Comment peut-on devenir Français?

    Il y a sur les bords des eaux de la Garonne, une superbe ville, bien nommée: Bordeaux. Longtemps assoupie, elle s’est réveillée sous l’impulsion d’un maire ambitieux. Mon bac y a échoué à la faveur d’un songe d’une nuit d’été. Ce qui ne devait être qu’une courte escale, fut une étape de cinq heureuses et belles années.

 

   Il y a sur les bords des eaux de la Garonne, une superbe ville, bien nommée: Bordeaux. Longtemps assoupie, elle s’est réveillée sous l’impulsion d’un maire ambitieux. Mon bac y a échoué à la faveur d’un songe d’une nuit d’été. Ce qui ne devait être qu’une courte escale, fut une étape de cinq heureuses et belles années.

   De ces quais de la Garonne, partirent il y a quatre siècles, des bateaux chargés de pacotille en destination des côtes de l'Afrique, remplis de camelote et autres biens superflus, contre lesquels des nègres de pacotille vendirent d'autres  nègres d'une inestimable valeur qui  finirent leurs jours soit au fond de l'océan Atlantique soit dans les senzalas des plantations de coton, d'épices et de canne à sucre du dit Nouveau Monde, ce qui à l'époque était synonyme: ils étaient perdus à tout jamais, engloutis par la Vengeance des Eaux.

   Certaines façades des quais de Bordeaux, superbe et magnifique ville, arborent  encore aujourd'hui  des mascarons aux traits négroïdes, comme des stigmates ineffaçables  de cet ineffable commerce triangulaire.

   Au sein du Musée d'Aquitaine, de Bordeaux à l'instar d'autres villes comme Rochelle, Nantes, se  trouve un lieu dédié à la mémoire de l'esclavage transatlantique, comme l'est la Maison des esclaves à Gorée: devoir de mémoire oblige.

   J'adore la mémoire, la mienne, mais je préfère l'Histoire. La première est chaleureuse et de chair et d'os comme vous qui me lisez, elle se trompe parfois, s'amende toujours, alors que la seconde est froide et infaillible comme le sont les Mathématiques: tout y est clair, net, et précis.

                                                      ****************

    Je ne connais qu'une seule science : les Mathématiques!

   Arithmétique! Algèbre! Géométrie!  Celui qui  a été initié à cette lumineuse Trinité peut sortir de sa douche, courir nu à travers la Médina et crier Al xam dou li lahi!

   Limons nos dents au contact des Mathématiques et l'Histoire nous paraîtra nette, claire et précise. Préférons l'Histoire à notre mémoire. Cette dernière est trop sélective, trop partiale et parfois de mauvais de conseil. Car c'est un exercice périlleux de louvoyer entre les réminiscences de sa mémoire, si l'on ne sait pas voyager le cœur allègre, l'esprit léger et ôter de ceux-ci toute idée de haine, de tort et de jalousie.

   J'ai croisé beaucoup de gens qui tentant de remonter les méandres de leur boîte noire, ont fini au fond du précipice parce qu'ils ont ignoré ce conseil d'ami : Carpe diem. D'autres n'arrivent même pas à quitter le quai, car ils s'encombrent l'esprit de questions superflues et sans réponse: pourquoi suis-je né ici et non ailleurs?   Vie ta vie, ignore la cause première de celle-ci et elle te fera la faveur d'enchaîner les causalités afin d'aplanir les difficultés ici et ailleurs...

   Malheureusement, certaines personnes parce qu'elles ignorent tout de la longue chaîne de leur propre histoire qui les a amenées loin des contrées natales de leurs ancêtres et du coup tout de leur propre arbre généalogique; s'accrochent aux fragiles branches d'un arbre sec et aux fruits étranges qu'ils nomment devoir de mémoire mais sans l'avouer et sans se l'avouer à eux-mêmes, l'appellent plutôt: l’exigence  de repentance. Elles attendent tous les jours un sanglot du descendant du négrier, croyant que cela les libérera des chaînes qu'elles ont elles-mêmes ferrées à leurs âmes. Par une ironie de l'Histoire comme elle seule a le secret, il se pourrait bien que leurs doigts accusateurs se retournassent un jour contre elles-mêmes: comment différencier après des siècles un descendant de roi africain négrier d'un descendant d'un abolitionniste français?

   Ces personnes se garderont bien, et nous le comprenons bien pourquoi, de s'intéresser à une autre traite et un génocide beaucoup plus voilés.  Khalass!  Laissons les morts aux morts!

                                 ****************

   Lecteur, dépêche-toi  de venir découvrir  le quartier Saint-Michel avant que d'autres bohèmes moins prolétaires que mon père et moi  l'envahissent pour de bon. Car par une ironie de la Légende comme elle seule a le secret,  j'y ai croisé à quatre décades d'intervalles l'esprit de mon père qui y a débarqué à la recherche de l'Eldorado à mettre dans sa poche comme tout jeune de Moudéry de son époque, alors que  fuyant, mes fous rêves et mes doux cauchemars, je cherchais en ce début de millénaire l'Eldorado à mettre dans mon cœur. Nous aurions tous deux convenir que chacun de nous deux avait déjà et à chaque instant, notre cœur dans notre poche: cela nous aurait évités quelques incompréhensions.

   Il se pourrait  tout aussi bien que j'y ai croisé l'esprit de mon propre grand-père, de mes propres oncles et aussi celui de mes nombreux grands-pères et oncles proches ou lointains, travailleurs ou engagés de la marine marchande ou nationale française.

   Croyez-moi  ou pas, un de ces grands-oncles ou grands-pères a réussi à mourir littéralement de malnutrition au fond d'une cale de bateau. On trouva sur lui des liasses de billets d’anciens  francs -fruit de longues et pénibles économies- qu'il avait enroulées tout autour de son torse: Le pauvre! il ne se calait l'estomac (volontairement) qu'avec du pain et du lait!

   Pauvre Grand-père!  Après t'avoir mis dans ta Boîte noire, ils sont allés sacrifiés en ton honneur un bœuf. Qu’elle est mortelle la moelle de l’os ramolli!  

   Certes ce n’est pas le ventre qui se rassasie mais l’Esprit.

   Mais l 'Eldorado c'est dans le cœur, l’Esprit, et dans les tripes aussi !

                                          ****************

    Le quartier Saint-Michel, longtemps populaire, ne tardera pas à s’embourgeoiser, sous l’impulsion d’un maire ambitieux. J’y ai habité, travaillé mais surtout  dérivé des nuits entières à la faveur de mes ivresses. Un bon vin ne remplacera jamais un bon ami, mais un bon jus de raisin ou un bon thé peuvent facilement faire mon affaire. A Miche-Miche, comme on appelait affectueusement ce quartier, on aurait pu aisément y croiser Bertrand Cantat, homme jamais pressé pour un sou- et il avait bien raison- y faire son marché du temps où il chantait un poème de Léo Ferré,  Des armes, avant que mis aux fers à Vilnius, il n’y chantât d’autres larmes.

   Il y a en bas de la place Saint-Michel, sur la rue Camille Sauvageau, le Café des Jours Heureux. Mais  je préfère de loin, le Samovar car les nuits y sont plus joyeuses. Tu pourras y boire les thés du monde entier, du thé de Ceylan au thé de Kilimandjaro en passant par un simple thé à la menthe. On peut y écouter des musiques du monde entier, du Brassens à Oum Kalsoum  en passant par du Django Reinhart mais surtout y écouter les chansons pèlerines d’Iba Oudjadj  qui y donna un mémorable concert. Tu pourras y déguster les meilleures tartes du monde. Tu pourras y lire les livres du monde entier, et j’espère un jour le billet que tu lis en ce moment.

   Lecteur, si un jour  tu remontes l'Océan, arrête-toi à  Bordeaux. Délaisse la Place de la Victoire, la rue Sainte- Catherine et le Pont-Neuf, la Place Gambetta, la rue du Ruat et la librairie Mollat, la Place de du Grand théâtre et son Opéra National,  la rue du pas Saint-Georges, la  place Camille Julian et son Utopia, la rue Ligier et  le quartier Mériadeck et dirige toi vers la place Saint-Michel, où se tenait le marché dominical. En bas de cette place, se trouve sur la rue Camille Sauvageau, Le Samovar. N’hésite surtout pas à y entrer,et prendre un siège. Demande à Patrick ou à son acolyte, les tenants de ce salon de thé magique de te faire écouter les chansons pèlerines du concert d ’Iba Oudjadj qu’il y a donné le dernier samedi de mois de Février 2002.

  J’avais rencontré ce dernier à la croisée de chemins, lui une guitare à la main  et l’âme à fleur de peau, moi mes poèmes dans ma tête et mon cœur  dans ma poche. Parce que c’était lui, parce que c’était moi, nous  avions quitté les sillons battus et préféré les sentiers nus.

                                           *************

   Sur une étagère du Samovar, se trouve un vieux manuel à la couverture épaisse et verte, ouvrage commandé dans le dernier quart du 19ème siècle par le ministère de l'Instruction Publique de la Troisième République Française. Cette dernière, née des décombres du Second empire après de la logique défaite  de 1870 contre la Prusse, s'attela après  l'écrasement sanglant  de la Commune de Paris, au réarmement  moral et intellectuel de la France.

   A l'intérieur de la métropole, il s'agissait de promouvoir un nouveau type de français dont le ministère précité devra prendre en charge l'Instruction et donc l'éducation dès le plus bas âge, en les arrachant des griffes opiacées de l'Eglise et en leur inculquant un sentiment d'appartenance à une même nation dont Renan dit qu'elle est une âme.

   Faute de pouvoir s'en prendre immédiatement à plus fort que soi, ce réarmement se traduit concrètement à l'extérieur des frontières de l'Hexagone, sans doute pour compenser la perte de l'Alsace et de la Lorraine, par un regain de l'expansion colonialiste qui du Tonkin et jusqu'aux rives du fleuve Congo et bien au-delà, fit de têtes crépues, frisées ou de yeux bridés des petits-fils de Vercingétorix; cela bien sûr non sans la collaboration non négligeable avec force et bonté de quelques tirailleurs qui n'étaient pas tous sénégalais.

   Plus d'un siècle après, Jules Ferry doit se retourner dans sa tombe. Pour notre plus grand bonheur, après de longues luttes jamais ininterrompues malgré les apparences, nos pères ont honoré la mémoire de leurs nègres ancêtres. Mais pour le plus grand malheur de ma  chère France natale, ses instituteurs d'antan qui se prévalaient, d'être des hussards de la République, jouent désormais aux casques bleus jusque dans les salles de classe. Son école est certes  toujours gratuite et obligatoire, mais comme elle a renoncé -par endroits- sans doute par négrophilie philistine, à imposer l'exigence du Devoir de violence aux têtes qui ne sont plus toutes blondes, exigence qui auraient dû les prémunir de toutes les contingences matérielles et modes de ce monde; cette école, je continue, ne tardera pas bientôt à devenir privatisée et facultative.

  Quant à sa laïcité, elle est un lointain et flou souvenir, tant les querelles  identitaires (et non confessionnelles) qui secouent l'espace public français, ont  étendu le domaine de leurs luttes jusqu'aux cours de récréation et salles de classe.

   Enfin, même si par ci- et- là on dénote quelques fermetures de classe, il n'y a jamais eu autant de salles de classe en France. Elles sont moins bondées que celles que j'ai fréquentées à Seydou Nourou Tall, Julien Eymard, Notre Dame du Cap Vert ou bien même Anne-Marie Javouhey, où la cinquantaine d'élèves était l'effectif minimal, quand ici en France, une classe de trente élèves est considérée en sureffectif. Cela n'empêche que les bancs des écoles françaises sont de en plus en plus désertés, tout comme le sont aussi ceux des églises, alors que  les prisons sont de plus en plus fréquentées. Pauvre Victor Hugo! Pauvre Ferry! mais surtout pauvre Condorcet!!!

  Voilà le discours que tiennent certains prédicateurs nostalgiques à l'identité malheureuse. Ils ne savent pas que les contours du monde qui vient, ne dessineront pas avec de la nostalgie encore moins avec de la mélancolie douteuse.

   Non et mille fois non! La courbe du monde qui viendra se tracera avec des légendes, parsemées ici et là d'ellipses, paraboles, hyperboles, et autres points d'inflexion. Si le chaos et la tragédie sont hellènes, alors l'harmonie et le rire sont nègres. Alors rions, pendant qu'il est encore temps!

  Lecteur,  ma boîte noire ne se rappelle plus du titre de ce livre de morale civique à l’usage des jeunes padawan de la fin du 19ème siècle. Si par bonheur, il n'a pas été dérobé ou perdu, prends- le, lis-le et tu y apprendras entre autre que mon frère, le Prince des philosophes,  gagna sa vie en polissant des lentilles  après sa mise à l'écart de sa communauté.

  Quelque soient tes capacités intellectuelles, si tu veux garder ta liberté d’esprit et de parole, apprends à faire quelque chose de tes seules mains. N’en tire aucune fierté ni honte. Mais sache qu’il vaut mon mieux louer son corps au Diable que prêter son esprit aux dieux!

  Pour une raison qui m'échappe encore, il est étonnant que la ligne «Travaux Manuels» de nos bulletins scolaires fût tout le temps vierge!

                                                                                *************

   Bien de brillants esprits redécouvrent  leurs véritables conditions par une ironie de l' histoire car submergés par les flatteries de leurs maîtres, ils ont oublié qu'ils ne valent pas mieux que les fous et simples d'esprit qu'ils méprisent du haut de leurs chaires et qu'ils doivent pour mériter leurs perchoirs, pérorer sans cesse comme des singes savants. Les simples et fous d'esprit eux au moins, ne se font pas d'illusion sur leur sort et ne feignent pas d'être libres: car il n'existe aucune jouissance paisible de la vie privée, dans un océan d’asservissement généralisé.

  Ces brillants esprits, dis-je, se désolent de l'abrutissement de la plèbe et  que donc leurs productions intellectuelles et/ou artistiques ne sont pas considérées à leur juste valeur. Ils n'ont jamais connu pour la plupart  l'expérience de longues journées et interminables journées de labeur, qui vous abrutissent au sens propre comme au sens figuré ces journées qui se renouvellent incessamment tous les jours et dont la seule et certaine issue est l'inexorable mort, la possible retraite ou un improbable gain à la loterie ou au PMU.

    Ils caressent le fou rêve de transformer les éboueurs, les tanneurs, les maçons, en philosophes ou artistes et il est vrai que l'Histoire en a créés quelques- uns, oui mais quelques-uns sur des milliards. Mais leurs doux cauchemars, qu'ils n'osent pas avouer et ignorent parfois eux-mêmes, mais qu'un shérif de l'espace peut aisément connaître, c'est qu'ils veulent qu'après vous avoir fait lire leurs ouvrages ou contempler leurs œuvres  et vous avoir donné rendez-vous à la prochaine publication ou représentation; que l'éboueur, le tanneur, le maçon, la femme de ménage retournent sagement et tranquillement à leur senzala.

         Leurs dieux ne jouent pas au hasard, ils ont un  plan !

                 Pour parler clairement, nettement et précisément      

                Sans paraboles, hyperboles ni ellipses

     Nous sommes les DADAS du Ludo auquel jouent leurs maîtres;

        Et c'est à celui qui fait six, double six, triple-six ...

    Que pour un sou ou deux, ils déplacent nos corps et nos êtres

 On nous presse ou nous exhibe comme des bêtes de foire

      Puis nous retournons, one by one, dans notre Boîte Noire...

                    Ne polémiquons pas davantage,

                      Nous Vigiles savons lire les présages

              Laissons les pérorer sur la défaite de leur propre pensée

    Se troubler de leur double jeu et ruminer leur trouble identité

       Quand la Guerre des Etoiles rouvrira  les anciennes tranchées

              Il nous faudra quitter nos vieilles lunes d'antan

          Se méfier des chèvres, des serpents et surtout des Eléphants

               Car les masques tomberont et les pôles seront inversés     

               A nous de refuser d'être de cette négraille

             Qu'ici et là, hier et ce jour, aux quatre vents on tiraille

            Contre un dinar, un franc, un euro, un dollar ou deux

         Pour une patrie, une religion, une langue, ou leurs dieux.

                                                              

    Lecteur, si tu ne retrouves pas ce manuel, ne t'en fais, tu auras bu tout de même un bon thé, mangé une bonne tarte, et écouté de la bonne musique. Et de toute façon, tu lis maintenant  ce court billet, donc je peux supposer que tu commences à avoir un peu de l'Eldorado dans ta poche.

 

Paris- Décembre 2013-Février 2014

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.