial contre le Maroc, alors même que des pays Africains se sont probablement retrouvés à changer leur vote par peur des représailles nord-américaines. Si on pense que la Coupe du monde au Qatar est illégitime pour cause de corruption, alors nous devons penser de même pour celle de 2026.


Le Qatar ne respecte pas les droits de l’Homme


Rentrons dans le vif du sujet. Les 6500 morts sur les chantiers estimés par the Guardian. Le documentaire d’Amnesty International. Les rapports de Humans Right Watch.

Les conditions de construction des stades sont infâmes, inhumaines et indéfendables. Le nombre colossal de morts n’est en réalité qu’une effroyable facette de la réalité. Travail 10 à 12 heures par jour dans une chaleur infernale, travailleurs entassés à plusieurs dans des dortoirs insalubres, 100 à 150 euros de salaire mensuel pour ces mêmes travailleurs pour une moyenne à 4300 euros pour les qataris et expatriés blancs.

Ces conditions de travail infâmes ne sont d’ailleurs pas exclusives aux métiers de construction, Médiapart a notamment publié un article accablant sur “L’enfer des travailleuses domestiques au Qatar”.

L’argument est donc qu’il faut exceptionnellement boycotter la Coupe du monde au Qatar car c’est un pays qui ne respecte pas les droits de l’Homme, en particulier celui de ses travailleurs migrants.

Soit. Tout cela tiendrait très bien la route excepté que les deux Coupes du monde, celle juste avant et celle juste après celle au Qatar, sont en Russie et aux Etats-Unis.

La Russie est aujourd’hui au bord d’une guerre avec le reste du continent européen pour avoir envahi l’Ukraine, elle a causé des milliers de morts et déplacé des millions d’Ukrainiens à travers l’Europe. Pourtant, la Russie avait déjà illégalement annexé la Crimée en 2014 et ouvertement violé le droit international seulement 4 ans avant l’organisation de leur Coupe du Monde en 2018.

En ce qui concerne les Etats-Unis, je ne sais pas vraiment par où commencer. Ce pays est directement responsable de la mort de plusieurs millions de civils, femmes et enfants inclus, sur les 20 dernières années. Afghanistan et Irak d’un côté, Libye puis Syrie de l’autre, on sait aujourd’hui que toutes les justifications évoquées n’étaient que purs mensonges motivés par le profit pétrolier et la suprématie occidentale. Le président de l’époque lui, entièrement responsable et toujours libre, continue de faire des conférences et se permet même à ce jour des boutades sur le sujet devant un public bien amusé. Alors certes ces civils exterminés n’avaient probablement pas les mêmes voitures que vous. Il n’empêche qu’aujourd’hui, la critique faite au Qatar de ne pas respecter les droits de l’Homme sonne bien creux dans les pays non-occidentaux.

Pendant des décennies nous avons vu les gouvernements occidentaux expliquer qu’ils allaient ramener la démocratie aux pauvres pays de culture incivilisée que nous sommes via des bombardements sommaires et des accaparements de ressources naturelles sur place. On a vu dans ces même pays occidentaux les médias complètement déshumaniser et banaliser la mort de millions de personnes qui nous ressemblent nous. Voir les gouvernements occidentaux bafouer les droits de l’Homme lorsqu’ils le pensent nécessaire en fonction de leurs propres définitions morales et les voir dénoncer lorsque le récit ne va pas dans leur sens, c’est une mascarade qu’on a fini par démasquer.

Et c’est ces mêmes médias occidentaux qui viennent nous dire aujourd’hui de boycotter exceptionnellement la Coupe du monde au Qatar pour des raisons morales, sans jamais avoir remis en cause une seule seconde ce que son attribution aux Etats-Unis pour 2026 pouvait signifier pour l’autre moitié du globe. Allez donc expliquer à un Irakien dont le père a été torturé, violé et exécuté par les soldats américains dans la prison d’Abou Ghraib qu’on doit boycotter la Coupe du monde au Qatar pour non respect des droits de l’homme, mais qu’en 2026 c’est direction les Etats-Unis.

Prisonniers Irakiens torturés, violés, sodomisés et exécutés par des soldats américains posant pour la photo dans la prison d'Abou Ghraib.

A travers Hollywood, les Etats-Unis ont réussi l'exploit de glamoriser la guerre et ses atrocités dans notre inconscient collectif afin de mieux faire passer leur impérialisme. A tel point qu'aujourd'hui, dire qu'ils ont directement causé plusieurs millions de morts ne crée presque plus d'émoi. Il est donc primordial qu'on reste connecté à la réalité. D'autres photos de la prison d'Abou Ghraib sont disponibles ici, si vous avez l'estomac bien accroché. C'est malheureusement bien loin d'être le seul crime de guerre commis par les Etats-Unis, de ceux qui nous ont été révélés tout du moins.

Les Etats-Unis sont aussi, et de loin, le pays du monde qui investit le plus dans l’armement. Si on additionne la totalité du budget militaire des 10 autres premiers pays du classement, Chine et Russie inclus, les Etats-Unis restent tout de même premiers. Probablement qu’ils ont besoin d’autant d’armes pour respecter les droits de l’Homme encore plus fort dans d’autres pays.

Budget militaire des États-Unis comparé au reste du monde © Peter G. Peterson Foundation

Certains diront que ma comparaison n’est pas fondée car les critiques sur le non-respect des droits de l’Homme faites au Qatar impliquent des faits directement liés à l’organisation de la Coupe du Monde là où j’évoque des faits liés à la politique extérieure de la Russie et des Etats-Unis. C’est donc là qu’on trace la ligne ? Tant qu’un pays construit ses stades dans des conditions jugées satisfaisantes, on se permettra de fermer les yeux sur les atrocités humaines qu'il commet ailleurs ?

Non. La réalité c’est que le boycott de la Coupe du monde au Qatar n’est un sujet qu’en Occident. Aucun autre pays d’Amérique Latine, d’Afrique ou d’Asie n’en parle. D’ailleurs, je vous recommande très vivement d’en parler avec un de vos amis non-européen vivant en dehors de l’Europe, vous ne recevrez en retour qu’une sincère et totale incompréhension de leur part. Rien de mieux pour se rendre compte de notre profond ethnocentrisme.

Dès lors il s’agirait de décider: soit ces autres continents sont tous sous-développés au point de ne pas saisir les atrocités qui se passent au Qatar et c’est le devoir de l’Europe que d’être la police morale du monde et d’appeler à un boycott exceptionnel, soit nous baignons dans une hypocrisie collective qui n’a de sens et ne dupe réellement que nous-mêmes.


Le Qatar ne reconnaît pas les droits LGBT+


Là aussi, je vous renvoie à l'article de Humans Right Watch sur la question. Comme il y est évoqué, même s’il a bien confirmé qu’aucune discrimination des fans n’oserait se produire pendant la durée de la compétition, en dehors, le Qatar, comme le Maroc où j’ai grandi et beaucoup d’autres pays à majorité musulmane, réprime les droits des personnes LGBT+ et punit les relations sexuelles entre personnes de même sexe de peine de prison pouvant aller jusqu’à 7 ans.

Le combat pour la reconnaissance des personnes LGBT+ et de leurs droits doit être mené sans relâche dans nos pays d’origine, et c’est un travail militant de changement des mentalités que chacun d’entre nous doit entreprendre dans son entourage mais aussi sur la scène politique. Les pays musulmans sont en proportion encore très fortement attachés à leur religion et y voient aujourd’hui toujours un antagonisme, rendant la tâche d’autant plus laborieuse mais certainement pas impossible.

Aussi, selon l'Ilga, l’homosexualité serait réprimée par la loi dans 69 pays sur 193, soit 35% des pays dans le monde. Il faudrait peut être interdire l’organisation d’événements sportifs internationaux à tous ces pays ?

Soit. Mais alors, pourquoi s’arrêter aux minorités LGBT+ ? Qu’en est-il des autres minorités réprimées, notamment celles qui subissent le racisme ?

Sachez qu'à l'instant où je vous parle 25% des personnes qui sont en prison dans le monde le sont aux Etats-Unis, alors même que le pays possède seulement 5% de la population mondiale. Les noirs américains eux représentent 40% de cette population carcérale, contre seulement 13% dans le reste de la population.

Le caractère raciste de ce système carcéral a été très bien démontré à de maintes reprises : non ce n’est pas simplement parce que les noirs américains commettraient plus de délits. Un exemple classique parmi d’autres : même s’il représentent seulement 13% de la population et qu’ils consomment de la drogue au même taux que les blancs, les noirs américains représentent 72% des procès pour possession de drogue. Je re-précise bien : aux Etats-Unis, les blancs consomment statistiquement autant de drogue que les noirs, mais seuls les noirs sont principalement contrôlés, arrêtés, jugés et jetés en prison.

Nombre d'arrestations pour possession de drogue en fonction de l'origine ethnique à consommation égale. © Joe Posner | Vox.com

Souvenez vous qu’en 2020, la mort de George Floyd froidement assassiné par la police en plein jour nous a rappelé que le racisme était toujours une réalité bien concrète subie par des millions de noirs américains encore aujourd’hui.

On pourrait donc conclure que du point de vue occidental il y a des minorités dont l'oppression scandalise et d'autres dont l’oppression est banalisée. Ça serait cependant mal connaitre l'histoire européenne qui a persécuté les personnes LGBT+ pendant des siècles et continue même à le faire aujourd'hui. En réalité, cette scandalisation à géométrie variable a plus à voir avec qui est l’oppresseur, i.e. le méchant.

Vous n’êtes pas sans savoir que plusieurs états des Etats-Unis ont récemment complètement interdit l’avortement aux femmes, et ce quelles que soient les circonstances. Pas plus tard qu’il y a 3 mois au moment où je vous écris, une jeune fillette de 10 ans enceinte après un viol s’y est vue refuser le droit à l’avortement.

C’est dommage que cela se produise, mais il y a une opportunité pour cette femme, peu importe qu’elle soit jeune ou âgée, de décider de ce qu’elle va faire pour aider cette vie à être un être humain productif

- Jean Schmidt, Représentante d'Etat de l’Ohio

Ce n'est bizarrement ici pas jugé comme motif valable de boycott de la Coupe du monde de 2026 car l'oppresseur est assurément dans le camps des gentils.


Les stades climatisés


Les stades climatisés. L’argument phare cité pour instantanément dépeindre cette Coupe du monde comme une aberration écologique.

Pourtant, lorsqu’on creuse un peu les chiffres, on se rend vite compte qu’il y a un souci avec le discours médiatique occidental. En effet, lors d’un événement qui déplace 1.2 millions de personnes venant de partout dans le monde en vol long courrier, héberge et nourrit ces 1.2 millions de personnes pendant 1 mois, et construit spécifiquement 7 stades avec une capacité de plusieurs dizaines de milliers de spectateurs, climatiser ces même stades pendant 2 heures par jour ne représente statistiquement qu’une partie infime de l'empreinte carbone totale.

Et c’est bien ce que nous confirme Carbon Market Watch, ONG pourtant très critique de la FIFA dans son rapport “Poor tackling: Yellow card for 2022 FIFA World Cupʼs carbon neutrality claim” cité par beaucoup de médias occidentaux.

Y est notamment cité la décomposition suivante : 

  • 51.7% des émissions sont issues des vols long courrier pour venir au Qatar (vols navettes exclus)
  • 20.1% sont issues de l’hébergement des supporters
  • 18.7% de la construction des infrastructures et de leur opération (stades exclus)
  • 5.5% de la construction des stades et de leur opération

Même s’il est vrai que le rapport dénonce, à raison, que ces 5.5% sont calculés au prorata de la durée de la compétition alors qu’ils devraient prendre en compte une plus grande partie de la durée de vie des stades, il n’en reste pas moins que pendant la durée de la Coupe du Monde, l’opération des stades ne représentera qu’entre 22.8% et 38.4% de ces 5.5%, et leur climatisation autour de 30% de ce dernier résultat.

Ce qui nous amène donc à un coût de climatisation pendant la compétition total de.. 0.5% des émissions carbone totales. Pas vraiment de quoi justifier l'omniprésence de cette argument dans les médias. Cet impact est d’ailleurs tellement négligeable que sur ses 25 pages de rapport critique qui décortique froidement le coût en carbone de la Coupe du monde, Carbon Market Watch n’y consacrera qu’un minuscule paragraphe.

Vous ne me croyez toujours pas ? Eh bien vous croirez peut-être Gilles Dufrasne, l’auteur principal du rapport de Carbon Market Watch. Etant arrivé à cette conclusion de mon côté, je lui ai demandé son estimation via email, ce à quoi il a répondu : “I would guess that, indeed, this is not a major source compared to things like flights or stadium construction.”

Alors, peut être que statistiquement la climatisation des stades ne représente rien du tout sur le total des émissions. Mais comme me l’a précisé Gilles plus loin dans son email “Once you add up many small-ish drops, you get a glass full of water…”. A l’heure où on demande aux français de faire des efforts sur leur consommation d’énergie, il faut avouer que l’image de stades climatisés à ciel ouvert en plein désert est scandaleuse, non ?

Soit. Mais alors pourquoi ne pas être scandalisé et boycotter tous les matchs du Real Madrid, de Chelsea ou d’autres grands clubs européens qui jouent leurs matchs dans des stades chauffés en plein hiver grâce à plus d’un millier de radiateurs géants suspendus, chacun chauffant à 950°C ? Pourtant, la science est bien formelle, le coût énergétique pour chauffer est plus élevé que pour refroidir. Où est donc la vague d’indignation écologique pour l’avenir de notre planète lorsque chaque année plusieurs centaines de matchs sont joués dans des stades chauffés à ciel ouvert en plein hiver européen pour le confort des supporters ?

Technologie derrière le chauffage de masse des stades © Schwank Deutschland

Nul part, parce que l’Europe est la référence universelle sur laquelle nous basons notre référentiel moral. La pollution induite par ces stades chauffés passe totalement sous le radar car de notre point de vue ethnocentré la climatisation est un luxe superflu et le chauffage, une absolue nécessité. La clim ? Vraiment un truc de privilégié. Allez donc séjourner à Bogota, Singapour, ou Marrakech, ville où j’ai grandi, on verra combien d’heures vous tiendrez sans. 

“Stade réfrigéré à ciel ouvert au milieu du désert”. Combien de fois cette phrase a-t-elle été copiée-collée dans les titres de presse et utilisée comme argument phare justifiant le boycott exceptionnel du Qatar alors même qu'elle représente 0.5% des émissions totales. Le but est évidemment de faire appel à notre affect européen pour susciter notre indignation, laissant pour-compte les vrais facteurs significatifs de pollution d'une Coupe du monde. Ces facteurs, comme on le verra, ne sont pas forcément spécifiques au Qatar, ce qui ne va assurément pas dans le sens du discours médiatique.

Toujours pas convaincu de cette indignation à géométrie variable ? Alors peut-être que l’existence de la piste de ski d’intérieur d’Amnéville en France vous convaincra.

Ouverte 365 jours par an, opérant 12 heures par jour, maintenant une température de -5°C en tout temps. Oui, vous avez bien lu, même cet été, en pleine canicule mondiale et à 30°C, vous pouviez skier en France tous les jours de la semaine pendant 12 heures sous un différentiel de température de -35 degrès Celsius. Au passage, au Qatar il devrait faire entre 18 et 28 degrés pendant la durée du tournoi pour une climatisation à 18, soit -5°C de différentiel pendant une durée de 2 heures..

Ski-dôme d'Amnéville © bulletindescommunes.net

Vouloir boycotter les stades climatisés au Qatar et ne pas être d’abord et en priorité absolue dans la rue pour exiger la fermeture de cette station de ski en intérieur française et de ces stades chauffés européens ce n’est pas juste de l’hypocrisie, c’est du colonialisme. Comment est-ce que ces arabes osent polluer chez eux alors que ça a toujours été notre privilège à nous ?


Les 160 avions navettes par jour à destination de Doha


Cet argument est un peu plus récent que les autres car l'information a été communiquée par Qatar Airways plus tardivement, mais il nous a tout de même été inlassablement répété pendant ces 3 derniers mois.

En effet, le Qatar n'a pas assez de place pour pouvoir accueillir l'ensemble des supporters de la Coupe du monde sur son territoire. Certains fans vont donc séjourner dans les villes environnantes du Moyen-Orient, notamment Dubai, et prendre l'avion aller-retour le jour du match pour lequel ils auront réussi à avoir un ticket. Pour se faire donc, 160 avions feront la navette chaque jour. C’est donc, comme souvent répété dans les médias, un avion toutes les 10 minutes pendant 30 jours.

L'argument est souvent utilisé comme étant l'élément qui vient planter le dernier clou dans le cercueil de cette Coupe du monde dont le boycott exceptionnel devrait être une évidence pour tous à ce stade.

Par exemple, dans cette intervention, la journaliste Salomé Saqué, après avoir introduit le sujet en évoquant les stades climatisés comme le veut la tradition médiatique, affirme que l'estimation des 3.6 millions de tonnes de CO2 émises par la Coupe du monde serait en réalité 5 fois plus élevée d'après Carbon Market Watch,“notamment à cause des trajets en avion” le Qatar ayant prévu un système de navette avec 160 avions par jours, soit un avion toutes les 10 minutes”.

@salomesaque | Twitter © Baha El Fakir

Malheureusement, cet extrait est au mieux une erreur considérable, au pire une fake news préméditée. Et il suffit simplement de lire le rapport de Carbon Market Watch, lui-même cité par la journaliste, pour s'en rendre compte.

En effet, alors qu'ils y confirment que les 3.6 millions de tonnes de CO2 émises sont une sous-estimation à revoir à la hausse, il n'est jamais question une seule seconde pour Carbon Market Watch de mettre en relation cette sous-estimation avec les avions navettes qui ne sont jamais évoqués une seule fois dans le rapport

En ce qui concerne le facteur de sous-estimation en lui même, dire que que Carbon Market Watch affirme que les émissions seraient 5 fois plus élevées est tout simplement faux, et pas que de peu.

Comme évoqué dans la section précédente, Carbon Market Watch met en valeur le fait que les 5.5% des émissions estimées pour la construction des stades sont calculés au prorata de la durée de la compétition, alors qu’ils devraient prendre en compte la totalité de durée de vie des stades. De ce fait, seule cette partie-là de l'estimation est en effet fortement sous estimée d'un facteur 8, ramenant les émissions produites pour la construction de stades de 0.2 millions de tonnes de CO2 à 1.6 millions de tonnes de CO2

Pour Carbon Market Watch, on passe donc de 3.6 à 5 millions de tonnes de CO2 émis, soit 1.4 fois plus. Pour Mme Saqué, tout en citant la même ONG et le même rapport, on passerait à 18 millions de tonnes.. Il ne s'agit pas là d'une erreur anodine. Mais au point où on en est, qui ira donc vérifier la véracité des faits imputés à l'ennemi public en commun ?

Quoique personnellement en désaccord de fond avec sa croisade contre la Coupe du monde au Qatar, Salomé Saqué n'en reste pas moins une bonne journaliste fortement engagée, et à raison, contre le changement climatique induit par le capitalisme productiviste. Alors donc, qu'en est-il finalement de l'impact écologique de ces avions navettes ?

Il y a souvent plusieurs problèmes associés à l'énonciation de ce genre de chiffres seuls.

Déjà, il manque une information essentielle : le différentiel d’avions comparé à un jour en dehors de la Coupe du monde. 160 avions par jour au total d’accord, mais combien d’avions ont été spécifiquement ajoutés pour cette Coupe du monde ?

Ensuite, un chiffre ne devrait jamais être analysé dans l’absolu. Est-ce qu’on arrive vraiment à saisir ce que c’est, 160 avions par jour, un avion toutes les 10 minutes ? Regardons pour la ville de Paris par exemple : le site d’Aéroport de Paris nous confirme qu’il y a en moyenne 1962 mouvements (décollage + atterrissage) par jour. On se retrouve donc avec 981 avions par jour, soit un avion toutes les 1 minute 30 à Paris, 365 jours par an.

Enfin, les 160 avions par jour sont un maximum qui ne sera évidemment pas nécessaire tout au long de la compétition. Vous vous imaginez bien que lorsqu’on passera au milieu de la compétition de 4 matchs par jour à 2, puis à 1, il n’y aura plus besoin d’autant d’avions. C’est d’ailleurs entre autres confirmé par les connexions Doha-Dubai, passant de 48 par jour à 21 en milieu de compétition.

En ce qui concerne leurs émission de CO2, la International Civil Aviation Organization, agence spécialisée de l’ONU, nous met à disposition sur leur site internet un calculateur d'émission de CO2 par vol qu’on va pouvoir utiliser ici. Pour simplifier le calcul, nous allons directement nous baser sur le vol qui consomme le plus parmi tous les autres, le Doha-Koweït, 1h25 soit 2h50 de vol aller-retour. Un total de 0.1336 tonnes de CO2 émis par avion par passager d’après l’ICAO.

Toujours pour simplifier, nous allons généreusement supposer que ces 160 avions opéreront pendant toute la durée des 30 jours du tournoi, même les jours sans aucun match. Pour des généreux avions de 180 passagers remplis à ras bord, cela nous donne 0.1336 * 180 * 160 * 30 = 115 430 tonnes de CO2 émis par la totalité des navettes journalières sur la durée de la compétition. Comme on l’a vu précédemment, l'événement devant consommer au total 3.6 millions de tonnes de CO2 a minima, les navettes en avion ne finiront par émettre que 3.2% du total de tout l'événement.

Au bout de calculs légèrement plus complexes, lorsque je prends en compte la diminution du nombre de navettes au fur et à mesure de la compétition, les jours de repos, le différentiel d’avions comparé à la normale, calcule l'émission différente pour chaque trajet, et utilise l'estimation du nombre de passager partagée par Qatar Airways, je me retrouve avec 0.6% des émissions totales. Là encore, tout comme les stades climatisés, rien qui justifierait l'omniprésence de cet argument dans le débat. A moins bien sûr de vouloir continuer à alimenter le discours de l'exception qatarie.

Soit. Il n’empêche que si on avait choisi un pays suffisamment grand pour accueillir tous les supporters, on n’aurait pas eu à dépenser ces 0.6%, non ?

Encore une fois, cet argument tiendrait bien la route sans les coupes du monde de 2018 et 2026.

On peut critiquer la Coupe du monde au Qatar sur une myriade de points, il n’empêche que les 8 stades de la compétition sont tous localisés à Doha, une ville à peine plus grande que Paris intra muros. Les deux stades les plus éloignés sont à 1 heure de métro porte à porte. En comparaison, en Russie en 2018, les équipes, leur staff ainsi que leur dizaines de milliers de supporters devaient constamment changer de ville d’un match à l’autre sur des distances de plusieurs milliers de km à travers toute la Russie, évidemment en avion. Le coût en émission de ces déplacements est incomparablement supérieur aux 160 navettes dépeintes comme une aberration écologique dans le cas du Qatar.

Imaginez maintenant ce que ça donnera lorsque les matchs seront éparpillés à travers les Etats-Unis, le Canada et le Mexique avec certains stades éloigné de plus de 5000 km.

Comparaison des périmètres des Coupes du monde de 2022 et 2026 © www.thetruesize.com

Petit rappel non sans conséquence : la prochaine Coupe du monde, c’est 48 équipes au lieu de 32 pour la première fois dans l’histoire. C’est donc 50% plus d'équipes, 50% plus de staff et 50% plus de supporters qui arrivent en vol long courrier, se déplacent à travers tout un hémisphère du globe d’un match à l’autre et sont logés et nourris pendant plus d'un mois. Oui, il n'y a aucun doute là-dessus, la Coupe du monde aux Etats-Unis polluera bien plus que celle au Qatar.


La construction de 7 nouveaux stades


Le principal argument écologique crédible. La construction des stades.

Comme expliqué précédemment, une fois le calcul des émissions ajusté à leur durée de vie, la construction des 7 nouveaux stades est bien ce qui polluera le plus lors de cet événement, plus même que le déplacement des 1.2 millions de supporters en avion long courrier jusqu’au Qatar. Associés à l'hébergement des supporters, ces trois variables représentent à elles seules 95% de l’empreinte carbone de l’événement. Si l'écologie est réellement un sujet qui nous tient à coeur, c'est là-dessus que nos efforts doivent être concentrés.

Alors évidemment, on peut, et on doit, parler du reste des 5% qui en valeur absolue restent assez importants. Mais ils devraient en conséquence seulement représenter une fraction de notre temps de parole sur la question. Si les arguments principaux mis systématiquement en avant pour boycotter exceptionnellement la Coupe du monde au Qatar sont les stades climatisés et les 160 vols navettes, c'est que ce boycott a plus à voir avec le Qatar et moins à voir avec l'écologie.

Quant aux variables elle-mêmes : le déplacement des supporters jusqu’au pays organisateur et leur hébergement sont deux variables sur lesquelles nous ne pouvons pas réellement jouer, si ce n’est complètement supprimer les Coupes du monde de Football. Cela nous laisse donc avec la construction des stades.

Ce qui dérange avec le Qatar, ce n’est pas spécialement la construction de ses stades, car chaque pays devrait y avoir le droit, mais le fait que leur réutilisation concrète une fois la compétition passée soit peu crédible. On en revient donc à dépenser énormément d’énergie pour construire des stades éphémères qui une fois le coup de sifflet final passé ne sont plus vraiment utilisés.

Là aussi, ce n’est pas particulièrement spécifique au Qatar. Comme le confirme Carbon Market Watch, plusieurs stades de la Coupe du monde du Brésil, d’Afrique du Sud et de Russie ont connu le même sort. Au Brésil par exemple, le stade le plus coûteux du Mondial sert aujourd’hui de garage à bus. Il faut remonter en 2006 pendant la Coupe du monde en Allemagne pour tomber sur un pays qui possédait déjà plusieurs stades à la base et qui a su réutiliser ces stades nouvellement construits grâce au nombre important de supporters locaux.

Stade Mane Garrincha devenu parking à bus © Daniel Brito/UOL

Sur ce point-ci cependant, et contrairement aux arguments précédents dont l’indignation est à géométrie variable, les pays organisateurs cités ont effectivement sévèrement été pointés du doigt, sans jamais appeller au boycott toutefois.

Cette critique est totalement légitime : il n'y a effectivement pas de sens à construire des stades et émettre plusieurs centaines de milliers de tonnes de carbone pour un événement qui durera 1 mois. Il faudrait idéalement ajouter aux conditions de sélection des futurs organisateurs de la Coupe du monde un critère supplémentaire : avoir plusieurs stades de classe mondiale déjà disponibles dans le pays. Seul souci qui vous aura sauté aux yeux : un hémisphère sera toujours plus à même de respecter ce critère que l'autre.

En clair, après que l’Occident ait passé presque deux siècles à détruire la planète à lui seul, l’Occident nous commande maintenant de ne plus organiser de Coupe du monde que depuis chez lui, pour sauver la planète.

Bon, peut-être que pour régler le problème, il ne faut tout simplement plus jamais organiser de Coupe du monde tout court ?

En effet, une décision très cohérente de certains militants écologiste convaincus est de boycotter tout événement sportif de cette envergure où qu’il soit sur le globe. Cette position, bien plus crédible et certainement plus louable que le boycott exceptionnel de la Coupe du monde au Qatar seule, reste néanmoins à mon sens démonstrative d'un certain privilège.

Je ne pense pas que les blancs européens se rendent compte d’à quel point être représenté sur la scène internationale est devenu une banalité routinière pour eux. Que ce soit à travers l’Histoire enseignée à l’école, les médias, les infos, ou même à travers les films, séries, livres, publicités ou quelconque facette de la culture populaire mondiale, la France, et le monde occidental blanc, est habitué à être au centre de l’attention, à être le personnage principal reconnu de tous. Maintenant, demandez au français moyen de placer le Cameroun ou le Ghana sur une carte.

En tant que franco-marocain ayant grandi au Maroc, je peux en attester : non pour nous la Coupe du monde n’est pas juste un événement comme un autre dont on peut simplement se passer. La Coupe du monde, c’est à nos yeux la seule occasion concrète qu’on a d’être correctement considérés sur la scène internationale pendant 90 minutes. Nous savons que pendant ces 2 mi-temps là, le monde entier aura les yeux rivés sur notre pays et 11 de nos compatriotes. Pendant ce très court laps de temps, plus personne ne confondra le Maroc avec l’Algérie ou la Tunisie, plus personne ne pensera que nos pays sont des shithole, car nous serons en train de jouer d’égal à égal avec eux sur un terrain de Foot où tout peut arriver.

France - Sénégal | Coupe du monde 2002. Le Sénégal, ancien pays colonisé par la France, gagnera 1 à 0 face à la France Championne du Monde en titre, rendant ce match d'ouverture l'un des plus mémorable de l'histoire.

Vouloir supprimer les Coupes du monde parce que jugées superflues pour soi, c’est aussi une position ethnocentrée.


“Nous” contre “eux”


Si vous êtes arrivé jusqu'ici, j’espère avoir réussi à vous convaincre que les critiques principales faites à la Coupe du monde au Qatar qui justifieraient son boycott exceptionnel ne lui sont pas particulièrement spécifiques.

Evidemment, je n’ai pas pu traiter de toutes les critiques ici, la tribune étant déjà bien trop longue. Il y a en effet une rhétorique particulièrement perverse associée à ce genre de posture “nous” contre “eux”. Et nous, descendants d’immigrés, pour avoir souvent été présentés comme le “eux” dans l’équation, nous y sommes bien habitués.

Vous avez été et continuerez à être bombardés de critiques de cette Coupe du monde plus innovantes les unes que les autres. La scandaleuse Coupe du monde en hiver, en plein milieu des championnats européens qui va fatiguer les joueurs, oubliant qu’on l’a toujours jouée en été en plein milieu des championnats des autres continents sans jamais nous en soucier. Les faramineux 10 000 litres d’eau par terrain utilisés au Qatar, soit 10 m3, dont une simple recherche Google vous confirmera que c’est le standard même dans les pays européens. Les qataris qui seraient les premiers émetteurs de CO2 au monde par habitant, oubliant de manière bien arrangeante qu’une grande partie de ces émissions sont dues à leurs usines pétrochimiques dont la majorité de la production est exportée à d'autres pays.

D’autres critiques sont carrément des fakes news qui sont impossibles à retracer à la FIFA ou au comité d’organisation qatari de la Coupe du monde. C’est le cas par exemple des supportrices dont il serait exigé qu’elles s’habillent modestement et même qu’elles mettent le voile ou encore des relations sexuelles entre supporters non mariés qui seraient interdites. Ma préférée : les qataris, qu’il faut éviter de fixer dans les yeux trop longtemps car jugé impoli. Ils sont vraiment bizarres ces qataris, nous à Paris on adore se fixer dans les yeux pendant longtemps.

On aura beau réfuter ces arguments-là un à un, il n’empêche que le mal est déjà fait. L'effet d’ancrage à déjà fait son travail. L’association de ces arguments ainsi que leur répétition ad nauseam finit par donner un semblant de structure légitime à la dénonciation de cette Coupe du monde comme étant exceptionnellement répréhensible au point de mériter un boycott exclusif. Tout est bon pour rappeler que les méchants c’est vraiment des vrais méchants.

Forcément, à 1 mois de la compétition, les interventions moralisatrices pour surfer sur cette vague se multiplient. Une des interventions la plus relayée est celle de Vincent Lindon qui, dans un ton grave démonstratif de quelques décennies d’expérience en dramaturgie, se rêverait d’être un joueur de rang mondial pour pouvoir annoncer en conférence de presse qu’il boycottera exceptionnellement cette Coupe du monde sans quoi il ne pourrait pas dormir tranquille. Il est bien dommage cependant que M. Lindon ait raté l’occasion, lorsqu’il était Président du jury du festival de Cannes à peine en Mai dernier, de dénoncer la dizaine de films financés par le Qatar à travers le Doha Film Institute qu’il a fini par sélectionner. Pas un mot pourtant. Nul besoin de s’imaginer joueur de foot pour être à la hauteur de ses convictions M. Lindon.

Vincent Lindon sur la Coupe du monde au Qatar © C à vous

Je ne gaspillerai pas votre temps à vous parler des politiciens et autres Hidalgo qui ne ratent pas un match du PSG dans la tribune présidentielle du Parc des Princes mais décident tout de même de ne pas installer de fan zone à Paris pour protester contre le mondial. Probablement que ça fera plus de mal au Qatar qu’aux supporters de banlieue qui oseraient se sentir représentés à travers notre équipe de France.

Si vous pensez que la FIFA est une organisation corrompue, sachez que son budget annuel est de 1.5 Milliards d'euros. Chaque année, le Qatar investit 25 Milliards d’Euros en France, soit 16 fois plus. Si vous pensez que le Qatar ne respecte pas les droits de l’Homme, sachez qu’il figure régulièrement dans le top 5 des acheteurs d’armes françaises au monde. Si vous pensez que le Qatar n’a pas de considération écologique, sachez qu’avec la guerre en Russie, il y a de très fortes chances qu’il devienne l’un des principaux exportateurs de gaz naturel pour la France. Les politiques qui décident de boycotter cette Coupe du monde sans jamais s’opposer frontalement à ces points-ci ne sont que des hypocrites arrivistes. Et si nous acceptons ce positionnement de leur part sans leur en tenir compte, nous ne valons pas mieux qu’eux.

Soit. Mais concrètement nous, qu’est-ce qu’on peut faire pour améliorer les choses ? Etant donné que le Qatar et la FIFA sont quand même à blâmer dans la gestion de ce Mondial et pour éviter que ça se répète, le boycott ne reste-il pas notre meilleur outil en tant que potentiel spectateur ?

Une des informations que les médias se sont bien abstenus de vous partager est que, parmi toutes les ONGs qui ont révélé les informations scandaleuses discutées dans cette tribune, aucune d’entre elles n’appelle au boycott. Oui, vous avez bien lu : les personnes qui nous ont alerté et dont le travail au jour le jour est d’agir très concrètement sur le terrain pour lutter contre le changement climatique et garantir le respect des droits de l’homme dans le monde affirment eux-même que pour eux le boycott n’est pas la solution.

On n’a pas appelé au boycott car en 2010, on était dans l’idée de dire : on peut changer les choses. Je pense qu’on a réussi. Le cadre législatif mis en place aujourd’hui au Qatar l’a été en partie grâce à l’action des ONG, Amnesty, Human Rights Watch, etc.

- Lola Schulmann, Amnesty International

Bon, peut-être que les médias, les politiques et les stars de cinéma savent mieux. Ou peut-être que le boycott n’est qu’une posture de façade prise dans le confort de nos salons pour se donner bonne conscience sans concrètement faire bouger les choses sur le plan institutionnel et systémique. On écouterait donc les ONGs sur ce qu’elles dénoncent mais déciderait de passer outre les solutions qu’elles proposent ?


Et maintenant ?


Je le sais, de votre côté si vous avez décidé de boycotter exceptionnellement cette Coupe du monde, ça vient principalement d’une bonne intention. Le dernier rapport du GIEC nous intime de changer drastiquement notre mode de vie dans les 2.5 prochaines années sous peine d’arriver à un point de non retour. Et c’est bien les pays non-occidentaux les plus pauvres qui seront de loin les plus touchés par les catastrophes climatiques à venir. Militer contre le changement climatique, c’est aussi militer contre le renforcement des inégalités dans le monde.

La réalité c’est que je déteste vraiment être dans cette position, mais on nous y pousse malheureusement assez régulièrement.

Je ne veux pas défendre un imam qui promeut des discours sexistes ou homophobes car j’y suis frontalement opposé. Mais je me retrouve malgré tout à le faire car sa persécution par le gouvernement, lorsque ce même gouvernement fait la sourde oreille aux propos similaires proférés au sein de l’Eglise, est démonstratif d’une islamophobie d’Etat, ouvertement dénoncée par Amnesty International.

De même, je n’ai absolument aucune envie de défendre les actions du Qatar, mais force est de constater que l’appel au boycott exceptionnel de cette Coupe du monde est démonstratif d’un racisme latent, même si probablement inconscient chez la majorité des boycotteurs.

Lorsqu’on pense aux guerres déclenchées par les Etats-Unis, à Donald Trump qui menace les pays qui ne voteraient pas pour eux ou plus récemment au retrait du droit à l’avortement, nous pensons au peuple américain comme étant victime de leur classe gouvernante. Lorsqu’on pense au Qatar et à cette Coupe du monde, nous pensons au peuple qatari comme étant complice.

C’est cette classique vision coloniale du monde, Orient vs Occident, où le peuple occidental est en fin de compte toujours pluriel même lorsque son gouvernement commet des atrocités en son nom, mais où les atrocités commises par l’Orient sont inéluctablement démonstratives d’une incompatibilité civilisationnelle.

2 milliards de musulmans sur la planète, 92 ans que la Coupe du monde se joue, mais pas une seule jusqu'ici ne leur a jamais été attribuée auparavant. Est-ce vraiment un hasard qu’il y ait blocage maintenant que c’est le cas ?

En fonction des privilèges avec lesquels nous sommes nés et avons grandi, nous aurons toujours tous des angles morts dans nos observations et analyses. Si vous êtes blanc, ou que vous avez toujours vécu en Europe, vous êtes inévitablement plus à même d’accepter un discours médiatique qui vous a été construit sur mesure, et je ne vous en blâmerai pas. L’objet de cette tribune est plutôt de vous en faire part.

Boycotter exceptionnellement cette Coupe du monde c’est se conformer à cette vision manichéenne, c’est se dire que le Qatar est intrinsèquement mauvais et qu’il n’y a rien d’autre à faire, que le pays ne pourra pas changer. Et ça les ONGs le savent très bien.

Des normes ont été créées pour le bien-être des travailleurs au Qatar, des changements législatifs sont survenus, comme l’abolition de la Kafala en 2020 ou la création de tribunaux du travail, d’organes de médiation pour obtenir des réparations. Désormais, il y a un salaire minimum : 1000 riyals, environ 230 euros par mois. C’est un des pays de la région du Golfe qui a fait le plus de progrès en matière de droits humains, depuis ces dix dernières années, car il avait les projecteurs médiatiques mondiaux braqués sur lui.

- Sabine Gagnier, Amnesty International

Parlez donc à des qataris progressistes et ils vous diront d’eux-même : 3.5 milliards de personnes auront les yeux rivés sur le Moyen-Orient pendant 1 mois. Ce Mondial, c’est surtout l’occasion pour eux de mettre en lumière ce qui se passe dans leur pays et faire pression sur leur gouvernement pour faire bouger les choses, que ce soit du point de vue du droit des travailleurs, des femmes, celui des personnes LGBT+, de la liberté d’expression, liberté de la presse et bien d’autres. Oui, des qataris progressistes, ça existe.

Alors au lieu de boycotter cette Coupe du monde et s'en laver les mains, écoutons plutôt les ONGs, informons-nous, partageons autour de nous et faisons pression afin que la FIFA crée un fonds d’indemnisation pour les familles endeuillées des travailleurs et que des critères de respect des droits de l’Homme soient correctement ajoutés à la liste des conditions pour sélectionner les futurs organisateurs et ne plus commettre les mêmes erreurs.

Quand est-ce qu'écouter nos médias et nos politiques à la place des ONGs expertes a jamais été la bonne solution ?


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