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Billet de blog 12 janvier 2026

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Iran : la crise actuelle comme épuisement d’une révolution historique

Ce qui se déroule aujourd’hui en Iran ne relève ni d’un accident conjoncturel ni d’une simple dérive autoritaire. La crise est plus profonde : elle renvoie à l’épuisement d’un processus historique inauguré par la révolution de 1979, moment de rationalité collective où les revendications d’indépendance, de liberté et de justice sociale formulaient une rupture consciente avec l’ordre impérial. 

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Ce qui se déroule aujourd’hui en Iran ne relève ni d’un accident conjoncturel ni d’une simple dérive autoritaire. La crise est plus profonde : elle renvoie à l’épuisement d’un processus historique inauguré par la révolution de 1979, moment de rationalité collective où les revendications d’indépendance, de liberté et de justice sociale formulaient une rupture consciente avec l’ordre impérial. L’Iran est désormais pris dans une contradiction durable entre une société en mouvement et un pouvoir incapable de produire un horizon politique crédible.

La révolution de février 1979 ne peut être comprise comme une explosion irrationnelle ou purement religieuse, ainsi qu’elle est souvent présentée dans les récits occidentaux dominants. Elle fut, au contraire, l’un des rares moments de l’histoire contemporaine iranienne où une convergence sociale large — classes populaires, classes moyennes urbaines, intellectuels, étudiants, forces politiques diverses — s’est cristallisée autour de mots d’ordre clairs : indépendance nationale, liberté politique et justice sociale. En ce sens, elle constitua une rupture anti-impérialiste assumée, dirigée autant contre la domination extérieure que contre un ordre interne perçu comme illégitime et dépendant.

Or, ce moment de rationalité collective n’a pas été prolongé par une institutionnalisation politique à la hauteur de ses promesses. Le régime issu de la révolution a progressivement substitué à la souveraineté populaire une légitimation idéologico-sécuritaire, fondée sur la sacralisation du pouvoir et la neutralisation de la conflictualité sociale. Ce déplacement a produit une dissociation croissante entre l’État et la société, transformant l’appareil politique en une structure de contrôle plus qu’en un instrument de médiation des intérêts sociaux.

La crise économique actuelle, marquée par une inflation chronique, la paupérisation des classes populaires et l’érosion continue des classes moyennes, ne peut être dissociée de cette trajectoire politique. Elle n’est pas seulement le résultat de sanctions internationales ou de dysfonctionnements techniques, mais l’expression d’un mode de gouvernance incapable de penser l’économie autrement que comme un champ de gestion sécuritaire et de redistribution clientéliste des rentes. La logique de privatisation, de dérégulation et de transfert systématique des coûts de la crise vers les plus vulnérables a contribué à détruire les bases mêmes du contrat social issu de la révolution.

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Immeuble gouvernemental en feu à Karaj - Images BBC

Dans ce contexte, la perte de légitimité du pouvoir ne se manifeste pas uniquement par des mobilisations spectaculaires ou des explosions de colère périodiques. Elle se lit aussi dans des formes plus diffuses de désengagement social : abstention massive, migration accrue des forces qualifiées, effritement de la confiance collective, généralisation de stratégies individuelles de survie. La société iranienne ne se reconnaît plus dans un État qui gouverne sans consentement et qui semble avoir renoncé à toute ambition historique autre que sa propre reproduction.

Cette situation a conduit à ce que l’on peut qualifier de crise hégémonique prolongée. Le pouvoir n’est plus en mesure de produire un récit mobilisateur, ni de transformer la contrainte en adhésion. Mais, dans le même temps, aucune alternative politique structurée n’a réussi à s’imposer comme horizon crédible. L’opposition, fragmentée, souvent déconnectée des dynamiques sociales internes, peine à traduire la conflictualité réelle de la société en projet politique cohérent. Il en résulte un état de suspension historique, où le rejet du présent ne se convertit pas en perspective d’avenir.

L’Iran se trouve ainsi dans une temporalité paradoxale : celle d’une société profondément politisée, mais privée de canaux institutionnels et organisationnels pour exprimer cette politisation. Les mouvements sociaux, récurrents et multiformes, témoignent d’une vitalité indéniable, mais aussi de leur isolement structurel. Faute de médiations politiques durables, ces mobilisations s’épuisent sans parvenir à modifier en profondeur les rapports de pouvoir.

Ce qui est en jeu aujourd’hui dépasse donc la question de la survie d’un régime ou de la succession d’une élite dirigeante. Il s’agit de savoir si l’héritage de la révolution de 1979 peut être réinterprété, non comme une mythologie figée, mais comme une ressource critique permettant de penser une nouvelle articulation entre indépendance, liberté et justice sociale. Sans cette réappropriation politique, le risque n’est pas seulement l’explosion, mais la normalisation d’un déclin lent, fait de répression routinière, de désagrégation sociale et de perte progressive de toute perspective collective.

L’histoire iranienne montre pourtant que les moments de blocage peuvent aussi être des moments de recomposition. Encore faut-il que les forces sociales et politiques soient capables de transformer la crise en projet, et la contestation en construction. À défaut, l’Iran restera prisonnier d’un entre-deux historique, où ni le passé ne peut être restauré, ni l’avenir véritablement inventé.

Bahman khodadadi

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