notre mémoire e(s)t notre avenir en Nouvelle Calédonie

La création d'un comité « Notre mémoire e(s)t notre avenir » sur le modèle des Comité Vérité et Réconciliation pour la mise place d’un destin commun en Nouvelle-Calédonie.

 

Un groupe de réflexion s’est constitué et propose une démarche visant à fournir des moyens de paix et d’harmonie stables par un réel règlement du contentieux colonial entre les différentes communautés installées durablement en Nouvelle-Calédonie et contribuer ainsi au processus de décolonisation à l’échelle des populations de Nouvelle-Calédonie.

 

L’association « Destin commun » créée en 2006 a tenu son assemblée générale le 3 novembre dernier en vue de réactiver son activité, l’association étant en sommeil depuis 2008.

 

PRÉAMBULE

 

L'histoire de la Nouvelle-Calédonie s'est fondée sur une logique de force, de domination et d'intrusion. La prise de possession, l'administration pénitentiaire ou encore l'économie de comptoir en sont quelques exemples. Cette logique coloniale est toujours présente dans le système d’organisation des rapports sociaux et des comportements de société où l’autre est considéré comme égal à condition qu’il respecte le système de valeur et de pensée dominant. Pour fonder un destin commun durable entre les communautés qui vivent en Nouvelle-Calédonie il faut penser la décolonisation en termes de changement de modes de pensée et passer d’une relation verticale à une relation horizontale dans l’acceptation de l’autre.

 

Suite à une situation de grande violence appelée « Evénements », ou « guerre civile » pour certains, l’Etat fut contraint d’apporter son concours à une solution de paix. Ce fut tout d’abord les accords de Matignon en 1988  puis l’accord de Nouméa en 1998. Mais la violence n'a pas disparu. Elle sommeille. La paix est fragile parce que l’idée du préambule de Nouméa consistant à vouloir « refonder un lien social » ne s’est pas opérée : les communautés cohabitent mais ne vivent pas ensemble. Pour ceux qui vivent ici, nul besoin de schéma ou de métaphore pour comprendre les «poisons» intercommunautaires qui divisent notre société.

 

Le préambule de l’accord de Nouméa laisse entendre qu'il y a reconnaissance pleine et entière du peuple kanak, il reconnaît les fautes et les souffrances que la colonisation lui a fait subir. Mais, il apporte, par ailleurs, une confusion dans les relations entre les différentes communautés de Nouvelle-Calédonie qui toutes, à des degrés divers, ont subi l'âpreté des systèmes mis en place par l'Etat français. Et pourtant, malgré les souffrances et les cicatrices communes, ces différentes communautés ne partagent pas le poids de l'histoire. Au contraire, elles se taisent sur ce passé et ce sont souvent leurs enfants qui exacerbent différences, peurs et haines. Tout peuple qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre !

 

Si les populations de la Nouvelle-Calédonie d’hier n’avaient pas choisi leur destin il n’en est pas de même pour celles d’aujourd’hui qui doivent ensemble construire, à la sortie de l’accord de Nouméa, leur destin commun, leur avenir et leur citoyenneté. 

 

 

L'EXPOSE DES MOTIFS

Les accords de Matignon–Oudinot signés en 1998 ont permis de créer de nouvelles institutions pour le partage du pouvoir entre indépendantistes et non-indépendantistes. L’accord de Nouméa a établi une feuille de route pour un processus de décolonisation. Des réflexions sur l’avenir institutionnel sont engagées. Le 12 avril dernier, le peuple kanak a adopté la Charte du peuple kanak qui propose un socle, constitué de l’histoire kanak et coloniale sur lequel reposerait la nouvelle Constitution de la Nouvelle-Calédonie. 

Pour nous, ces étapes de régularisation institutionnelles de niveau politique n’apportent qu’une réponse partielle à la mise en place d’un destin commun qui reste encore aujourd’hui un vœu pieux.

 

Les professionnels des droits de l’homme ont fait le constat que pour construire une paix durable dans un pays qui a vécu des conflits internes, les accords politiques tout comme la création d’institutions sont certes nécessaires mais pas suffisants. Selon eux, la construction de la paix durable repose davantage sur la mutation intérieure des mentalités, sur le dialogue entre les composantes de la société et sur l’imprégnation des principes fondamentaux inhérents aux relations humaines harmonieuse – confiance, respect, dignité, tolérance. Pour permettre à un peuple de se réconcilier avec lui-même et enfin « tourner la page », ils préconisent d’abord de regarder le passé en face, de se souvenir des souffrances communes, de rétablir la dignité perdue des victimes, de réparer les torts. Il faut faire la paix –  peacemaking, pour construire une paix durable – peacebuilding.  Un passé non digéré revient toujours à la surface.

 

C’est dans cette logique que notre groupe de réflexion a créé le comité « Notre mémoire e(s)t notre avenir » afin de développerune dynamique de réflexion et de sensibilisation sur la construction d’un destin commun de manière ouverte et constructive à l’échelle de la Nouvelle-Calédonie, sur le modèle des Comités Vérité et Réconciliation (CVR).

 

Cette appellation CVR, maintenant en vigueur sur tous les continents, fut découverte et mise en place en République Sud-Africaine à la fin de l’Apartheid, où elle bénéficia du soutien de deux personnalités hors du commun : Nelson Mandela et Desmond Tutu.

Moins commun est le terme générique de « justice transitionnelle » dont la pratique en Europe et en Amérique du Sud comme du Nord, selon des modalités différentes, a pour finalité celle de solder le passé douloureux à titre individuel et surtout communautaire.

Le modèle reconstructif de la justice transitionnelle met l’accent sur la guérison des « victimes », l’amour et le pardon. 

Un peu partout dans le monde, on assiste à une sorte de prolifération de concepts qui marquent une pénétration du champ de la politique par l’idée de pardon : on crée des commissions de réconciliation, on multiplie les gestes de repentance du côté des gouvernants (Australie ou Nouvelle-Zélande proche de chez nous) ; on invoque un devoir de mémoire pour exorciser l’oubli. Bref, on ne semble plus considérer comme jadis que le pardon est une référence essentiellement religieuse qui n’a rien à voir avec le domaine public. La justice transitionnelle prévoit le pardon mais ne le considère pas comme condition préalable. Les associations, au Québec ou en Californie, qui ont expérimenté cette justice réparatrice, témoignent de l’effet libérateur du pardon tout en soulignant qu’il participe d’un cheminement totalement personnel.  

Notre démarche est clairement celle d’une justice transitionnelle qui comprend le temps de la vérité et celui de la réconciliation. 

 

D’abord, concernant la vérité. Le but de la justice transitionnelle est de retrouver la vérité et de la constituer à partir de témoignages, il est de chercher à établir un consensus des mémoires en pratiquant des exposés publics. Cette démarche aura pour conséquence essentielle de : 

1/ Sortir de la « victimitude » et permettre à chacun dans et dehors de sa communauté, par son témoignage, de se décharger, autant que faire se peut, du fardeau des douleurs du passé. Ceci correspond à ce que les anglo-saxons nomment le traitement par la parole ;

2/ Constituer une mémoire à facettes partagées par la confrontation des témoignages.

 

C’est, en effet, dans le récit que Paul Ricoeur voit le ciment communautaire. 

Il dit : « C’est par le fait de raconter, qu’une histoire est incorporée par une communauté, qu’elle contribue à rassembler. »

 

Concernant le volet de  la réconciliation, nous avons ici, en Nouvelle-Calédonie, une formidable expression de la réconciliation dans la communauté kanak entre les gens de Hienghène et les gens de Maré et d’Ouvéa suite à l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou et Yéweiné Yéweiné. Auparavant, ce fut la cérémonie du pardon avec les familles des gendarmes et tout récemment la réconciliation entre les familles d’Ouvéa. Ils nous montrent le chemin. 

 

Paul Lederach cite pour définir la réconciliation, le psaume 85, verset 10 de la Bible : 

« La vérité et la miséricorde se sont assemblées, la justice et la paix se sont embrassées ».

 

Comme le fit Hanna Arendt qui dénonça la participation de certaines organisations juives lors de la mise en place de ce que le régime Nazi appela  ‘la solution finale’, on retrouve chez Gandhi dans l’analyse de la colonisation britannique des Indes, cette volonté de résolution des problèmes par la haute valeur morale, l’exemple du juste et le refus de la violence, tel que nous le concevons dans la justice transitionnelle. 

Ces quelques exemples apportent arguments et moyens de choix pour repousser la légitimité du ressentiment et toute haine morale que se dresserait contre la réconciliation.

Ainsi, à nos yeux, la justice transitionnelle peut constituer au sein des sociétés humaines une sorte de « moteur de recherche » afin de permettre aux hommes d’inventer des réponses originales pour sortir d’un passé douloureux et s’ouvrir à une vie réconciliée dans une réciprocité de reconnaissance mutuelle.

La création du comité « Nos mémoires e(s)t notre avenir » en Nouvelle-Calédonie sur le mode de la justice transitionnelle a tout son sens aujourd’hui parce que le silence règne plus ou moins sur la place publique concernant le poids de la colonisation et ceci sur toutes les communautés – atteinte à l’identité du peuple kanak, ignominies du bagne, matricules et empreintes digitales pour les femmes et les hommes sous contrat de chair humaine. 

L’histoire de la Nouvelle-Calédonie et de ses peuplements nous force à considérer que ce travail de vérité/réconciliation doit être mené d’une part à un niveau interculturel, et en premier lieu entre kanak et « caldoches », et d’autre part en intra-culturel. 

LA MÉTHODE

La méthode que nous préconisons consiste premièrement à créer un comité directeur, intitulé « Nos mémoires e(s)t notre avenir » au sein de l’association « Destin commun », chargé d’organiser et de piloter la démarche. Ce comité directeur, composé des membres du groupe de réflexion, s’appuiera, de manière consultative, sur un comité des sages et des collèges d’experts. 

Le comité des sages est constitué de forces vives de la société civile, qui apporteraient à l’association un socle de reconnaissance : églises, représentants d’associations culturelles, sénat coutumier, francs-maçons.

Les collèges d’experts visent historiens, philosophes, psychologues, anthropologues, sociologues et médiateurs.

C’est avec la participation et l’affichage de ces personnes référentes qu’un projet global clairement identifié comme relevant résolument d’une démarche citoyenne sera rédigé – philosophie, principes, démarche, organisation, fonctionnement. Accompagné d’un budget et plan de financement, il sera ensuite destiné aux institutions de Nouvelle-Calédonie et à l’État français. Ce projet est long, complexe et couteux. Il nécessite, en effet, le soutien financier de ces derniers et par là même, une ‘institutionnalisation’ de l’association. 

Puis, il faut faire entendre le projet par les média, communiquer très largement avant de porter le message auprès des populations pour qu’il soit lu, entendu et discuté.

Ainsi commencera le processus de la recherche des vérités, de l’identification des nœuds et griefs, d’une dynamique d’allers/retours entre témoignages, analyses et médiations pour arriver à la phase des réconciliations. Le temps de travail est estimé à plus de deux années.

LA FINALITÉ DE LA DÉMARCHE

En justice transitionnelle, il est considéré comme indispensable de rendre aux populations le fruit de leur participation au travail de vérité/réconciliation et d’envisager avec eux la finalité de ce processus.

 

 Il est fort probable que celle-ci se cristallise sur l’expression d’une demande auprès de l’État pour qu’il reconnaisse ses torts et rendre justice aux méfaits du passé et ce, au regard de toutes les communautés culturelles de Nouvelle-Calédonie. Et voire même, l’édification d’un mémorial qui symbolise la fin du contentieux colonial de la Nouvelle-Calédonie, ouvrant ainsi une nouvelle page d’histoire.

En d’autre temps et autre contexte coloniale, il a déjà été envisagé que l’État français, puisse formuler un « pardon, merci, s’il-vous-plaît ». Pardon pour les souffrances, merci pour ce que le pays a apporté à la France et s’il-vous-plaît pour construire un avenir commun.

La guerre coûte cher ; la paix n’a pas de prix.

 

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