Le Tiers Livre ou l'expérience du Miroir selon Rabelais. Actualité de Rabelaisentre

Gargantua est pour l'éternité à Dieu ce qu'Alcibiade est pour l'éternité à Socrate, son passeur. Ce double mensonge institue un moi pervers : son déni. C'est apport de Rabelais à la culture, Joyce, avec Ulysse, qui rependra la partie où Panurge la laisse, conclura à la possibilité d'un discours qui réfute le semblant.

L’éternelle jeunesse de François Rabelais

Entre deux

 

 

On peut savoir aujourd’hui, cela reste permis, qu’il est un savoir du corps, qui ne passe pas par la conscience, qui excède tous nos savoirs. De ce savoir du corps, l’écrit, plutôt que la parlote, répond à la lettre. François Rabelais, s’il assoit le discours du maître de son temps, est, malgré lui, contre lui, le plus à même, à faire de la logique, embarras. Pourquoi ? Parce qu’il écrit entre deux morts et qu’il tient deux discours en même temps. Si l’assomption d’un moi humaniste et « libéral » [Gargantua-Pantagruel] conjure la mort symbolique du sujet (sa destitution subjective), François Rabelais est menacé dans sa vie propre. Condamné pour hérésie par la Sorbonne, mais protégé par François 1er, Geoffroy d’Estissac, les Du Bellay et Philibert de l’Orme, Henri II, il pouvait, à n’importe quel moment, être saisi, condamné à être brûlé.

Michel Ragon[1] rapporte que le vieil homme, à la fois prêtre et médecin, demandait aux pauvres, qu’il soignait encore, une prière pour le repos de son âme, cette « âme » dont il ne pouvait pas assurer, là où il aspirait au repos, qu’elle existât, son expérience du monde y objectant[1]. Moine franciscain, sa vie bascula du moment où il ouvrit d’autres livres que la Bible. En matière de connaissances, apprenant le grec et le traduisant, s’il désobéit à ses supérieurs par péché d’orgueil, il resta fidèle au message évangélique. Ordonné prêtre, ses yeux se décillèrent, les moines, ses confrères, n’étaient pas si différents des autres hommes, aussi veules, mesquins, misérables, puants, d’une volonté crasse autant qu’ignorante, qu’eux. Que ne fait le bon Dieu ? Prêtre, il se convainquit de la dissonance des corps, de leur misère. S’il pouvait s’enfuir, fuir les franciscains et échapper aux menaces d’hérésie, il serait médecin[2]. Sa requête auprès du pape aboutit, « il passa [sous la protection de Geoffroy d’Estissac] de l’ordre des frères Mineurs de Saint François à l’ordre de Saint Benoist » (Guillaume Colletet, Notice sur François Rabelais, milieu du 17e siècle).

« Toujours cette folie du feu, le feu qui consume, qui empêche, croient-ils, la résurrection des corps. Ils veulent non seulement leur enlever la vie d’ici-bas, mais aussi la vie éternelle.[3] » Et la haine des écrits en langue vulgaire, qui, au moment de la publication du Tiers Livre, forcent Rabelais à se réfugier à Metz, alors allemand. En août, Étienne Dolet est condamné au bûcher. Et, une tout-autre fureur, une autre détestation encore, la haine du ventre des femmes, « comme si le lieu de la conception et de la maternité devait être souillé, par on ne sait quel désir de vengeance obscure, par une sorte de détestation sans doute d’être né, d’être sorti ruisselant de sang et de glaire du vagin d’[une femme] »[4].

Rabelais, comme Montaigne après lui, ne doute pas, ce ne sont pas des sceptiques. L’abbé de Maillezais, Geoffroy d’Estissac, chez qui il se réfugia et qui le garda, par prudence, près de lui, avant qu’il ne le charge, entre toutes ses autres charges, de le représenter auprès du pape Paul III[5], pensa de lui qu’il pouvait douter de tout. Qu’il y eût d’autres formes de sagesse antérieures au message messianique est, pour qui en enfreint les interdits, suffocant[6] ! Elles sentent le brûlé. François Rabelais ne doute pas, il aura cru à la sagesse qu’il découvrait ailleurs comme il a cru à la révélation. Ce qu’il voulut avec Érasme, son maître, et d’autres, c’était réformer l’Église ; qu’elle lutte, contre tous les dogmatismes et toutes les intolérances, pour la vérité évangélique. Sa fantaisie fut d’espérer un pape, un pape humaniste et franciscain, qui n’advint pas. S’il eut des doutes, ils concernèrent un monde, qui l’effrayait ; de là, selon le dicton qu’il vaut mieux rire que pleurer, sa truculence et ses obscénités ; les hommes, qui portent l’enfer en eux et, toujours, manquent à leur parole ; les femmes, enfin, qui lui restèrent mystérieuses et dont il n’exista pour lui qu’un idéal ambigu, androgyne, une Dame, à la fois ogresse et divine, la Dame à licorne, Marguerite.

Des hommes puissants, qu’il servit, tous, aux exceptions près de Guillaume Du Bellay, Geoffroy d’Estissac, François 1er, et sa providentielle sœur, Marguerite, le trahirent pour suivre d’autres intérêts que ceux qui les réunissaient[7]. Même Marot, le subtil et espiègle Clément Marot, son ami le plus intime, qui entretint pour le protéger, sa croyance naïve et enfantine dans l’existence de la licorne, le trahit. Le doute devenu écrasant pouvait bien tuer l’espérance, mais, il y avait la raison, qui ne peut pas tout, et la révélation. Si, où nous ne croyons pas dans la licorne, nous sommes athées, où nous ne croyons pas, comme Étienne Dolet, dans l’âme, nous ne croyons pas en Dieu. Ne pas croire dans l’âme, c’est être cette âme, c’est admettre que nous sommes uniques et que nous ne sommes que cette âme et aucune autre.

Natif de Chinon, son père, qui était sénéchal de Lerné et y était avocat, se défit de lui en le plaçant vers ses huit ans comme moinillon au couvent franciscain de la Baumette, près d’Angers. C’est là qu’il rencontra les frères Du Bellay. L’aîné, Guillaume, son héros, fut le bras armé diplomatique de François 1er ; Jean, son cadet, qui prit Rabelais comme médecin personnel et représenta François 1er auprès de la papauté, se fit nommer cardinal ; René le botaniste fut évêque du Mans ; le dernier, Martin, l’homme des guerres, servit François 1er comme militaire. C’est ici que nous retrouvons notre maître en logique, le Rabelais qui nous surclasse tous. Le Tiers Livre est un évènement (1546), le premier livre signé par son auteur, et autre chose encore, s’il conclut aux limites de la logique, et, donc, du discours.

Panurge peut-il être heureux en ménage ? Et, sous quelles conditions, telle est la question qui traverse tout « Le Tiers Livre ». Pour quelles raisons métaphysiques, physiques, juridiques, Panurge peut-il se marier pour son bonheur ? Peut-il conjurer la fatalité, « qu’il sera battu, volé et trompé par sa femme », qui s’abat sur lui ? Panurge et Pantagruel nous la jouent comme larrons en foire. L’un, Panurge, soutenant les réponses à la question de l’autre, Pantagruel, sur ce qu’une femme veut. Qu’elle veuille la mort de l’homme lui étant interdite, elle dépend d’un autre que lui-même, une femme peut-elle être autre chose que monstrueuse ou cannibale ? Peut-elle être vertueuse ? Oui, si elle est semblable à Marguerite. Oui, si, comme Marguerite, elle est aussi « ravie » par Dieu, qu’elle dénie à sa manière que toute femme sait qu’un enfant naît du serpent, ce qui lui est impardonnable :

FRANÇOIS RABELAIS

À L’ESPRIT DE LA REINE DE NAVARRE

Esprit sublimé, en extase ravi,

Qui, fréquentant les cieux où tu es né,

As délaissé ton hôte et familier ami,

Ton corps harmonieux, qui si bien se soumet

A tes édits, dans le voyage de la vie,

Imperturbable, comme en ataraxie,

Voudrais-tu point faire quelque sortie

De ton manoir divin, ton séjour perpétuel,

Et voir ici-bas une tierce partie

Des faits joyeux du bon Pantagruel ?

Sous l’ironie du boniment, le prologue proclame le sérieux de sa méthode dialectique, qu’il importe du Banquet de Platon, qu’il n’y a pas d’autre limite à la vérité que sa propre limite, son sens double. Nulle défense, qu’elle soit métaphysique, physique, juridique, n’est, en sa nature ou sa forme, ici, l’état de la guerre, sa permanence ou son actualité, un obstacle à quiconque entend « d’un bon cœur, franc et loyal », apprendre de l’autre, veut apprendre de lui. Se faisant Diogène,

Pour les combattants je vais de nouveau percer mon tonneau : du trait qui en coule (trait que deux précédents volumes vous auraient bien faits connaître s’ils n’avaient été dénaturés et falsifiés par la fraude des imprimeurs[8]), je vais leur tirer, du cru de mon passe-temps d’après dîner, un vaillant Tiers et bon consécutivement un joyeux Quart de Sentences pantagruéliques (vous aurez ma permission de les appeler diogéniques).[9]

Je reconnais en eux tous une forme spécifique et détermination individuelle que nos ancêtres nommaient Pantagruélisme, par l’effet de laquelle jamais ils ne prendront en mauvaise part tout ce qu’ils sauront sortir d’un bon cœur, franc et loyal. Je les ais généralement vus prendre bon vouloir pour argent comptant et s’en montrer satisfaits quand ils se heurtaient à une impossibilité.[10]

 

La nature produit bien un individu, dont les caractéristiques sont qu’il se meut et parle selon deux autres déterminations, langagière et imaginaire. Que l’homme soit animé d’un aussi bon cœur, qu’il soit naturellement franc et loyal, le monde monstrueux que dépeint, par ailleurs, Rabelais, le dément. Il n’empêche, puisque c’est ainsi que sa bande se conduit, une fin aussi heureuse ne saurait être écartée sans examen. Ce n’est pas, donc, sans malice que Rabelais fait de Panurge un nouveau riche, il faut un contradicteur à Pantagruel, ce sera le l’espiègle et retors Panurge. Endossant l’habit du riche[11], celui-ci peut d’autant mieux en rajouter que sa dépense redouble férocement la critique du riche. Le bonheur n’est pas du côté des biens ; l’égoïsme, si. Au nombre de quatre[12], c’est mieux que trois, les vertus théologales en prennent un « sacré » coup.

A Pantagruel, qui parodie les dernières paroles de Jésus[13] et lui demande quand il en aura fini avec ses dettes, Panurge, qui se sait son débiteur et aurait pu dire à la saint Glinglin, répond effrontément aux calendes grecques, c’est-à-dire, « jamais ! ».  Pourquoi ? D’abord, parce qu’il est impossible que tout le monde soit heureux et qu’on soit son propre héritier[14] ; ensuite, parce qu’il y a plus d’une manière d’être débiteur et que l’argent en est une, la pire qui soit ! La pire qui soit, puisque, selon l’opinion de Plutarque, les usuriers démentent les philosophes, il est permis de créer à partir de rien. Où Pantagruel soutient que l’Être est, Panurge, en bon disciple, lui oppose que l’Être n’est pas. Son éloge des prêteurs prêche d’autant mieux le faux, la magnanimité des créanciers, qu’il avance facétieusement, arguant que des usuriers de Landerousse, un village imaginaire, se suicidèrent en voyant revenir le bon temps à la suite de la baisse du prix des blés et des vins, « qu’ils aiment la manche plus que le bras[15] et la bourse plus que la vie. » 

Comme Pantagruel ne répond rien, ni n’acquiesce, ni ne nie, sur le moment, Panurge s’enhardit, il abat son jeu. Il se fait logicien. Il part du rien, préférant la cause faible des occasions à la cause forte de la raison, il inverse l’ordre des causes, il fait ce que font les usuriers. Créant le créancier, il s’en fait le facteur, fabriquant de la monnaie, il constitue une dette, il fait consister, aussi énorme que cela paraisse, l’âme. De là, ses apparentes divagations sur les nombres et les théories en vogue sur les constellations[16]. Tandis qu’il voit aujourd’hui tout le monde en proie à un ardent désir et un appétit criant de se créer toujours plus de dettes et de créanciers, sa pensée va à Hésiode et au monceau d’âmes accumulées tout le long de la montagne de Vertu.

Cependant, n’est pas débiteur qui veut ; ne se fait pas de créanciers qui le veut. Et vous voulez m’arracher à [ma douce] félicité[17] ? Vous me demandez quand j’en aurai fini avec les dettes !

 Il y a bien pire ; je me voue à saint Babolin[18], le bon Saint, si, toute ma vie, je n’ai pas considéré que les [âmes[19]] constituaient une sorte de connexion et de liaison des cieux et de la terre, un moyen unique de conservation de la race humaine – je veux dire par là sans lequel tous les humains périraient bientôt –, et qu’elles pourraient bien être cette grande âme de l’univers, qui selon les Académiques donne la vie à toutes choses[20].

Convoquant l’autorité d’Héraclite, fort de la démonstration stoïcienne relative aux exhalations de la terre[21], Panurge, qui soutient que croire en l’âme ne nous sauve, réfute par avance Ronsard. Le soleil n’est pas la seule cause de la mécanique des saisons ; la terre, qui tourne sur elle-même et introduit la question de la contingence du temps, l’est tout autant. Au soleil, la terre oppose bien ses nuées, pourquoi ? Sinon, parce qu’elles apportent avec l’eau la vie ! Si le siècle est à l’image du Soleil, le Soleil ne sait que brûler, encore et toujours brûler. Un monde sans âmes, ni dette, où seraient bannies Foi, Espérance, Charité est aussi impensable qu’inimaginable, sinon comme un dérèglement absolu : « l’âme profondément indignée prendrait sa course à tous les diables, là où serait [son] argent.[22] » Par contre, un monde où chacun prête, où chacun ait des dettes, où tous sont débiteurs, où tous sont prêteurs, sans la contemplation dans laquelle Panurge se perd, proche du monde actuel, est aux antipodes de l’harmonie et de la sympathie[23] qu’il réclame.

Voir entre les humains, l’amour, l’amitié, la fidélité, le repos, les baquets, les festins, la joie, le bonheur, l’or, l’argent, la menue monnaie, les chaînes, les bagues et les marchandises trotter de main en main. Nul procès, nulle guerre, nul différend, personne n’y sera usurier, personne avide, personne avare, personne enclin aux rebuffades. Vrai Dieu, ne sera-ce pas l’âge d’or, le règne de Saturne ? le modèle idéal des régions olympiennes, où toutes les autres vertus s’effacent devant Charité, qui seule règne, dirige, domine, triomphe ? Tous seront bons, tous seront beaux, tous seront justes.[24]

Dénonçant les travers du monde présent, l’égoïsme, grandiloquent, Panurge se fait implorant, il plaide, ironiquement, une dernière fois pour un monde où les banquiers sont rois.

Croyez que prêter est chose divine, que devoir est vertu héroïque. Et ce n’est pas tout ; ce monde prêtant, devant, empruntant est si bon que, [sa] fonction alimentaire accomplie, il pense déjà à prêter à ceux qui ne sont pas encore nés et, par ce prêt, à se perpétuer s’il le peut, et à se multiplier en images semblables à lui-même (ce sont les enfants).[25]

Pantagruel a la partie belle. S’il relève l’incongruité d’une possible magnanimité des riches, il confirme ce que Panurge, qui fait symptôme avec une quatrième vertu[26], n’a, en réalité, pas cessé de soutenir, que des trois vertus théologales, si les deux premières sont des questions personnelles, elles concernent chacun ou chacune en propre, la troisième, la Charité, qui concerne tout le monde, devrait commander aux deux autres. C’est le sens de la réponse que Pantagruel lui fait, quand il s’appuie sur Paul.

 

Ne devez rien à personne, sinon amour et charité.[27]

Mais, ce n’est pas tout, Pantagruel est d’avis que les Perses avaient raison d’estimer que mensonges et dettes sont étroitement liés et qu’il est déshonorant d’emprunter à tout va quand on peut travailler, se procurer par soi-même[28] ou recevoir un salaire. La seule circonstance où en son sens, on devrait prêter, c’est quand la personne n’a pas pu se faire payer pour son travail ou quand elle s’est trouvée privée de ses biens par quelque calamité naturelle. Concluant, « laissons donc ce propos », Pantagruel absout Panurge de son « passé » d’emprunteur. Équivoquant sur le chapitre en question, Panurge, qui ne peut faire, concernant l’amour, moins que le remercier indéfiniment, enfonce les clous ; l’amour n’entre pas dans le cadre de quelque chiffrage, il ne saurait entrer dans les calculs égoïstes d’une créance : « si les remerciements sont proportionnés au calibre des bienfaits et au degré de satisfaction des obligés, ce sera plus mollement[29]. » Réitérant son « laissons ce propos », Pantagruel entend passer à autre chose.

Nature, si elle n’a pas, vraiment, créé l’homme pour qu’il prête et emprunte, l’a inventé comme espèce. Un homme, ça vit, ça se reproduit, ça meurt. C’est l’occasion pour Panurge de reprendre son propos où il l’avait laissé et de poursuivre sur les devoirs, les obligations du mariage et les spéculations qui vont autour. La loi de Moïse stipule que ceux qui planteraient une vigne dans l’année, ceux qui construiraient un logement neuf de même que les nouveaux mariés seraient dispensés la première année d’aller à la guerre. Panurge, qui ne bâtit que des pierres vives, des hommes, donc, s’il s’intéresse aux jeunes mariés[30], ne s’intéresse pas aux planteurs de vigne dont il comprend le souci (la vendange), pas plus qu’il ne s’intéresse à ceux qui, « beaux et nouveaux Pierre »[31], ne bâtissant que pierres mortes, ne figurent pas dans son arbre de vie. Donnant raison à Pantagruel, Panurge se paye d’une paillardise, il équivoque sur la licence sexuelle.

Patenôtres et oraisons

Sont faites pour ceux qui les retiennent.

Un fifre allant aux fenaisons

Est plus fort que deux qui en viennent.[32]

Ayant abandonné la posture du riche pour celle des élégants, Panurge se présente le lendemain à Pantagruel dans un drôle d’appareil. De l’accoutrement des élégants, il n’a gardé que la puce à l’oreille[33], il s’est fait, à leur manière, percer l’oreille droite et y a fait enchâsser une puce noire qui lui a coûté la peau des fesses, ce qui, étant quitte, l’a beaucoup fâché. Mais, le plus remarquable, c’est l’absence de braguette. « Sa belle et magnifique braguette qui, à la façon de l’ancre maîtresse, lui servait d’ordinaire d’ultime ressource contre tous les naufrages liés à la malchance[34] » manque. À Pantagruel, qui lui demande quel est le sens de sa nouvelle invocation[35], Panurge répond, « j’ai puce en l’oreille : je veux me marier ». Pantagruel s’en réjouit bien qu’à la vérité, il n’en mettrait pas sa main au feu. La mode n’allant pas dans le sens de Panurge, c’est sa liberté, l’extravagance et son mépris de l’usage commun, qui veut que chacun soit vêtu selon son état, qui déplaisent à Pantagruel. La longue robe de bure qui sied au franciscain, quelques adeptes d’hérésies ne s’en sont-ils pas autrefois accoutrés ? Mais, sans doute, pourvu que son esprit soit pur, chacun est-il libre dans son jugement pour tout ce qui en soi n’est ni bon ni mauvais ?

 La couleur, répondit [à la mode rabelaisienne] Panurge, est âpre aux pots, à propos. […] Puisque [désormais] je suis quitte, [et que je me présente innocent de toute autre intention que celle de me marier] vous n’avez jamais vu homme plus déplaisant que je le serai, si Dieu ne me vient pas en aide.

Voici mes lunettes. A me voir de loin, vous diriez frère Jean Bourgeois tout craché. Je crois bien que, l ‘année qui vient, je prêcherai encore une fois la croisade. Que Dieu garde mes [roupettes] de tout mal ![36]

Abondant la morale de Pantagruel, Panurge cherche moins à convaincre que montrer les hypocrites et autres imposteurs. En ce qui concerne la bure, n’est-il pas sûr de labourer sa femme comme diable en bure ? Concernant sa toge, il a pris modèle sur la colonne de Trajan à Rome, las de la guerre, las des tuniques et uniformes militaires, il en fait un argument de paix[37]. La culotte, quant à elle, est prétexte à ironiser sur la cause finale, la culotte est à la braguette ce que la braguette est à l’armure[38], Panurge croit la grande tante Laurence[39] plutôt que le savant cornichon Galien. Voulant, donc, se reposer de la guerre, il ne porte plus, ni culotte, ni braguette.

Pourquoi, Pantagruel encourage t’il Panurge à poursuivre sa diatribe plutôt qu’il ne le blâme 

Voulez- vous maintenir que la braguette est la pièce principale de l’armure militaire ? C’est une théorie paradoxale et révolutionnaire, car on dit que c’est par les éperons que l’on commence à s’armer.[40]

L’allusion proverbiale de Pantagruel vise la noblesse autant que les gens de guerre, qui s’attribuaient l’usage du cheval tandis qu’ils laissaient vaquer les autres à dos d’âne ou de mulet. Panurge peut disserter sur l’état de Nature et l’état de Culture. Subtil, il n’établit pas, relativement à l’homme, une distinction entre perpétuation de l’espèce et perpétuation de l’individu. Où, Nature privilégie l’espèce, les individus périssent sans que jamais les espèces disparaissent, s’agissant de l’homme, la perpétuation de l’espèce et la perpétuation de l’individu font concert, elles vont ensemble. Panurge coupe l’homme de la nature en sorte que l’homme n’ait avec la nature qu’un rapport de représentation surplombant, dominant. Il s’agit tout autant de sauver Dieu que d’être sauvé par lui. Il y a création. Sauver Dieu, c’est entretenir une confusion entre l’âge d’or des Anciens et la Création divine telle qu’elle figure dans la Genèse.[41]

Nature créa l’homme, dans l’état d’innocence de l’âge d’or primitif, nu, tendre, fragile, sans armes offensives ou défensives ; elle en fit un être animé, non une plante. Un être animé, dis-je, né pour la paix, non pour la guerre, né pour la jouissance merveilleuse de tous les fruits et plantes végétales, né pour dominer pacifiquement tous les animaux.[42]

Mais, la méchanceté et une magnifique affabulation, un complot. Face à la volonté méchante des égoïstes, la terre produisit toutes sortes de défenses (Orties, Chardons, Épines…) tandis que les animaux, « par une disposition du destin, s’affranchirent de lui, et ensemble, tacitement, complotèrent de ne plus le servir et de ne plus lui obéir.[43] » Toujours désireux de retrouver sa domination première, et ne pouvant pas se passer de l’agriculture, l’homme fut obligé de se réarmer. Séduit par la raison raisonnante de Panurge, heureux, Pantagruel le tutoie en même temps que, manière de rectifier son tir, il le traite de « jésuite ».[44]

Panurge se lance dans de nouvelles affabulations. Il arme les couilles de Moïse, qu’il présente comme un chef de guerre antique, du même appareil qu’Adam et Ève, quittant le paradis, tout confits de honte de feuilles de figuier. Pour sa défense, cette fois-ci, c’est Rabelais qui délire, lui aura cru que Moïse, à qui Dieu commanda de sortir son peuple d’Égypte, avait écrit la Genèse. Une exception, cependant, le Valentin du mardi-gras, qu’un premier mai, Panurge rencontra à Nancy, « les couilles étendues sur une table [ouvertes] comme une cape à l’espagnole.[45] » Et, toujours Galien, pour qui, en mauvais anatomiste, le cœur vaut moins que les testicules, et que, pour lui, c’est dans les génitoires « que, comme en un reposoir sacré, réside le germe conservateur de la race humaine.[46] » Et, encore des pierres[47]. Justinien ne plaça-t-il pas, avant Galien, le souverain bien dans les braies et les braguettes ? Et, enfin, qui vaut actualité, la guerre, encore la guerre, toujours la guerre, la façon dont le seigneur de Merville se préparant devant sa femme à repartir en guerre fait écho aux vers du livre III Des simagrées des pucelles[48] :

Celle qui vit son mari tout armé,

Sauf la braguette, aller en escarmouche,

Lui dit « Ami, de peur qu’on ne vous touche

Armez cela, qui est tant aimé. »

Quoi ? Tel conseil doit-il être blâmé ?

Je dis non car sa peur la plus grande

Était de perdre, le voyant s’animer,

Le bon morceau dont elle était friande.

 

« Cessez donc de vous étonner de mon nouvel accoutrement ! »

Comme Pantagruel ne répliquait rien, Panurge poursuivit avec un profond soupir : « Seigneur, vous avez compris mon dessein, qui est de me marier si la malchance ne faisait que tous les trous soient fermés, clos et bouchés ; je vous en supplie, pour l’amour que si longtemps vous m’avez porté, dites- moi votre avis sur la question. 

 Puisque, répondit Pantagruel, une bonne fois vous avez jeté le dé, que vous avez pris une décision et que telle est votre ferme intention, il ne s’agit plus d’en parler, il ne reste qu’à la mettre à exécution.[49]

Pantagruel ne saura donner meilleur conseil que celui-là à Panurge, tout désir décidé, y compris la décision de se marier, est un pari sur la vie, il n’emporte que lui-même. Il ne s’agit donc plus d’en parler, mais, sachant ce que l’on en sait[50], de l’honorer. Sauf à en faire comme l’Église un sacrement, personne d’autre que soi ne peut répondre. C’est le sens des réponses en écho de Pantagruel aux doutes de Panurge et, c’est pourquoi on ne cesse pas parler du mariage ; en général, comme sacrement, il est plutôt galvaudé, trahi, que respecté. C’est que la malédiction biblique, Malheur à l’homme seul, ne va pas sans cette autre bien concrète qui va s’abattre sur le pauvre Panurge. Sans équivoque, la sentence de Sénèque est sans exception : « ce qu’à autrui tu auras fait, sois certain qu’autrui te le fera.[51] » Mais, s’agissant de se marier, Pantagruel répond univoquement : « Mariez-vous donc, au nom de Dieu », y compris après que Panurge eut rappelé qu’il était désormais quitte de toutes dettes.

[Si je ne me marie pas], dit enfin Panurge, je n’aurais jamais ni fils, ni filles légitimes, par lesquels je puisse espérer perpétuer mon nom et mes armes ; auxquels je puisse laisser mes héritages et mes acquisitions ( j’en ferai de superbes un de ces quatre matins, n’en doutez pas, et qui plus est, je serai un grand retireur de rentes) ; avec lesquels je puisse me distraire, s’il me venait d’ailleurs quelque chagrin, ainsi que je vois journellement faire avec vous votre père si indulgent et si débonnaire, et comme le font tous les gens de bien dans leur foyer et dans l’intimité. En effet, alors que je suis quitte, que je ne suis pas marié, que je suis par hasard en proie à des tracas… J’ai l’impression que, au lieu de me consoler, de mon mal riez !

 Mariez-vous donc, au nom de Dieu ! répondit Pantagruel.[52] 

Panurge veut oublier d’où il vient. Ce n’est pas par hasard qu’il se tracasse, il n’est quitte que formellement et, à son âge, ses prétentions sont celles d’un vieux barbon. S’il retient ses propres contradictions, il ne s’entend pas, quand il réplique à Pantagruel, que sauf erreur, son conseil ressemble à la chanson de Ricochet. Oui, le conseil de Pantagruel n’a qu’un sens, la foi en Dieu, là où la sienne voudrait bien s’arrêter à la foi en l’homme, faire du mariage un contrat, qui l’assure des femmes. Son point de surdité, c’est son identification au père de Pantagruel, Gargantua. Pantagruel, qui ne se laisse pas démonter par son désarroi, lui oppose qu’on ne saurait rien fonder sur ses affirmations ni rien en conclure, que l’essentiel est qu’il sache clairement ce qu’il veut ; et, équivoquant, « que tout le reste est fortuit et déterminé par les célestes arrêts du Destin.[53]»

Pantagruel admet qu’il y a deux issues possibles au mariage : des mariages heureux, qui rayonnent comme un avant-goût des joies du paradis ; des mariages malheureux, pires que les tentations de Saint Antoine en Thébaïde et des ermites de Montserrat en Catalogne. Dans le mariage, on ne peut s’engager qu’en aveugle, baissant la tête, baisant la terre, et se recommandant de Dieu pour la suite des évènements.

Vous ne sauriez recevoir de moi plus nettes affirmations à ce sujet.

Hors sa remise à Dieu, il y a des croyances divinatoires diverses, qui prétendent lire le destin dans des signes du hasard. Socrate, par exemple, prévit qu’il mourrait dans trois jours après avoir entendu en prison réciter deux vers d’Homère prononcés par Achille (Iliade, chant 9).[54]

Je parviendrai sans beaucoup tarder

Dans la Phtie belle et fertile trois jours après.

La proposition de Pantagruel de lire dans Virgile la destinée de Panurge étant reportée, Panurge suggère de l’expédier avec trois beaux dés (baudets).[55] La réponse de Pantagruel est catégorique.

Cette consultation est trompeuse, illicite, et hautement scandaleuse. Ne vous y fiez jamais. Le maudit livre Du passe-temps des dés fut, il y a longtemps, inventé par l’Ennemi, le Calomniateur[56]. […] Vous savez comment Gargantua, mon père, l’a interdit dans tous les royaumes, l’a brûlé, y compris les gravures et les planches, l’a complètement éliminé, supprimé et aboli, comme une peste très dangereuse. […] Toutefois, pour répondre à votre désir, je veux bien que vous jetiez trois dés sur cette table.[57]

Une fois n’est pas coutume. Où Pantagruel enfreint son serment, Panurge enfreint le sien, il a en poche les fameux hameçons par lequel le Diable perd les âmes simples. Les dés jetés, ils donnèrent le cinq, le six, le cinq, ce qui fait seize. Panurge, que rien n’oblige, fait un vœu par lequel il se damne, aussi Pantagruel l’interprète-t-il comme un lapsus.

Au premier essai, il y aura double faute, ce fera quinze ; au sortir du nid, vous améliorerez : cela fera seize.

 

 Et c’est ainsi que vous le comprenez ? s’enquit Panurge. Jamais lapsus ne fut commis, argumente-t-il, par le vaillant champion qui sert de sentinelle à mon bas-ventre.[58]

Le déni de Panurge ne vaut rien, Pantagruel a fait la bonne interprétation. Au moment d’apporter les œuvres de Virgile, dedans son corps, son cœur bat la chamade, houspillé qu’il est comme un jeune candidat en Sorbonne. Le vers sur lequel il tombe à la seizième ligne, qui passait pour une prophétie inspirée à un païen, est le dernier vers de la quatrième Bucolique.

Il ne fut pas digne de prendre place à la table du Dieu,

Et au lit de la Déesse on ne l’admit pas mieux.

Ce vers, risqua Pantagruel, ne vous est pas favorable. Il révèle que votre femme sera ribaude, et vous cocu par conséquent.[59]

Si la déesse et le dieu en question sont Minerve et Jupiter, alors Panurge ne peut être, comme il l’admet, que, où la femme ne fait pas question, celui que Pantagruel lui désigne, Vulcain[60] ; celui dont personne n’aurait voulu et que personne ne veut être ; qui, selon une autre tradition, en défense de sa mère Junon[61], défia Jupiter[62] et n’ensemença pas Minerve malgré elle. Concernant les rapports hommes-femmes, conjuratrice, la haute mythologie de Pantagruel est d’un traditionalisme triste.

S’il n’y a, dans les vers cités, aucun présage, sinon la prédiction que Pantagruel y projette, il y a bien un jugement, une élection ou une chute. Ce que Panurge, contre lui-même, à propos de Jupiter, assume. Il ne se sent pas concerné par la table d’un tel trublion, quel gâche-fête !

Du calme, mon gars, dit Pantagruel, du calme ! Ouvrez le livre une seconde fois.

Lui rompt les os et les membres lui casse :

De peur, en son corps, le sang se glace.[63]

Ce vers est équivoque, trancher l’équivoque implique qu’on décide du sujet. Cette fois-ci, c’est Pantagruel qui se trahit, où Panurge se damne encore, il lâche à son endroit une équivoque malveillante.

Vous êtes, dit Pantagruel, bien courageux. Hercule ne vous attaquerait pas, vu votre frénésie, mais c’est bien ce que l’on dit : le Jean en vaut deux, et Hercule n’osa pas combattre seul deux adversaires.

Je suis [cocu] ? s’enquiert Panurge, qui a bien entendu[64].

 Mais non, mais non, répondit Pantagruel. Je pensais au Jean du jeu de l’ourche ou du tric-trac.[65]

Où Pantagruel compte les points perdus par Panurge, il est à la place de la vérité, il est en position de certitude. Premier point perdu : Panurge se pose comme battant sa femme. Deuxième point perdu : que le Diable me mange, si je ne la mange pas. De là, l’équivoque sur le Jean, un coup défavorable au tric-trac (les points perdus étaient doublés) et Jean, le nom donné au cocu content.

Le troisième et dernier vers dit :

La brûlait un désir bien féminin

De dérober et emporter le butin.

Il révèle, dit Pantagruel, qu’elle vous volera. Vous voilà frais, d’après ces trois présages : vous serez cocu, vous serez battu, vous serez volé.[66]

Ces trois présages confirment l’opinion savante, documentée, de Juvénal[67] quant aux femmes, ce que Panurge admet, puisqu’il l’invoque comme n’ayant jamais menti. Mais, il veut croire comme Juvénal à un possible retour de l’âge d’or, celui d’avant Jupiter et ses dieux, comme il veut, comme lui, que le hasard change la donne. Notons au passage, que l’un comme l’autre donne une indication quant aux raisons de l’échec de l’amour, l’identification des femmes à l’homme. Considérant que les présages lui sont favorables, Panurge scelle son désaccord avec Pantagruel, il fait appel.

Faire appel, rétorque Pantagruel, ce n’est jamais possible à propos des jugements rendus par Sort et Fortune […]. La raison en est que Fortune ne reconnaît point de supérieur auprès de qui on puisse faire appel à propos d’elle-même et de ses décrets.[68]

C’est ce que Panurge, néanmoins, obtient, ils passent à une autre méthode de divination : l’interprétation des rêves[69] ? Non, la divination par les songes ! que Pantagruel doit justifier.

Notre âme, comme on n’a plus besoin d’elle jusqu’au réveil, se distrait et va revoir sa patrie qui est le ciel. Par-là elle est admise à l’honneur de participer à sa première et divine origine, et en contemplant cette sphère d’Intelligence infinie, dont le centre est en chaque lieu de l’univers, la circonférence nulle part (c’est Dieu selon la doctrine d’Hermès Trismégiste), qui n’est affecté ni par le devenir, ni par le passage, ni par le déclin, qui ne connaît qu’un éternel présent, l’âme enregistre non seulement ce qui s’est passé à des stades inférieurs mais aussi ce qui est à venir, qu’elle rapporte à son corps ; comme, par l’intermédiaire des sens et organes du corps, elle le révèle à ses amis, on la qualifie de voyante ou de prophétesse. Il est vrai qu’elle ne le rapporte pas exactement comme elle l’avait vu, car l’imperfection et la fragilité des sens corporels l’en empêche : ainsi la lune, qui reçoit du soleil sa lumière, ne nous la communique pas telle quelle, aussi pure, aussi vive et ardente qu’elle l’avait reçue. Pour cette raison, il faut à ces vaticinations oniriques un interprète qui soit habile, sage, adroit, expérimenté, méthodique, [parfait].

C’est pourquoi Héraclite disait que par les songes, rien ne nous est révélé, rien non plus ne nous est caché : ils nous donnent seulement les symptômes et la prémonition [intuition] des choses à venir, soit pour notre bonheur ou notre malheur, soit pour le bonheur ou le malheur d’autrui. Les Saintes Écritures en témoignent, les histoires profanes le confirment, nous citant mille événements qui se sont produits conformément aux songes, tant à propos de la personne qui a eu ces songes qu’à propos d’autrui.[70]

C’est un fait remarquable, Pantagruel invite Panurge à se faire l’interprète de ses songes. Il suffit qu’il en respecte la condition, qu’il dépouille, en jeûnant la veille, son âme, qui est en lui la partie divine (Noûs et Mens), des passions humaines : l’amour, la haine, l’espoir et la crainte.[71] Au moment de se séparer, Panurge se recommande aux deux portes d’Homère et se demande s’il ne ferait pas bien de mettre sous son oreiller quelques branches de laurier ? « C’est une superstition ! » s’entend-t-il dire,

 Peut-être est-ce réel, ce qu’écrivent Homère et Virgile au sujet des deux portes des songes, auxquelles vous vous êtes recommandé. L’une est d’ivoire ; par là entrent les songes confus, fallacieux et incertains, puisqu’à travers l’ivoire, si fin soit-il, il n’est pas possible de voir quoi que ce soit sa matière compacte et opaque gêne la pénétration des esprits visuels et la réception des images visibles. L’autre est de corne ; par là entrent les songes certains, véridiques et infaillibles, puisqu’à travers la corne, grâce à sa matière translucide et diaphane, toutes les images apparaissent d’une façon claire et distincte.

 Vous voulez en conclure, intervient Frère Jean à l’adresse de Pantagruel, que les songes des cocus cornus[72], comme le sera Panurge, Dieu et sa femme aidant[73], sont toujours véridiques et infaillibles.[74]

La messe est dite. Quelle que soit la méthode de divination retenue, les présomptions seront contre Panurge : il sera cocu, il sera volé, il sera battu. Concernant son art en matière de divination, Pantagruel se réclame d’Artémidore de Daldis dont il trahit le principe, qu’un rêve est toujours vrai et qu’il doit être examiné sous tous ses aspects dans tous ses détails. Ce que ne fait pas Pantagruel. Son interprétation, que la femme de Panurge ne lui mettrait pas réellement et manifestement des cornes au front, si elle est juste, est précipitée, il interprète plus qu’il ne faut, parlant des satyres, il dit un mot de trop, dont Panurge se saisit, négligeant ce que Panurge dit de Momus à propos des cornes du taureau de Neptune, qu’il ne trouverait rien d’imparfait qui méritât d’être corrigé, si sa femme les lui avait mises sous les yeux pour lui permettre de voir ce qu’il en voudrait frapper : elle, pour le cas où elle le tromperait. C’est l’amorce de ce fantasme qui le réveille. Panurge sait qu’il sera trompé s’il venait à se marier et, avec une femme, il serait méchant.

Pour Artémidore de Daldis, donc, le rêve prédictif est par définition toujours vrai. Le fait que la préméditation du rêve ne s’accomplisse pas peut signifier deux choses, qu’on n’a pas tenu compte de tous les aspects du rêve ou que le rêveur ou son interprète l’ont interprété de manière erronée. Fort d’Héraclite, Pantagruel interprète définitivement[75] le rêve de Pantagruel selon un des procédés mécaniques, bon-dedans/mauvais-dehors, utilisés par Artémidore.

Je prends note du dernier point que vous avez exposé et je le rapproche du premier. Au commencement, vous étiez tout pénétré des délices de votre songe. A la fin, vous vous êtes éveillé en sursaut, mécontent, perplexe et contrarié… Tout ira de mal en pis, je le prévois. Soyez assuré que tout sommeil qui finit par un réveil en sursaut et laisse le sujet mécontent et contrarié, est symptôme d’un mal ou présage d’un mal.

Oui, concernant les femmes, Panurge est malveillant, banalement égoïste, quelconque.

Je vous vois très bien, mais je ne vous entends pas et je ne sais pas ce que vous dites. Ventre affamé n’a pas d’oreille. Par Dieu, une crise de faim me fait bramer. […] Ne pas souper est une erreur, un scandale au regard de la nature [et son alternance régulière des jours et des nuits !] Allons, Frère Jean, allons déjeuner ! Une terrible faim fait aboyer mon estomac comme un chien. Jetons-lui forces soupes en gueule pour l’apaiser, comme [la Sibylle endormit Cerbère[76]]. Tu aimes les soupes de prime ; je préfère les soupes pour lévriers, si on les accompagne de quelque pièce de laboureur salé à neuf lectures.

Son « jetons-lui forces soupes en gueule » est équivoque ; s‘il s’agit aussi bien d’aller manger que de ne pas se payer de mots, il est à double détente. Alors, la cabale, le mystère du laboureur salé, la métaphore du bœuf à neuf lectures, cuit à point, Rabelais y dévouant Frère Jean :

Il se trouve que, quand les matines comprenaient neuf lectures, les moines se levaient nécessairement plus matin, leur appétit et leur soif se multipliaient également aux abois du parchemin[77] qu’au temps où matines étaient bordées d’une ou trois lectures seulement. Plus ils se levaient matin, en vertu de ladite cabale, plutôt le bœuf était mis au feu ; plus tôt il y était, plus il mijotait ; plus il était devenu cuit, plus il était tendre, moins il abîmait les dents, plus il délectait le palais, moins il faisait mal à l’estomac, plus il nourrissait les bons religieux. Voici l’unique but et la première intention des fondateurs si l’on considère qu’ils ne mangent pas pour vivre, ils vivent pour manger et n’ont que leur vie en ce monde.[78]

 

Philosophant, Frère Jean, se comporte lui-même en sophiste. La vie implique qu’on mange, on mange, donc, pour vivre. Autre chose est de vivre pour manger ! Or, on peut manger pour vivre et supporter de n’avoir qu’une vie, ça s’appelle, l’athéisme, comme on peut vivre pour manger et le décliner de deux façons, selon qu’on espère en la promesse d’une autre vie ou qu’on y réduise sa vie. C’est deux façons conjuguées définissent l’égoïsme et ses extensions, idéale ou consumériste. C’est ce que Panurge, malgré lui, à sa manière à lui, endure.

Je t’ai compris, couillon velouté, couillon claustral et cabaliste. Il y va de mon propre cabal [capital]. Pour le sort, l’usure et les intérêts, je pardonne, je me contente de mes dépens. […] j’ai assez songé, pensons à boire. Allons !

Panurge n’avait achevé ce mot, qu’Épistémon s’écria à haute voix : c’est une chose bien commune et habituelle aux hommes que de comprendre, de prévoir, de connaître et de prédire le malheur d’autrui. Mais oh ! que c’est chose rare que de prédire, connaître, prévoir et comprendre son propre malheur ! Et comme Ésope dans ses Apologues l’a avec profondeur mis en image, quand il a dit que chaque homme en naissant en ce monde porte au cou une besace ; dans la poche qui pend devant, se trouvent exposés à notre vue les fautes et les malheurs d’autrui, dans la poche qui pend derrière, il y a ses propres fautes et malheurs, qui jamais ne sont vus ou entendus, si ce n’est de ceux pour qui les cieux sont en position favorable.[79]

Ciel ou pas, comme Épistémon le rappelle à bon escient et Pantagruel y a invité Panurge, un par un, une par une, nous pouvons nous faire les interprètes de nos vies.

Nous pourrions nous arrêter là, s’il n’y avait l’insistance de Pantagruel à vouloir épuiser aussi bien le sort, notre condition de mortel, que notre fortune, notre condition sociale. La question, qu’explore Rabelais, reste intacte : une femme peut-elle être vertueuse quand on écarte le sort et que le reste s’y oppose [d’un côté, son plaisir ; de l’autre, la cupidité des hommes, leurs convoitises] ? Écarter le sort, c’est vérifier avec Rabelais, que le réel répond, pour ce qui est contingent, toujours pareil, c’est un invariant. Les femmes ne peuvent, de la manière dont les hommes les trompent, les volent, les battent, que les tromper, les voler, les battre. Et, la différence sexuelle y étant niée, les femmes n’y sont pour rien, sinon complices. Est méchant, tombe mal, qui ment, vole ou tue.

Vérifier pour Rabelais, de manière indubitable, que le réel est idiot, qu’il répond toujours de la même façon, c’est autant amasser la Connaissance dans toutes ses formes que la disperser. C’est ce à quoi s’emploient Pantagruel et Panurge et c’est pourquoi c’est dans leurs apparentes digressions qu’on trouve la pensée de Rabelais. Une exception, la sortie de Frère Jean sur « le laboureur salé ».

Poursuivons, donc. Pantagruel, qui veut le bien de Panurge, l’envoie chercher pour lui soumettre l’idée qu’il pourrait consulter alentour une célèbre sibylle. Qu’il prenne avec lui Épistémon. Épistémon s’y oppose ; au nom de la loi de Moïse, c’est illicite.

Nous ne sommes point des juifs, le recadre Pantagruel, et il n’est ni reconnu ni avéré qu’elle est une sorcière. Remettons à votre retour le criblage et le blutage de ces matières. Savons-nous bien si ce n’est pas une onzième sibylle, une seconde Cassandre ? […]  [80]

En quoi cela nuit-il d’être curieux de tout ? Qu’est-ce que cela coûte de prêter une oreille à qui a peut-être quelque chose à dire ?

 Cassandre[81], fille de Priam, roi de Troie et d’Hécube, la sibylle qui jamais ne se trompa, mais que personne, proches compris, ne crut jamais, parlons-en ! Selon une tradition, elle reçut d’Apollo le don de prédire l’avenir, mais comme elle refusa de se donner à lui, il lui cracha que ses prédictions ne seraient jamais crues, même par sa famille. Connue pour sa beauté, elle était une autre rivale humaine possible de Vénus, qui fut la cause de la guerre de Troie. C’est pour laver le viol qu’elle subit de la part d’Ajax le petit que Minerve incendia ses navires au retour de Troie.[82] Une prédiction, pour vraie qu’elle soit, rapportée à la mort, on peut faire qu’elle n’existe pas, on peut vouloir l’ignorer. Des trois passions de l’âme, l’amour, la haine et l’ignorance, l’ignorance est la plus forte ; une volonté, le déni de la mort, un fait langagier, donc, qui donne son sens au discours, y est engagée. Rabelais, qui substitue l’espoir et la crainte à l’ignorance, contribue à son institution.[83] 

Ce n’est pas pour rien que Nature, me semble-t-il, nous a formé des oreilles ouvertes, n’y mettant ni porte, ni clôture comme elle l’a fait pour les yeux, la langue et les autres issues du corps. S’il en est ainsi, c’est, je pense, pour que nous puissions toujours, et même la nuit, continuellement entendre et par l’ouïe perpétuellement apprendre car c’est de tous les sens le plus apte à la connaissance.[84]

Cette analogie pour séduisante qu’elle soit, est en trompe-l’œil, si l’expérience du fou atteste, eu égard à une intrusion de propos persécuteurs, de la nécessité d’une clôture. Contredisant Érasme, « pour qui il faut se fier plus aux yeux qu’aux oreilles », Rabelais est aristotélicien. Aristote assurant, par avance, la priorité du symbolique sur l’imaginaire [85], la voie est ouverte pour instituer l’Un ou l’Être, plutôt que d’y objecter, selon Érasme et d’autres avant lui, depuis l’imaginaire.

Ayant pris congé, Panurge chemina trois jours, suivi d’un Épistémon contrarié. La cabane à toit de chaume, mal bâtie, mal meublée était tout enfumée. Ils trouvèrent une vieille, qui n’avait rien d’une pétulante sibylle, mal fichue, mal vêtue, mal nourrie, édentée, chassieuse, toute voutée, morveuse, souffreteuse, au coin de la cheminée. Terrorisée en ayant vu Panurge, la vieille réussit, à son tour, à terroriser Panurge, au point que l’envie de s’enfuir en criant, le prit :

Adieu, madame, grand merci pour vos bienfaits !

Je ne me marierai pas, non !

J’y renonce maintenant comme depuis toujours ![86] 

 Mais la vieille prit les devants, dehors elle secoua un vieil sycomore d’où tombèrent huit feuilles sur lesquelles elle écrivit quelques vers qu’elle jeta au vent en lança « trouvez-les si vous pouvez, le sort que le destin a fixé pour votre mariage y est écrit. » Avant de les planter là, et de leur claquer sa porte au nez, ayant retroussé sa chemise jusqu’aux aisselles la Pythie baucienne leur montra l’origine du monde, un cul de femme, son trou.

T’écossera

De renom.

Grosse sera

De toi ? non !

Te sucera

Le Bon bout.

T’écorchera

Mais pas tout.[87]

 Les interprétations laborieuses de Pantagruel prennent un tour alambiqué[88], La femme de Panurge déshonorera son nom, elle sera grosse d’un autre, elle le saignera à blanc, pas sans l’avoir, de quelque manière, battu, écorché en quelque membre. Fort de cette allusion, pour avoir entendu Gargantua et Pantagruel dire que l’office révélait le caractère du personnage et sa valeur, les interprétations de Panurge se font de plus en plus précises, il montre qui il est et « ce qu’il a dans le ventre ». De la même façon que la fève n’est pas visible, si elle n’est pas égoussée, de la même façon, ses bonnes qualités d’homme ne parviendraient jamais à la renommée, s’il n’était pas marié.

Nous avons bien fait de continuer. La prédiction de la vieille sibylle ajoute aux prédictions antérieures la question de l’enfant que Panurge accepte en tiers entre lui et sa femme. Où c’est l’homme qui fait qu’une femme est vertueuse (il ne convoite pas la femme d’un autre), la femme, seule, peut savoir si elle l’est ; malicieux, Panurge botte en touche, il soutient que son enfant ne sera pas sa copie. De cette réalité, les désordres divins, à commencer par ceux de la licencieuse Vénus, témoignent on ne peut mieux, au point que Panurge peut demander à Pantagruel si ce n’est pas ça qu’il voulait lui faire dire.

Peut-être que l’affection sincère que vous me portez, vous tire dans un parti adverse et opposé, puisque, disent les clercs, c’est une chose extraordinairement inquiète que l’amour, et l’amour véritable ne va jamais sans inquiétude. Mais, (à mon avis), [vous pensez, comme tous les autres, que] la bagatelle faite à l’impromptu, entre deux portes, dans les escaliers, derrière la tapisserie, en tapinois, sur une gerbe défaite, plaît à la déesse de Chypre.[89]

Concernant le dernier vers, il introduit la question de la fonction phallique à laquelle Panurge consent. Comment ? En acceptant la castration, que sa femme excise son prépuce, prélève le petit bout de chair dont elle n’a pas besoin. Mais, il n’en acceptera pas tout !

Ma femme, ne se soustrayant pas à cette entreprise commune à son sexe, me l’écorchera, s’il ne l’est pas déjà. J’y consens de mon plein gré, mais pas tout, je vous assure, mon bon roi.[90]

De quelle entreprise commune s’agit-il ? Une tradition de plus, encore la rapporte.

Les femmes, au commencement du monde, ou peu après, se réunirent pour comploter d’écorcher les hommes tout vifs, parce qu’ils voulaient avoir le dessus en tous domaines. Et elles promirent, confirmèrent et jurèrent de mettre cette décision à exécution par le saint sang de bleu. Mais, ô vaines entreprises des femmes ! ô grande fragilité du sexe féminin ! Elles écorchèrent l’homme, ou l’écorchèrent, comme le dit Catulle, en commençant par la partie qui leur donne le plus de plaisir, c’est-à-dire le membre nerveux, caverneux, il y plus de six mille ans de cela, et toutefois jusqu’à présent elles n’en ont écorché que la tête.[91]

N’en déplaise à Épistémon, si la terreur que la vieille sibylle inspire à Panurge est égale à celle que, voyant Panurge pour la première fois, il provoqua chez elle, Panurge a déjà répondu, qu’à leurs âges, seul un vieil insensé, sachant ce qu’il peut encourir, peut envisager de se marier ! Pantagruel se tait. Il est aussi secoué que Panurge l’est par ce que Panurge avance au plan du savoir, ça frise l’hérésie. Panurge, en effet, est en train d’asseoir quelque chose du Maître, qui se déjoue du savoir, du même mouvement qu’il le déjoue. C’est bouleversant, renversant, puisqu’à sa place, il n’y a qu’un trou. Aussi, Pantagruel, qui est du côté de ce que Panurge subvertit, Pantagruel est supposé savoir ce qui est vrai, avertit, il alerte.

L’esprit malin vous séduit, mais écoutez.[92]

Ce qui pourrait apparaître comme une fuite en avant, n’en est pas une. Il y a, peut-être, quelque chose à sauver d’Érasme, Pantagruel a lu que les oracles les plus véridiques et les plus sûrs étaient ceux que l’on rendait par gestes et par signes et que telle était l’opinion d’Héraclite. Il suffirait, à condition de prendre un muet qui soit sourd de naissance[93], d’agir de cette manière. C’est une erreur de croire avec Hérodote qu’il puisse y avoir un langage naturel.

Les mots, comme disent les dialecticiens, n’ont pas de sens en eux-mêmes, mais selon notre volonté.[94]

Cette condition de Pantagruel, que le sourd n’ait jamais appris à lire sur les lèvres, Panurge, en contre coup à sa terreur, l’assortit d’une autre, qu’il soit un homme, pas une femme. Sa raison est son hostilité inconsciente envers les femmes, il va les dénigrer bouffonnement, outre qu’elles sont d’effrontées menteuses, elles ramènent tous les signes à la sexualité, elles érotisent tout et ne pensent qu’à ça. Diantre ! Des deux exemples qu’il donne, l’un concerne bien une jeune romaine sourde et muette de naissance, l’autre, qu’il emprunte à Érasme, non.

Vous savez comment à Croquignoles, quand la sœur Fessue fut engrossée par le jeune frère quêteur Dom Raide-y-met, et que la grossesse fut connue, convoquée par l’abbesse au chapitre et accusée d’inceste, elle s’excusait, alléguant que ce n’avait pas été avec son consentement, mais que le frère Raide-y-met l’avait prise de force et lui avait fait violence. Comme l’abbesse répliquait et disait : « Misérable, c’était au dortoir, pourquoi ne criais-tu pas au viol ? Nous serions toutes accourues à ton aide ! », elle répondit qu’elle n’avait pas crié parce qu’au dortoir on garde un silence sempiternel. « Mais, dit l’abbesse, misérable que tu es, pourquoi ne faisais-tu pas des signes à tes voisines de chambre ? – Je leur faisais des signes du cul tant que je pouvais, répondit la Fessue, mais personne ne me secourut. – Mais, demanda l’abbesse, misérable, pourquoi ne vins-tu pas me le dire à moi et t’en accuser selon la règle, aussitôt ? C’est ainsi que j’aurais agi, si le cas m’était arrivé, pour démontrer mon innocence. – Parce que, répondit la Fessue, craignant de demeurer en état de péché et de damnation, de peur d’être surprise par une mort soudaine, je me confessai à lui avant qu’il ne quittât la chambre, et il me donna comme pénitence de ne le dire ni dévoiler à quiconque. Révéler sa confession aurait été un péché trop énorme et trop détestable devant Dieu et les anges. Peut-être cela eût-il été la cause que le feu du Ciel embrase toute l’abbaye, et que toutes nous tombions dans l’abîme avec Dathan et Abiron.[95]

Vous ne me ferez jamais rire de cela, commenta Pantagruel relativement à Érasme. Je sais bien que toute la moinerie craint moins de transgresser les commandements de Dieu que ses propres statuts provinciaux.  Prenez donc un homme.[96]

Que nos préférences aillent à l’oreille plutôt qu’aux yeux, aux yeux plutôt qu’à l’oreille, au symbolique plutôt qu’à l’imaginaire, à l’imaginaire plutôt qu’au symbolique, relativement à nos contingences, belle aubaine, on ne peut, où le verdict est toujours le même, l’homme est menteur, voleur et méchant, que les marier, et vouloir en plus comme Panurge oublier que, selon la façon dont on les marie, les conséquences pour le sujet ne sont pas les mêmes, et réussir le tour de force de se décharger de ce qui caractérise les hommes sur les femmes.

On manda un occitan, Nazdecabre, auquel Panurge concéda le mariage et la preuve de sa consommation, l’arrivée d’un enfant. Ce point admis, l’excellent Nez-de-chèvre, se détourna à gauche, en proie au démon de Socrate, il éternua d’une manière si véhémente que son corps en fut tout ébranlé, ce que Pantagruel interprète contre Panurge, malgré Cicéron[97], qui refusait de ranger les éternuements comme présages et malgré les humanistes, eux-mêmes, qui, là-dessus, ne savaient pas trancher. La suite, les manipulations dont le muet abreuve Panurge au point de l’exaspérer, confirme Pantagruel dans son sentiment premier.

Si les signes vous fâchent autant, oh ! combien vous fâcheront les choses qu’ils signifient ! Tout vrai à tout vrai consonne[98].

Pantagruel, qui se souvient d’Aristophane[99], mais aussi, plus personnellement, de Guillaume du Bellay[100], est d’avis de remuer toutes les pierres, y compris quelqu’un proche de sa mort, car il semblerait par ouï dire, mais aussi, selon une tradition apollinienne, que des vieux se mettent à prophétiser. Or, il y a, près d’ici, un vieux poète mourant, qui « épousa en secondes noces [la vérole], Raminagrobis. Ils partirent à trois, Épistémon, Frère Jean et Panurge. Ils trouvèrent un bon vieillard agonisant, au maintien joyeux, face ouverte et regard lumineux. Panurge a encore apporté ses propres amulettes, cette fois-ci, c’est un anneau d’or serti d’un saphir et un beau coq blanc qu’il posa sur le lit ; dressant la tête, plein d’entrain, secouant ses ailes, le coq chanta sur un ton bien haut. Le bon vieux ne fit aucune difficulté pour se prêter au jeu. Muni d’une plume et de papier, il écrivit :

Prenez-la, ne la prenez pas,

Si vous la prenez, vous faites bien ;

Si ne la prenez pour de bon,

Le compte sera bon.

 

Galopez ; mais allez au pas

Reculez, entrez-y de fait.

                    Prenez-la, ne…

 

Jeûnez, prenez double repas,

Défaites ce qui était refait,

Refaites ce qui était défait,

Souhaitez lui vie et trépas,

                    Prenez-la, ne…[101]

Le refrain du rondeau était « Prenez-la ». Les remettant à la garde du grand Dieu des cieux, le vieil homme revint à sa félicité. Il illumine la scène. C’est elle, sa bonté et sa bienveillance, qui font le prix de l’emprunt de Rabelais à Guillaume Crétin. L’amour, s’il traverse toute épreuve humaine, traverse le mariage et ses péripéties.

Le « ne » de Rabelais est bien une rature, en attente d’une autre ! De Panurge justement, qui, en grand émoi, profère

Je crois, par la vertu Dieu, qu’il est hérétique.

Ce n’est vraiment pas banal : où il rencontre un saint homme, il voit un hérétique, et l’occasion de sur-interpréter les métaphores de Raminagrobis[102],  il ne doute pas qu’elles visent les bons pères de l’Église, il en rajoute en défendant l’indéfendable dont, par ailleurs, il réprouve les actes.[103] S’il trouve un allié en Frère Jean[104], il trouve son contradicteur en Épistémon.  Affirmant que Raminagrobis délire, s’il croit son poème, il est un sage sans pareil, tel qu’on n’en met plus au four. S’il est hérétique, il est pire encore, un sophiste subtil, dressé sur ses [ergots], voyez « comme il prend garde qu’on n’interprète à mal ses paroles ».

Telles étaient, lui répondit Épistémon, les précautions oratoires de Tirésias, le grand devin, au commencement de toutes ses prophéties ; il disait ouvertement à ceux qui le consultaient : Ce que je dirai adviendra ou n’adviendra pas. Et c’est le style des pronostiqueurs prudents.

Toutefois, reprit Panurge, Junon lui creva les yeux.

Voire, répondit encore Épistémon, par dépit de ce qu’il avait mieux jugé qu’elle à propos de la difficulté proposée par Jupiter.[105]

Nous y voilà, nous allons pouvoir parler en vérité. Nous avons deux versions concernant l’origine de la cécité de Tirésias, l’une rapportable à Minerve, l’autre à Junon.

Tandis qu’il chassait à proximité d’une fontaine, le jeune Tirésias surprit Minerve et la nymphe Chariclos se baignant nues dans les eaux de la fontaine. Ce qui lui était prohibé ; qu’un mortel voit un immortel contre sa volonté était condamné. Pour punition, la déesse priva Tirésias de sa vue. Sa mère, qui était une des amies de la déesse, lui reprocha sa cruauté en sorte qu’elle rende à son fils la vue. Consentante, Minerve allégea sa sentence. Elle dédommagea Tirésias en le parant d’un bâton de cornouiller, pour qu’il aille et vienne aussi bien qu’il irait avec ses yeux et, lui permettant de comprendre le langage des oiseaux, elle lui accorda le don de prophétie. Pis, néanmoins, il connaîtrait cependant sept générations d’hommes.

L’autre récit qui explique la cécité de Tirésias l’attribue à la colère de Junon, que le savoir de Tirésias outragea. Un jour qu’il se promenait en montagne, il sépara de son bâton deux serpents dont il troubla l’accouplement. Transformé en femme, il vécut sous cette apparence sept ans durant, jusqu’à ce qu’il rencontre nos deux serpents nouvellement accouplés et qu’à nouveau, il les sépare. Retourné à sa condition naturelle, sa réputation ayant atteint les cieux, il fut invité à vider une querelle, qui, après tout, n’est qu’un secret de Polichinelle, entre Jupiter et Junon, Jupiter soutenant à sa femme, que dans l’acte sexuel, une femme prenait plus de plaisir qu’un homme. Le verdict sans appel de Tirésias n’en déchaîna que plus la colère de Jupon, qui l’aveugla. Ici aussi, Jupiter ne pouvant que compenser la condamnation infligée à Tirésias, il lui offrit le don de prophétie et lui prescrit aussi la mêle longue vie (sept générations d’hommes).

 Alors, Tirésias dit-il vrai ? Son jugement est-il en tout recevable ? Non, puisqu’il parle du point de vue masculin, il ne mesure que le plaisir masculin et ne dit rien du plaisir d’une femme, sinon qu’il admet qu’il existe et que ce plaisir peut suffire à qualifier la peur des femmes et justifier en retour le recours à un ensemble organisé de représentations qui disqualifie les femmes et force leur soumission. La colère de Junon est ambiguë. Ne défendrait-elle pas ce que Minerve et elle sont supposées défendre, plutôt la cause des hommes, qu’il n’y aurait qu’une jouissance ? Alors, la douceur du jugement de Minerve envers Tirésias, sa mansuétude, prendrait un autre sens, Tirésias l’aurait vraiment vue nue, innocente, idiote.

Malgré Épistémon, qui propose une interprétation littérale des propos du vieillard, Panurge n’en démord pas. Il continue sa charge contre l’Église et ses prélats, il prend l’habit du prêtre.

Retournons, continua Panurge, l’admonester au sujet de son salut. Allons au nom de Dieu, allons en la grâce de Dieu. Ce sera œuvre charitable faite par nous : au moins s’il perd son corps et la vie, qu’il ne damne son âme. Nous l’amènerons à contrition de son péché, à demander pardon aux si béats pères, qu’ils soient présents ou absents.[106]

Ho, Ho, la contrition, quelle douce et sincère douleur d’avoir offensé Dieu ! Mais, renversement, manière de rejouer la scène, Panurge s’y projette, la chambre est déjà pleine de ces diables noirs et s’ils le prenaient pour Raminagrobis, aurait-il sa vaillance ?

Ôtez-vous de là ! Je n’y vais pas. Le Diable m’emporte si j’y vais. Qui sait s’ils n’useraient pas de quiproquo et, au lieu de Raminagrobis, n’agripperait pas le pauvre Panurge quitte de ses dettes. […] Ôtez-vous de là.[107]

La mort, sa proximité, fut-elle, comme ici, celle d’un heureux homme, se prête à nombre de jugements et toutes sortes de rapacité, « toutes, a dit Raminagrobis, forgées en l’usine de je ne sais quelle insatiabilité. » Si jamais il y allait, le Diable l’emporterait. Panurge n’est pas de taille à affronter le Diable en lui. Effrayé, plus qu’ému, il tergiverse, hypocrite, il pose les bonnes questions, Raminagrobis a eu raison de se défaire de tout ce monde.

Il ne retournera pas chez Raminagrobis, mais si Frère Jean s’y décide, il doit faire trois choses, la première est qu’il faut qu’il soit, toutes les sortes de diables confondues, tel le magnifique contre-exemple du cordelier Frère Adam Couscoil[108], sans faute, qu’il lui confie sa bourse, où l’autre, qui s’est formalisé sur la règle, a oublié un commandement de Dieu majeur ; la seconde, que, comme lui, il soit quitte, qu’on ait rien à lui prendre que lui ; la troisième, qu’il se présente tel qu’en lui-même, qui fait autorité, sa qualité de moine, ce que Frère Jean exclut. S’il s’y rendait, il n’irait pas sans une arme de poing, son braquemart, ce qui est interdit à un religieux.

Ah, le braquemart ! N’est-il pas, si sa lame brille de tout son éclat, le symbole étincelant de la fureur de deux armées en bataille et du fracas des armes qui emportent pêle-mêle et les cris des hommes et ceux des diables, à l’affut des corps mourants ?[109]

Panurge a peur, il a une frousse bleue du mariage, il cherche à vérifier avec Pantagruel ce qu’ils savent tous les deux, qu’il peut être trompé, volé, battu, mais il est seul à savoir ce que tous peuvent observer, qu’il pourrait, s’il n’avait sur lui sa bizarrerie en perdre la raison, il pourrait devenir fou. En effet, où Panurge fait de son vêtement une armure contre sa prétention à se marier, il fabrique autant qu’il reconstitue le discours qui permet l’identification par laquelle on s’aliène un objet. Toujours égal à lui-même, qu’il peut être d’un avis, comme il peut ne pas être de cet avis, Épistémon, qui lui conseille de prendre de l’ellébore pour ses troubles de l’humeur et de reprendre sa vêture ordinaire, montre qu’il en reste le bon observateur.

Je m’ébahis à votre sujet de ce que vous ne faites pas retour sur vous-même et de ce que vous ne ramenez pas à leur tranquillité naturelle vos sens abrutis et égarés.[110]

Le dernier conseil auprès d’un nécromancien, Her Trippa, sur l’incitation d’Épistémon, a failli tourner au fiasco. Combien d’âneries doit-on entendre pour s’entendre dire qu’on sera cocu, volé et trompé ?

Je suis sûr que notre Roi sera content de nous, s’il entend dire une fois que nous sommes venus ici en la tanière de ce diable enjuponné ! Je me repends d’y être venu et je donnerais volontiers cent nobles et quatorze roturiers, à condition que celui qui jadis soufflait au fond de mes chausses lui enluminât présentement les moustaches de son crachat. Vrai Dieu ! comme il m’a parfumé d’irritation et de diablerie, de sorts et de sorcellerie ! le Diable le puisse emporter ! Dites Amen et allons boire. Je ne ferai point bonne chère pendant deux jours, non, pendant quatre jours.[111]

Le seul qui puisse lui être de quelque conseil, qu’il gardait pour la bonne bouche, c’est encore Frère Jean.

Je t’en prie, dis-moi ton avis. Dois-je me marier ou non ?

Marie-toi, lui répondit avec bonne humeur Frère Jean, marie-toi de par le diable, marie-toi et carillonne à doubles carillons de couillons. Je veux dire et j’entends le plus tôt possible. Dès ce soir fais crier les bancs et le châlit.[112] Vertudieu, jusqu’à quand veux-tu te réserver ? Ne sais-tu pas bien que la fin du monde approche ? […] Voudrais-tu bien qu’on te trouvât les couilles pleines au Jugement dernier, lorsqu’Il viendra pour juger ?[113]

Frère Jean adosse son avis à différents arguments auxquels Panurge a recouru et fait valoir antérieurement. Fort de Caton Le Censeur, qui quitta les jeux donnés en l’honneur de la déesse Flora parce qu’ils tournaient licencieusement et de sa propre déconfiture, qu’il déguerpit lors des fêtes de la Passion face à tant de licence, Frère Jean lui signifie avec tact et doigté que personne ne peut garantir la vertu d’aucun ou d’aucune. Panurge, qui admet quelques symptômes de verte vieillesse, se défend mal, il dit, cependant, sa crainte, d’être trompé par sa femme s’il venait à devoir s’absenter.

Je crains qu’au cours de quelque longue absence de notre roi Pantagruel, auquel force m’est de tenir compagnie, quand bien même il irait à tous les diables, ma femme ne me fasse cocu. Ce mot clôt le débat ; car tous ceux à qui j’en ai parlé m’en menacent et m’affirment que tel est mon destin inscrit dans les cieux.

N’est pas cocu qui veut, lui oppose Frère Jean.[114] Si tu es cocu, ergo ta femme sera belle, ergo tu seras bien traité par elle, ergo tu auras beaucoup d’amis, ergo tu seras sauvé. Ce sont lieux communs de rhétorique monacale. Tu n’en vaudras pas mieux, pécheur. Tu n’as jamais connu un tel bonheur. Tu n’y perdras rien. Ce sera pour l’accroissement de ton bien. Si tel est ton destin, voudrais-tu aller contre ? Dis, couillon flétri, couillon moisi. […] Aimerais-tu être jaloux sans cause que cocu sans le savoir ?

Je ne voudrais être, cède Panurge, ni l’un ni l’autre. Mais si un jour on m’avertit que je le suis, j’y mettrai bon ordre, ou bien c’est qu’il n’y aura plus de bâtons au monde. Ma foi, Frère Jean, le mieux pour moi sera de ne point me marier.[115]

Il y a, lui suggère Frère Jean, un expédient grâce auquel jamais sa femme ne le fera cocu sans qu’il ne le sache et n’y consente, c’est qu’il conserve toujours au doigt l’anneau de sa femme, en appui de sa fidélité autant que de sa virilité, et, qu’il lui semble, en appui du rêve de Hans Carüel, qu’on veuille le lui dérober.[116]

De retour au Palais, nos compères montrèrent à Pantagruel le poème de Raminagrobis. L’ayant lu et relu, Pantagruel s’exclama qu’il n’avait encore jamais vu de réponse qui lui plaise davantage.

Il veut dire en substance que lorsqu’il envisage de se marier, chacun doit être l’arbitre de ses propres pensées, et de prendre conseil de lui-même. Telle a toujours été mon opinion, et je ne vous ai rien dit de plus la première fois que vous m’avez parlé. Mais vous vous en moquiez intérieurement, je m’en souviens, et je me rends compte que l’égocentrisme et l’amour-propre vous induisent en erreur. Procédons autrement ; voici : tout ce que nous sommes, et tout ce que nous avons, consiste en trois choses : l’âme, le corps et les biens. À la sauvegarde de chacun de ces trois domaines sont aujourd’hui respectivement affectées trois sortes de gens : à l’âme, les théologiens ; au corps, les médecins ; aux biens, les jurisconsultes. Je propose que dimanche nous ayons ici à dîner un théologien, un médecin et un jurisconsulte. Avec eux, nous nous entretiendrons de [notre] perplexité.

La réplique de Panurge, qui offre un boulevard à Pantagruel, n’attend pas. 

Par saint Picault, nous ne ferons rien de bon, je le sais d’avance. Et voyez comme le monde est poignardé : nous confions nos âmes à la garde des théologiens, qui pour la plupart sont hérétiques ; nos corps aux médecins, qui détestent les médicaments, ne prennent jamais de remèdes ; et nos biens aux avocats, qui n’ont jamais de procès entre eux.[117]

Cédant sur les avocats, qu’il trouve à excuser[118], Pantagruel soutient fermement qu’il y a de bons théologiens dont les actes, les paroles, les écrits coïncident avec la vraie et vivante foi catholique ; comme il y a de bons médecins pour peu qu’ils exercent une médecine prophylactique et préventive, qui ne recourent pas à la pharmacopée. Étant d’avis de réaliser une tétrade pythagoricienne, Pantagruel compose l’assemblée des auditionnés ; comme théologien, il y aura le père Hippothadée ; comme médecin son maître Rondibilis ; comme légiste son ami Bridoie ; comme philosophe Trouillogan.

Excepté Bridoie, sans doute excusé, tous les invités étaient là. Panurge attendit le début du second service de table pour leur adresser sa question sous une autre forme : « dois-je me marier ou non ? » Pour qui cherche une garantie, Pantagruel et Frère Jean sont, malgré la pseudo-légitimation d’un toujours possible libre arbitre, largement passés par là. Le père Hippothadée va abonder dans le même sens.

Mon ami, vous nous demandez conseil, mais il vous faut d’abord prendre conseil de vous-même. Ressentez [néanmoins]dans votre corps l’importunité des aiguillons de la chair ?

Bien fort, avoua Panurge, ne vous en déplaise, Notre père.

Ne vous excusez pas mon ami, dit le bon père. Mais, dans le tracas où vous êtes, avez-vous reçu de Dieu le don et la grâce spéciale de continence ?

Ma foi non, répondit Panurge.

Mariez- vous donc, mon ami, ajusta le théologien, car il vaut mieux se marier que de brûler du feu de la concupiscence.[119]

Panurge s’insurge, trop, c’est trop. Faisant mine d’inviter le religieux à ses noces, il lui lance qu’il reste un petit doute à élucider : « serait-il point cocu ? »

Nenni dea ! s’il plait à Dieu, répondit le vieux routard du discours.

Que la vertu de Dieu, ironise Panurge, nous vienne en aide ! Voilà à quoi vous me renvoyez, bonnes gens. Aux « si », qui, en dialectique, admettent toutes les contradictions et toutes les impossibilités. […]

Mon ami, reprit le bon religieux, prenez bien mes paroles, je vous prie. Quand je vous dis : s’il plait à Dieu, vous fais-je du tort ? Est-ce mal parler ? Est-ce une condition blasphématoire ou scandaleuse ? N’est-ce pas honorer le Seigneur, créateur, protecteur, sauveur ? N’est-ce pas reconnaître en lui l’unique dispensateur de tout bien ? […] Mon ami, vous ne serez point cocu, s’il plait à Dieu. Pour savoir quelle est sa volonté sur ce point, il ne faut pas s’abandonner au désespoir. […] Vous trouverez dans les livres sacrés [que jamais un homme ne sera cocu, si, en miroir, sa femme s’efforce de se conformer à Dieu en toute grâce et de reproduire en elle ses belles mœurs à lui].[120]

Une telle femme, pareille femme, coupa Panurge, est morte. Jamais, personne ne l’a vue. Et, pourtant ! Le père Hippothadée nous dit bien quelque chose du sort de l’objet d’amour.

Aux autres ! poursuivit Panurge, Çà, notre maître Rondibilis, tirez-moi d’affaire. Dois-je me marier ou non ?

A la question posée, Rondibilis aurait pu répondre tout de suite, à ce qu’il voit et sait du bonhomme, pour lui Panurge est éligible au mariage.[121] Mais, l’occasion lui est offerte de faire de curieuses associations autour des issues possibles de la pulsion.

Je ne sais ce que je dois répondre à ce problème, répondit le positif et docte mécanicien Rondibilis. Vous dites que vous sentez en vous la piqûre des aiguillons de sensualité ? Je trouve en notre faculté de Médecine la théorie […] selon laquelle la concupiscence charnelle est refrénée par cinq moyens : Par le vin, par une absorption massive de vin. […] Deuxièmement, par certaines drogues et plantes qui rendent l’homme frigide, maléficié et inapte à la génération. […] Réciproquement nous en avons qui échauffent, excitent, et rendent l’homme apte à l’acte vénérien. […] Troisièmement, [où Oisiveté est mère de Luxure], par un labeur assidu. En effet, celui-ci provoque un si grand relâchement du corps que le sang qui est répandu à travers lui pour alimenter chaque membre n’a ni le temps, ni le loisir, ni la possibilité de produire cette sécrétion séminale et résiduelle après la troisième digestion[122] que Nature se réserve personnellement, la considérant comme bien plus nécessaire à la conservation de l’individu qu’à la multiplication de l’espèce et du genre humain. […] Quatrièmement, par l’étude fervente. En effet elle produit une incroyable dissolution des esprits, à tel point qu’il n’en reste pas de quoi propulser vers les organes prévus cette sécrétion générative et enfler le nerf caverneux, dont l’office est de l’expulser à l’extérieur pour la propagation de l’humaine nature. […] Chez un individu aussi studieux, vous verrez toutes les facultés naturelles rester en suspens, tous les sens extérieurs cesser de fonctionner, bref, vous jugerez que ce n’est pas en lui-même qu’il vit, mais qu’il est arraché à lui-même par l’extase, et vous direz que Socrate ne forçait pas le sens des mots quand il disait que la philosophie n’est rien d’autre qu’un apprentissage de la mort. […] C’est ainsi qu’est dite vierge Pallas, déesse de la sagesse, protectrice des gens studieux ; ainsi les Muses sont vierges, ainsi les Grâces conservent une éternelle chasteté. […] Cinquièmement, par l’acte vénérien.

Je vous attendais là et je le prends pour moi. Quant aux moyens précédents, avança Panurge, en use qui voudra.

C’est, le coupa Frère Jean, ce que Fra Scyllino, prieur de Saint-Victor-les-Marseille, appelle macération de la chair. Et mon opinion est (comme l’était celle de l’ermite de sainte Radegonde, au-dessus de Chinon) que les ermites de Thébaïde ne pourraient pas plus efficacement macérer leur corps, dompter cette sensualité paillarde, réprimer la rébellion de la chair, qu’en [se masturbant][123] vingt-cinq ou trente fois par jour.[124]

Quant au point de détail en suspens, Rondibilis, qui est marié, s’il soutient que le cocuage est un des apanages du mariage, une conséquence naturelle, il avance aussi qu’il est conforme à la nature du sexe féminin, « si fragile, si variable, si changeant, si inconstant et imparfait, que Nature lui semble (“je le dis en tout honneur et révérence”) s’être égarée, quand elle a bâti la femme, de ce bon sens avec lequel elle avait créé et formé toutes choses. »[125]

L’ombre ne suit pas le corps plus naturellement que le cocuage ne suit les gens mariés. Et, quand vous entendrez dire de quelqu’un ces trois mots : « il est marié », si vous dites : « il est donc, ou a été, ou sera, ou peut-être “cocu” », on ne dira pas que vous ignorez l’art d’échafauder des conséquences naturelles.

Atrabilaire de tous les diables, proféra Panurge, que me dites-vous là ?[126]

Versatile, Rondibilis ne s’arrête plus. Il est dans l’air du temps. Comparant l’amour de la lune et du soleil à l’amour d’une femme pour un homme, il entérine, une seconde fois, qu’elles se cachent, se contiennent et se dissimulent en leur présence et, Il ne sait que conclure, si ce n’est que, forgeant la femme, Nature s’est plus attachée à la satisfaction du sens social de l’homme qu’à la réalisation de la féminité en chaque femme. Platon lui-même ne sait où les ranger, s’il doit les classer parmi les bêtes fauves ou les animaux raisonnables, vu que Nature y a placé un curieux animal, l’organe de la conception, doté de mouvements propres et autonomes[127], qui ne se trouve pas chez l’homme.[128]

C’est à bon droit que Platon l’appelle animal, car il reconnaît chez lui des mouvements propres de suffocation, d’affaissement, de contraction, d’excitation, si violents même que bien souvent ils font perdre à la femme tout autre sens et tout autre mouvement, comme s’il y avait évanouissement, syncope, épilepsie, apoplexie, et tous les symptômes de la mort. […] Je vous dirai seulement qu’on ne doit pas mesurer les louanges pour les femmes honnêtes, qui ont mené une vie pudique et irréprochable, et ont eu le mérite d’amener cet animal effréné à obéir à la raison. […] Aussi, ne vous étonnez pas si nous sommes perpétuellement en danger d’être cocus, nous qui n’avons pas toujours bien de quoi payer et être vraiment satisfaisants.[129]

Ce qui est bien dans la méthode dialectique, que Rabelais découvre pour nous, c’est qu’on peut charger la barque et, qu’à toujours la charger du même côté, ici, les femmes, en sorte qu’au plan du discours La Femme y soit et discréditée et réfutée, il y a, au moins, un homme, à qui l’infortune, le désordre autant que les déboires, propre aux deux autres, aura profité. Dans notre farce, l’un de ces hommes, qui la ponctura et s’en vantera, sera Carpalim.

Rondibilis tient d’Hippocrate, qui fit surveiller sa femme pendant son absence par son vieil ami Denys[130], un très bon remède, dont, d’ailleurs, comme personne, il se sert. Fort d’un apologue d’Ésope, il le contextualise. Mettant en scène Jupiter, Cocuage et Jalousie, sobrement, il les unit. Écoutez.

Au temps où Jupiter dressa la liste de sa maison olympienne et le calendrier de tous ses dieux et déesses, ayant fixé pour chacun la date et la saison de sa fête, assigné un lieu pour les oracles et les déplacements, établi le rituel de leurs sacrifices […] Jupiter oublia ce pauvre diable de Cocuage, [qui obtint réparation]. Sa fête (parce qu’il n’y avait pas de place libre et vacante dans tout le calendrier) coïncida avec le jour de la déesse Jalousie ; elle fut dédiée aux mariés, notamment à ceux qui auraient de belles femmes ; ses [prescriptions][131] : soupçon, défiance, surveillance, enquête et espionnage des maris sur leurs femmes. De plus : prescription rigoureuse faite à tout homme marié de le révérer et honorer, de lui célébrer une fête double : [une première fois en appliquant ses prescriptions ; une seconde fois le jour de sa fête en chômant et soumettant sa femme aux mêmes traitements, les mauvais traitements de Jalousie]. J’ai dit.

Ah, ah, ah ! éclata de rire Carpalim, voilà un remède encore plus simple que l’anneau que l’anneau de Hans Carüel. […] Les femmes sont ainsi faites [qu’elles] ne concentrent jamais l’attention, la subtilité et la force de concentration de leurs esprits que sur ce qu’elles sauront être prohibé et défendu.

Oui, retoqua notre bon théologien Hippothadée, certains de nos docteurs disent que la première femme, que les Hébreux nomment Ève, aurait eu peu de chances d’être jamais saisie de la tentation de manger le fruit de toute connaissance si cela ne lui avait pas été défendu. Pour preuve, considérez la façon dont le Tentateur astucieux lui rappela dès son premier mot qu’il y avait un interdit, comme pour déduire : « Cela t’est défendu, tu dois en manger, ou alors tu ne serais pas femme. »[132]

Soit ! en quoi, alors, être une femme est-il condamnable, si une femme, n’importe laquelle, est à la fois cause et condition de la curiosité de tout ?

Au temps, avoua notre gaillard Carpelim, où je menais une vie de noceur à Orléans, je n’avais pas d’effet rhétorique plus efficace ni d’argument plus persuasif à l’égard des dames pour les faire tomber dans mes panneaux et les attirer aux jeux d’amour, que de leur faire voir au vif, avec clarté, à quel point leurs maris étaient d’une jalousie insupportable. Ce n’est pas moi qui l’avais inventé : on le trouve dans les livres et nous en avons quotidiennement des expériences.[133]

Il est, néanmoins, vrai que de nombreuses femmes, les plus nombreuses, préfèrent être savamment sottes, qu’idiotes. Après une nouvelle digression sur la carence des femmes à pouvoir garder la moindre confidence et une autre encore sur l’incompétence et inattention médicale, à pouvoir les faire taire, Panurge, qui se qualifie de légiste, renvoie notre compagnie à l’épineuse question des grossesses indésirables et, sous elle, à celle plus scabreuse encore des avortements illicites, clandestins.

Si ma femme se porte mal…

Je voudrais, expliqua le bon disciple d’Hippocrate, inspecter son urine, tâter son pouls et examiner l’état de son bas-ventre et des parties abdominales, avant d’aller plus loin.

Non, non, coupa brusquement Panurge, ce n’est pas ce qui convient. Cela nous revient, à nous autres légistes, qui avons la rubrique Sur la constatation de la grossesse[134]. Je lui prépare un lavement à la barbare. Ne mettez pas en sommeil vos affaires qui sont plus urgentes ailleurs.[135]

Là-dessus, il le paya. Le début de l’intervention du sceptique Trouillogan fut interrompu par l’arrivée tranquille de Gargantua qui demanda à boire, et qu’ils lui disent où ils en étaient[136]. Pantagruel, qui lui dit, s’en acquitta.

Au moment du second service, Panurge avait soumis l’énoncé d’un problème, à savoir s’il devait se marier ou non, et que le Père Hippothadée et Maître Rondibilis avaient achevé de répondre ; quand il est entré, le fidèle Trouillogan était en train de répondre. Et la première fois, quand Panurge lui a demandé « Dois-je me marier ou non ? », il avait répondu : « Les deux à la fois » ; la deuxième fois il avait dit : « Ni l’un, ni l’autre. » Panurge se plaint de réponses si opposées et contradictoires et jure qu’il n’y comprend rien.

J’ai l’impression, intervint Gargantua, de comprendre. C’est la même réponse que celle que fit [le philosophe stoïcien Aristippe] à qui on demandait s’il avait quelque femme qu’on lui nommait. « Je l’ai amie, mais elle ne me a-mie. Je la possède, d’elle ne suis possédé. »

C’est une réponse semblable que fit une servante de Sparte, ajouta Pantagruel. On lui demanda si elle n’avait jamais eu affaire avec les hommes. Elle répondit que non, bien que les hommes aient eu quelque affaire avec elle.

Adoptons ainsi, intervint en bon scolastique Rondibilis, « état néant » comme en médecine et « médian » comme en philosophie, par participation de l’une et de l’autre extrémité, par abnégation de l’une et de l’autre extrémité et par compartiment du temps, maintenant en l’une, maintenant en l’autre extrémité.

Saint Paul, rajouta le Père Hippothadée, me semble s’être expliqué plus clairement quand il a dit aux Corinthiens (7, 29) : « que ceux qui sont mariés soient comme non mariés ; que ceux qui ont une femme soient comme n’ayant pas de femme. »[137]

Qu’engage ce galimatias scolastique, auquel Panurge ne veut rien comprendre ? Reprenons.

Les deux extrémités dont parle Rondibilis, qu’il rapporte aux nombres et à leurs proportions, nous savons déjà aussi qui elles sont. Si, de fait, elles se rapportent aussi à l’oreille et aux yeux, elles concernent deux discours frères[138], d’Érasme et Rabelais, et, au prétexte que l’homme est le seul animal qui parle, elle intruisent la violence de l’Être et de l’Un que Pantagruel assure autant qu’il promeut en soutenant le primat du symbolique sur l’imaginaire, où Panurge (Érasme), contre lui-même, flotte, mais. Quant à la troisième extrémité, relative au temps, elle concerne le règne des fins, elle s’impose à nous comme réel : sexués, nous sommes mortels. Nous avons donc affaire à trois consistances, qui peuvent faire de l’Un, qu’il s’agit de marier. C’est ce que Rondibilis fait, il les marie et, ce faisant, il construit le nœud de l’Homme à partir de l’Être et, nécessité oblige, comme il y a de l’Un, à partir de cet Un. Ce nœud qui répond du discours de Gargantua rejette la femme, la femme y est hors sens. Qu’est-ce dire ? Qu’une femme, si elle est une âme, n’a pas d’autre âme que celle que l’homme y projette : sa méchanceté propre en sorte qu’elle sera trompeuse, voleuse et criminelle.

Or, c’est ça qui saute aux yeux de Panurge, il fait de la femme un symptôme. Où Pantagruel institue le signifiant hors pair, qui répond et de la création et et de la vérité : Dieu, Panurge fait de Dieu une invention humaine, qui introduit un autre rapport à Dieu, qui, dans le cas de Moïse requiert une révélation et dans le cas de Jésus, une annonciation. En fait, Panurge oppose à Pantagruel un autre signifiant hors pair, qui conditionne notre rapport à la sexualité, le phallus en sorte que la subordination de l’imaginaire par le symbolique est tout bénéfice pour Dieu, il est permis de nier la mort, il est permis de nier qu’on naisse d’une femme. Gargantua est pour l’éternité à Dieu, ce qu’Alcibiade aura été pour l’éternité à Socrate, son passeur.

 De là, le propre flottement de Panurge et l’assurance tranquille de Pantagruel.

Pantagruel interprète avoir et ne pas avoir de femme de la façon suivante : avoir une femme c’est en faire l’usage pour lequel Nature la créa, c’est-à-dire pour donner aide, divertissement et compagnie à l’homme ; ne pas avoir de femme, c’est ne pas s’amollir à son contact, pour ne pas altérer à cause d’elle cet unique et suprême amour que l’homme doit à Dieu, ne pas négliger les devoirs naturels qu’il a envers sa patrie, envers la République, envers ses amis, et ne pas laisser de côté ses études et ses affaires pour complaire continuellement à sa femme. Si l’on transpose en ce domaine, [au plan théologique],avoir et ne pas avoir de femme, je ne vois pas d’opposition ni de contradiction dans les termes.[139]

Rejoint par Gargantua, qui loua la compagnie et le bon Dieu, ponctuant qu’assurément jamais de tels philosophes ne seront pris au mot, Panurge conclut l’entretien avec notre philosophe pyrrhonien d’un :

Par la chair, je renie, par le sang, je renâcle, par le corps, je renonce ! Il m’échappe.[140]

Au moment de se séparer, Épistémon expliqua que Bridoie s’était absenté de chez lui pour répondre sans tarder à une assignation du parlement qui l’enjoignait de comparaître en personne et d’y justifier une sentence rendue par lui, ce qui fit craindre le pire à Pantagruel.

S’il était donc maintenant personnellement convoqué sur ses vieux jours, lui qui dans le passé a toujours exercé si saintement ses fonctions, cela ne pourrait être sans quelque malédiction céleste. Je veux de tout mon pouvoir venir soutenir son bon droit. Je sais que la méchanceté du monde s’est aujourd’hui tant aggravée que la droite justice a bien besoin d’aide, et présentement j’ai l’intention de m’en occuper, de peur de quelque surprise.[141]

En se retirant Pantagruel aperçut dans la galerie Panurge, pareil à un fou, radotant et dodelinant de la tête. S’adressant à lui, il lui montre qu’il le connaît bien.

Vous me faites l’effet d’une souris prise dans la poix : plus elle s’efforce de se dépêtrer de la poix, plus elle s’y embarbouille. De même, vous, en vous efforçant de sortir des filets de perplexité, vous y demeurez empêtré plus qu’avant, et je n’y connais pas de remède, sauf un […], prenez conseil d’un fou […] Vous accepterez mes raisons : en effet, celui qui est vigilant et attentif au gouvernement de sa maison, qui n’a point l’esprit égaré, qui ne perd aucune occasion d’acquérir et d’amasser biens et richesses, qui sait faire habilement face aux inconvénients de la pauvreté, vous l’appelez sage selon le monde, quoiqu’il soit dément au jugement des Intelligences célestes ; de même faut-il, pour être sage à leurs yeux, je veux dire sage et présage par inspiration divine, et pour être apte à obtenir le don de la divination, s’oublier soi-même, sortir de soi-même, débarrasser ses sens de toute passion terrestre, purger son esprit de toute préoccupation humaine et se désintéresser de tout, attitude qui communément est imputée à la folie. […] Je ne sortirai pas de mon propos si je vous rapporte une anecdote de Giovanni Andrea […] à propos de Sire Joan, célèbre fou de Paris, bisaïeul de Caillette.

À Paris, à la rôtisserie du Petit Châtelet, à la devanture de la boutique d’un rôtisseur, un portefaix mangeait son pain à la fumée du rôt et le trouvait, ainsi parfumé, grande ment savoureux. Le rôtisseur le laissait faire. À la fin, quand tout le pain fut avalé, le rôtisseur agrippe le portefaix au collet, et voulait qu’il lui payât la fumée de son rôt. Le portefaix disait n’avoir en rien ébréché ses victuailles, n’avoir rien pris de son bien, n’être en rien son débiteur. La fumée dont il était question s’évaporait à l’extérieur, d’une façon comme d’une autre elle était perdue ; on n’avait jamais entendu dire qu’à Paris on vendait de la fumée de rôt dans la rue. Le rôtisseur répliquait qu’il n’était pas tenu de nourrir de la fumée de son rôt les portefaix et jurait que, s’il ne le payait pas, il lui confisquerait ses crochets. Le portefaix tire son gourdin, et se mettait sur la défensive. L’altercation fut d’importance. À la dispute, ce badaud du peuple de Paris accourut de toutes parts. Là se trouva bien à propos Sire Joan le fou, bourgeois de Paris. L’ayant aperçu, le rôtisseur demanda au portefaix : « veux-tu dans notre différend t’en remettre à ce noble Sire Joan ?    Oui, par le sang de bleu » répondit le portefaix.

Alors, Sire Joan, après s’être mis au courant du désaccord, demanda au portefaix de tirer de son baudrier une pièce d’argent. Le portefaix lui mit dans la main un Philippe tournois. Sire Joan le prit et le mit sur son épaule gauche comme pour vérifier s’il pesait le poids ; puis il le faisait sonner sur la paume de sa main gauche, comme pour entendre s’il était de bon aloi ; puis il le posa sur la prunelle de son œil droit comme pour voir s’il était bien frappé. Tout le temps qu’il procédât ainsi, tout le public de badauds gardait un grand silence, le rôtisseur attendait avec confiance, le portefaix se désespérait. Pour finir, il fit sonner la pièce sur le comptoir à plusieurs reprises. Puis, avec une majesté présidentielle, tenant sa marotte au poing comme s’il s’était agi d’un sceptre, et ajustant sur la tête son capuchon en martre de singe à oreillettes de papier et à fraise en tuyau d’orgue, toussant au préalable deux ou trois bonnes fois, il dit à haute voix : « La Cour vous signifie que le portefaix qui a mangé son pain à la fumée du rôt a payé bourgeoisement le rôtisseur avec le son de son argent. Ladite cour ordonne que chacun se retire dans sa chacunière, sans dépens et pour cause. »[142]

Tel est le moment heureux, fugitif, de bascule, choisi par Rabelais pour nous signifier que nous passons de la stratosphère céleste au terre-à-terre du mondain, sa fureur autant que son épouvante, ses hypocrisies et ses mensonges, qui font que l’argent, sous sa menace subjective [ou l’égoïsme ou quelque folie mystique ou la mélancolie], conduit le monde. Le rire de Rabelais s’assombrit, sa vision de la justice nous fait rire jaune et le poids de sa culpabilité aussi. La naïveté de Bridoie n’est pas feinte. Naïf, Bridoie énonce son calvaire. On doit choisir, et, ayant choisi, aller jusqu’au bout[143], on ne peut pas sans faillir, une fois suffit, que s’en remettre à la fortune.

Parti pour une longue et éreintante harangue, le pathétique Bridoie dit que pour juger, il s’en est remis au jugement des dés et son équivoque, alea judiciorum. Pariant sur leur fortune, il vient dire à ses accusateurs, qu’il les copie et, donc, qu’il n’a pas fait moins qu’eux. Il applique la justice en respectant les principes et les formes de la procédure, si, où la substance change quand la forme change, l’accessoire se conforme à la nature du principe, où c’est l’habit extérieur qui dénote au dedans le cœur, la forme donne forme à l’être. Le contenant valant le contenu, rendre un jugement peut n’être plus qu’une question de sacs, et de poids[144]. Respectivement à la loi, eu égard à la sentence de Caton, que la parole et non la raison est la chose du monde la mieux partagée, il s’agit de ne pas perdre de vue que tout ramène à l’argent, donc, s’il y a créancier, que le créancier est le premier à prendre rang, mais, puisque Nature nous a appris à cueillir les fruits quand ils sont mûrs où, selon l’adage, le temps est père de vérité et qu’on a plus de bonheur à donner qu’à recevoir, il suffit d’attendre que la querelle vienne à maturité, lourde à porter, pour régler le différend. Vaine parole ! Paroles ! Bridoie se tut. [145] L’ayant fait sortir de la salle d’audience, le président du tribunal, qui ne peut moins faire, s’en remet à Pantagruel.

La raison exige, Prince très auguste, non seulement en considération de l’obligation que vos infinis bienfaits créent à ce parlement et à tout le marquisat de Mirelingues, mais aussi en considération du bon sens, du jugement lucide et de l’admirable science que le grand Dieu, dispensateur de tous biens, a déposé en vous, que nous soumettions la décision concernant cette question si surprenante, si paradoxale et si étrange à savoir que Bridoie, en votre présence, à votre vue et à votre su, a reconnu qu’il rendait ses jugements au hasard des dés. C’est pourquoi nous vous prions de bien vouloir prononcer à ce sujet la sentence qui vous semblera conforme au droit et à la justice.[146]

Habile, Pantagruel se fait requérant, plutôt que juge. Il reconnaît en Bridoie trois qualités qui peuvent, selon le droit, l’absoudre du jugement présent : sa vieillesse, sa naïveté, son aveu même [faute avouée, à demi pardonnée]. Sûr de lui, s’il affirme alors qu’il lui semble y voir le doigt de Dieu, qui a fait en sorte que toutes les sentences de Bridoie soient, jusqu’ici, approuvées par leur vénérable et souveraine Cour, il ajoute qu’ils ne sont pas sans savoir que Dieu manifeste volontiers sa gloire dans l’abêtissement des sages, l’abaissement des puissants, l’élévation des simples et des humbles. Forçant le choix de la Cour de justice, ou elle pardonne Bridoie selon ses conditions, ou elle le lui remet, en bon maître, Pantagruel planta la juridiction sur une bénédiction, qu’il suppliera le Dieu bon, créateur, conservateur et dispensateur de tous biens, de la maintenir perpétuellement dans sa sainte grâce.

Panurge trouva à redire au compte-rendu que Pantagruel leur fit d’aussi bonne Grâce, l’intervention divine ne pouvant que le suffoquer. Mais, Pantagruel, qui ne manque pas de ressources, trouve un cas où le tirage au sort ne pouvait mentir.

Une femme, à Smyrne, eut de son premier mari un enfant nommé Abécé. Le mari mort, au bout d’un certain temps, elle se remaria et, de son second mari, un fils nommé Effégé. Comme vous le savez bien, il est rare que parâtres, beaux -pères, belles-mères et marâtres aient de l’affection pour les enfants des premiers pères et mères défunts. Il advint que ce père et son fils, secrètement, par traîtrise, attirèrent Abécé dans un guet-apens et le tuèrent. La femme, découvrant la traîtrise et la scélératesse, ne voulut pas que le forfait restât impuni et les fit mourir tous les deux. Elle fut appréhendée par la justice et présentée au proconsul Cnaeus Dolabella. Devant lui, elle avoua les faits, sans rien dissimuler ; elle arguait seulement de ce qu’elle avait eu le droit et une bonne raison de les tuer. Voilà quelles étaient les données du procès.

Il trouva l’affaire si ambiguë qu’il ne savait de quel côté pencher. Le crime de la femme était grand : elle avait tué son second mari et son enfant. Mais le mobile du meurtre lui semblait naturel et comme fondé en droit des peuples (vu qu’ils avaient tué son premier fils en s’y mettant à deux, par traîtrise, dans un guet-apens, sans avoir subi d’outrage ni d’injustice, mais seulement par cupidité pour s’approprier l’héritage). [Il n’est pas dit en quel sens le proconsul régla cette affaire]. Cependant

Celui qui aurait tranché l’affaire suivant le hasard des dés ne se fût pas trompé, quoiqu’il advînt : si le sort avait été contre la femme, elle méritait punition, vu qu’elle s’était vengée elle-même, alors que la sanction appartenait à la justice ; s’il avait été pour la femme, l’atrocité de la douleur était pour elle une raison suffisante.[147]

Concernant Bridoie, Pantagruel, qui a fait impression, contre lui-même, reste perplexe, il s’étonne que cela ait duré tant d’années. Bridoie n’est pas que naïf, il est aussi innocent ; il est, à sa manière, idiot. Ne s’étant jamais mêlé que des affaires qu’il eût à traiter, ne se mélangeant à personne, ne se prêtant à aucune manigance, il prit exemple sur Pierrot le fou [Perrin Dandin], l’un conciliant tant et tant de différends à coups de vin, l’autre les réglant, question de temps, à coups de dés. Un juge n’ayant affaire qu’à des faits, pas des suppositions, Bridoie n’a rien à dire, qu’on ne sache déjà.

Rabelais ira jusqu’au bout, précipitamment, projeté qu’il est dans l’espace que Pantagruel et Panurge ont aménagé entre deux morts : la composition du blason de Triboulet. [148] Ici, il n’y a pas de descente, comme Énée, aux enfers, ni, à la manière d’Épistémon, que Panurge ressuscite dans le Pantagruel. Ici, on transporte par voie d’eau le défunt Triboulet, le fou de cour de Louis XII et de François 1er pour recueillir le même message, son sens double : « Par Dieu, Dieu, fou enragé, gare moine ! cornemuse de Buzançais ! »

 Pour l’un, Panurge est fol. Et quel fol ? Fol enragé, lui qui, sur ses vieux jours, veut se lier et s’asservir par le mariage, sera fait cocu de manière infamante et scandaleuse par un moine par une femme vide de prudence, pleine de vent d’outrecuidance, criarde et désagréable comme une cornemuse ; outre qu’il sera battu, nasardé et volé comme il vola la vessie de porc aux petits enfants de Vaubreton. Fort d’Aristote pour qui de l’infini rien ne peut être retranché, rien ne peut être ajouté, Panurge, pour sa défense, ne s’exclut pas des fous, il serait fou enragé, si, étant fou, il ne se considérait pas comme fou. Le reste des paroles et gestes de Triboulet lui sont favorables. Concernant sa femme, il lève l’équivoque en rappelant l’histoire de Catulle et du moineau de sa maîtresse Lesbie. Si l’oiseau vole ce sera pour attraper des mouches à la manière dont l’empereur Domitien passait une heure par jour de son temps. Mieux, sa femme sera paysanne et plaisante comme une belle cornemuse de Saulieu ou du Buzançay

Triboulet le véridique a bien compris quelles sont ma nature et mes passions intimes ; car je vous prie de croire que les gaies bergeronnettes échevelées dont le cul sent le serpolet me plaisent mieux que las dames des grandes cours avec leurs riches atours et leurs parfums embaumant le maujoint. Le son rustique de la cornemuse me plaît bien plus que les fredonnements des luths, rebecs et violons de cour. [Pour le coup de poing, Triboulet, qui ne songeait pas à mal, croyait frapper un page, il viendra en déduction de ses peines au Purgatoire. Pour les nasardes, la réponse est la même que les précédentes, ce seront des folâtreries entre jeunes mariés].[149]

Une fois de plus, Panurge a le dernier mot. Comme pour l’interprétation des rêves, il ne faut rien oublier et tout prendre en considération, qui est le nœud du problème, Triboulet lui a rendu sa bouteille vide.

Peut-être hasarda Pantagruel, cela signifie-t-il que votre femme sera ivrogne ?

[Que nenni], car elle était vide ! Je vous jure, par l’épine de saint Fiacre en Brie, que notre foulosophe, l’unique, non, lunatique Triboulet, me renvoie à la bouteille. Je sors de derrière les fagots mon vœu initial et je jure par le Styx[150] et l’Achéron de ne porter en votre présence ni lunettes au bonnet, ni braguette à mes chausses avant d’avoir eu le mot de la Dive Bouteille concernant mon projet. […] Allons y voir ensemble, je vous supplie de ne pas m’éconduire. […]

Volontiers, accepta Pantagruel. Mais avant d’entreprendre cette longue pérégrination, pleine de hasards, pleines de dangers évidents…

Quels dangers ? le coupa Panurge, [qui en oublie un, la menace de la mort, s’il convient qu’ils renvoient Triboulet d’où ils l’ont tiré : la Cour du roi. Pour le reste, Panurge s’en charge, qui contribue à la propre élévation de son Moi]. Les dangers fuient devant moi, où que je sois, sept lieues à la ronde, comme à l’arrivée du Prince s’efface le magistrat, à l’arrivée du soleil s’évanouissent les ténèbres, et comme les maladies fuyaient à l’arrivée du corps de saint Martin à Candes.

L’aval de Gargantua, que Pantagruel entend obtenir, suffira. L’errance, leur errance commune, peut continuer et, la perversion du monde aussi. Joyce, qui relèvera leur partie, la tranchera.

 

Ventenac, 24 mai 2021.

 

 

 

 

[1]. Michel Ragon, Le roman de Rabelais, Le livre de Poche, Éditions Albin Michel S. A., 1993.

[2]. En sa qualité de médecin, Rabelais, qui usait des herbes, la médecine des pauvres, ne fut pas plus à l’abri des théologiens qu’il ne l’était comme écrivain. À Lyon, lui qui pensait que les fous étaient malades et non possédés, croyant qu’il les calmait par des formules magiques, on lui interdit de s’en occuper. 

[3]. Ibid., p. 33.

[4]. Ibid., p. 67. Rabelais brava l’interdit relatif à l’étude du corps féminin en l’étudiant sur place, dans la couche d’une femme, dont il eut un enfant, Théodule qui vécut deux ans, que Clément VII légalisa.

[5]. Lors de ce premier séjour à Rome, Rabelais présenta une seconde requête au nouveau pape, Paul III, par laquelle, ayant renié ses vœux, il a quitté son cloître et changé de profession, il lui expose que « le Pape Clément VII l’ayant absous du crime d’apostasie et d’irrégularité, et « luy ayant permis de reprendre l’habit de religieux dans l’ordre de saint Benoist, en cas qu’il trouvast quelque supérieur qui eust la charité de l’y recevoir, il ne souhaittoit rien plus ardemment » (Colletet). Un bref de Paul III du 17 janvier 1536 l’autorise à regagner un monastère bénédictin de son choix et à exercer la médecine sans pratiquer d’opérations chirurgicales. CHRONOLOGIE, p.29. Le Tiers Livre. Points. Éditions du Seuil, 1973 novembre 1995 et janvier 1997.

[6]. Michel Ragon, ibid., p. 25.

[7]. Marguerite fut écartée de la cour pour raison d’État. Accusée d’hérésie dans l’Affaire des Placards (Nuit du 17au 18 novembre 1534) par le théologien de la Sorbonne, Noël Beda, qui dût prononcer publiquement sa propre critique, veuve à trente-trois ans, Marguerite fut demandée en mariage par Henri VIII. La Sorbonne et les partisans du pape la jugeant trop influente auprès de son frère, ne voulant pas de ce mariage, obtinrent du Roi qu’il maria sa sœur au jeune roi de Navarre. Ayant ainsi eu raison d’elle, ils condamnèrent Étienne Dolet et obtinrent du Roi la révocation de l’amnistie qu’il avait accordé aux vaudois sous la tutelle bienveillante de Guillaume Du Bellay, seigneur de Langey, frère du Cardinal Jean Du Bellay (Guillaume Du Bellay avait chargé Rabelais du rapport d’enquête que François 1er lui commanda sur l’hérésie vaudoise, ibid., p. 65).

[8]. Étienne Dolet a publié une première version du Tiers Livre, non expurgée par les censeurs de la Sorbonne, sans l’autorisation de Rabelais.

[9]. François Rabelais, Le Tiers Livre, ibid., p. 61-62.

[10]. ibid., p. 65.

[11]. « Riche ? répondit Panurge. Est-ce à cela que vous aviez arrêté votre pensée ? Vous étiez vous soucié de me rendre riche en ce monde ? […] Tout le monde s’écrie : “ Épargne, épargne ! ” Mais tel parle d’épargne qui ne sait point ce que c’est. C’est de moi qu’il faut prendre conseil. Et de moi vous serez pour lors averti que ce qu’on m’impute à vice n’a fait qu’imiter l’Université et le Parlement de Paris, lieux où réside la vraie source et vivante Idée d’une théologie universelle, et de toute justice aussi. Hérétique qui en doute et ne le croit pas fermement ! » Ibid., p. 82-83.

[12]. Les vertus théologales sont la Foi, l’Espérance, la Charité. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, Panurge prend son tour, il y ajoute.la prudence qu’il prend chez Aristote. Ibid., p. 83-85.

[13]. Prêtant à Caton, qui assimile, selon lui, « tout est consumé » à « tout est consommé », Pantagruel parodie Thomas d’Aquin. Invité par Louis XI, distrait, il mangea tout seul le poisson du festin en s’écriant « j’ai fini ! » : consommatum est. Ibid., p. 88.

[14]. Il existe des usages, gaulois entre autres, où tous les biens, personnel compris, des maîtres sont, lors de leurs funérailles, brulés et sacrifiés en même temps qu’eux.

[15]. D’après l’italien, manche signifie pourboire. Ibid., p. 91.

[16]. Quand, au plan du langage, je ne suis rien, je suis encore quelque chose, je suis ce qui du « corps » ne passe pas au discours. En achetant à crédit, j’aliène le corps à l’argent que je crée. La suite des nombres étant infinie, je ne sors pas de l’éternité, ne la quittant pas, j’atteins à l’immensité du monde. Ibid., p. 91-93. Tel est le paradoxe des dettes, elles font univers, elles font le monde. Itou, pour mes fautes.

[17]. Pour autant qu’il parle de sa situation matérielle, je préfère écrire « ma douce félicité » que « cette douillette félicité ». Ibid., p. 93.

[18]. Premier abbé de Saint-Maur-des-Fossés, où Rabelais siégea comme chanoine.

[19] J’ai substitué âmes à dettes.

[20]. Ibid., p. 93.

[21]. « D’après les stoïciens, les astres se nourrissaient de la double exhalation que produit la terre chauffée par le soleil : vapeurs “de nature fumeuse, sèche, légière” (selon la traduction de Baïf) et exhalation “pesante humide”. Pour Baïf et Ronsard, « la régularité de l’alternance des transmutations élémentaires, et notamment le régime des exhalations venant de la terre, sont une conséquence et non une cause du mécanisme des saisons. » (voir Baïf, Météores). Il est permis de leur opposer qu’il y a intrication des causes.

[22]. Ibid., p. 101.

[23]. Panurge soutient que l’ordre du monde est pareil à l’ordre du ciel. Il anticipe ce que l’on sait depuis Freud, que le sujet de l’individuel, c’est le sujet du collectif.

[24]. Ibid., p. 101.

[25]. Ibid., p. 107.

[26]. C’est la condition pour qu’il puisse se poser à la fois comme sujet et nouer les trois autres.

[27]. Épitre aux Romains. Ibid., p. 109.

[28]. Rabelais paraphrase Platon dont il cite un passage des Lois : qu’on ne laisse pas un voisin puiser de l’eau chez soi s’il n’a pas auparavant creusé jusqu’à l’argile un puits pour y rencontrer l’eau. Ibid., p. 111.

[29]. Ibid., p. 111.

[30]. Pantagruel, qui est contre les secondes noces et soutient qu’elles contribuent à propager la vérole, a un avis sur les raisons d’une telle dispense : « Selon mon opinion, c’était afin que la premières année ils jouissent de leurs amours à loisir, travaillent à produire des descendants et fassent provision d’héritiers – ainsi du moins, si la deuxième année ils étaient tués à la guerre, leur nom et leurs armes restaient à leurs enfants – et aussi afin qu’on se rende compte avec certitude si leurs femmes étaient stériles ou fécondes (car un essai d’un an leur semblait suffisant, vu qu’ils ne se mariaient pas prématurément) pour mieux les faire convoler en secondes noces après le décès des premiers maris : celles qui seraient fécondes iraient à ceux qui voudraient avoir de multiples enfants, celles qui seraient stériles à ceux qui n’en auraient pas le désir et qui les prendraient pour leur vertu, leur culture, leur bonne grâce, seulement pour la sérénité domestique et une constante dignité du foyer. » Ibid., p. 115.

[31]. « Je ne bastis que pierres vives ce sont hommes. »

[32]. Ibid., p. 117. 

[33]. Cette expression désigne un obsédé sexuel.

[34]. Voir Pantagruel. Ibid., p. 119.

[35]. Rabelais a écrit prosopopée. Ibid., p. 118.

[36]. Ibid., p. 120.

[37]. « J’ai les épaules toutes usées à force de porter l’armure. Cessent les armes, règnent les Toges [il s’agit d’une exclamation de Cicéron], au moins pour toute cette année à venir si je suis marié… » Ibid., p. 123.

[38]. L’armure comprenait une pièce en forme de coquille, appelée braguette. (Chapitre 7, note 25). Ibid., p. 124.

[39]. C’est un personnage de La Farce de Maistre Pathelin. Ibid., p. 124. Ibid., p. 124.

[40]. Ibid., p. 125.

[41]. Il y a dans la Genèse deux récits de la création sur lesquels les théologiens se disputent encore aujourd’hui. Rabelais y projette, par Panurge interposé, Moïse. Ibid., p. 129.

[42]. Ibid., p. 127.

[43]. Ibid., p. 127.

[44]. Considérant Ignacio de Loyola comme une incarnation du diable, Rabelais qualifiait les jésuites de « siffle-chopes ». Voir Pantagruel.  Ibid., p. 127.

[45]. Ibid., p. 129.

[46]. Ibid., p. 129.

[47]. Rabelais oppose ici au déluge biblique, le déluge fabuleux d’Ovide : Après le déluge, Deucalion et Pyrrha consultèrent la déesse de la justice Thémis, fille d’Ouranos (le Ciel) et de Gaïa (la Terre) pour savoir par quels moyens, ils pourraient restaurer le genre humain. Elle leur répondit en forme d’énigme qu’ils se voilent les têtes et jettent derrière eux les os de leur grand-mère, sa mère, la Terre. Ayant compris qu’il s’agissait des pierres, ils firent ce que Thémis leur avait suggéré de faire : ils jetèrent derrière eux des pierres qui, en retombant au sol, se transformèrent en hommes et des femmes (Conti, Mythologie VIII, 18). Ibid., p. 130.

[48]. Il s’agit encore d’un livre de la librairie de Saint Victor. Le huitain qui suit avait été publié dans une anthologie en 1534 ; on en ignore l’auteur. Ibid., p. 131.

[49]. Ibid., p. 133.

[50]. Rabelais répond à Érasme. Ibid., p. 133.

[51]. Ibid., p. 135.

[52]. Ibid., p. 137.

[53]. Ibid., p. 139.

[54]. L’historien Diogène Laërce, auteur de Biographies des philosophes, est le seul à faire d’Eschine, un rhéteur disciple de Socrate, son confident.

[55]. Orale, la langue de Rabelais, ses calambours et ses équivoques, ne passe pas à l’écrit. Ibid., p. 147.

[56]. Le mot Diable en grec signifie calomniateur. Rabelais, qui est favorable à la censure royale pour autant qu’elle porte sur les ennemis de l’Évangélisme, vise ici les jésuites. Ibid., p. 147.

[57]. Ibid., p. 147.

[58]. Ibid., p. 151.

[59]. Ibid., p. 151.

[60]. On aura retenu de Vulcain qu’il fut la risée des dieux [Homère, Odyssée (chant VIII)] et ses déboires avec Vénus qui l’abandonna pour Mars, on sait, néanmoins, qu’il fut amoureux de Minerve, qu’il poursuivit de ses avances, qu’ayant répandu son sperme sur la cuisse de la déesse, elle l’essuya avec de la laine qu’elle jeta à terre, et que la terre ainsi fécondée donna naissance au quatrième roi d’Athènes, Érichthonios, que la déesse recueillit et éleva. On sait aussi que la première femme, Pandore, fut façonnée dans l’argile par Vulcain et que c’est Minerve qui l’anima. Leurs relations sont plus fines, exigeantes qu’on le montre.

[61]. On dispose de deux versions pour la chute de l’Olympe et la blessure de Vulcain, selon qu’on l’attribue à sa mère ou à son père. Vulcain serait né de la cuisse de Junon. Junon l’aurait donc conçu seule, avant que Minerve ne naisse de la tête de Jupiter, grâce à la hache de Vulcain. Le nourrisson fut si laid, que sa mère n’en voulut pas et le jeta en bas de l’Olympe. Dans sa chute, l’enfant se blessa et il en conserva la trace toute sa vie, de là son surnom : le « boiteux ». Prodigieux dans l’art des métaux, pour se venger d’elle, il lui construisit un trône en or, qui devait, une fois assise, l’emprisonner. Les requêtes de Jupiter pour obtenir la libération de Junon restèrent sans réponse jusqu’à ce que Dionysos le saoule et l’entraine sur l’Olympe. Dans l’autre version, Vulcain prend le parti de sa mère lors d’une querelle entre Jupiter et elle, Jupiter avait suspendu sa mère en l’air avec une chaîne d’or au poignet et une enclume à chaque cheville. Furieux, Jupiter le prit par un pied et précipita du haut de l’Olympe. Il chuta un jour entier, atterrit sur l’ile de Lemnos où on le recueillit et soigna.

[62]. Zeus ne conçut pas Athéna seul, mais avec sa première femme, Métis, dans des circonstances qu’il est utile de rappeler. Métis, Hésiode la décrit comme celle « qui sait plus de choses que tout dieu ou homme mortel. » Tandis qu’elle est enceinte d’Athéna, Ouranos et Gaïa prédisent à Zeus qu’un fils de Métis sera appelé à le supplanter. Rusé, Zeus avale Métis par surprise, retournant contre elle le service qu’elle lui rendit dans sa lutte contre Cronos, à qui elle fit boire un émétique qui le força à régurgiter tous les enfants qu’il avait avalé. Vivant dès lors, dans l’éternité de Zeus, au terme de sa grossesse, Zeus fut pris de si violents maux de tête, qu’il recourut à la hache d’Héphaïstos pour qu’il lui fende le crâne et libère, non un fils, mais une Athéna surgie toute armée.

[63]. Ibid., p. 159.

[64] J’ai substitué cocu à Jean. Ibid., p. 159.

[65]. Ibid., p. 159.

[66]. Ibid., p. 159.

[67]. « Quand tourmente-t-elle surtout son mari, plus furieuse qu'une tigresse privée de ses petits ? C'est lorsqu'elle a quelque perfidie à dissimuler : alors elle lui reproche, en gémissant, ou d'infâmes favoris, ou du moins une maîtresse imaginaire ; alors elle verse un torrent de larmes toujours prêtes, et qui n'attendent que son ordre pour couler à son gré. Sot époux ! te figurant que l'amour les arrache, tu t'applaudis, et tes lèvres les sèchent aussitôt. » Juvénal, Satires, VI. Ibid., p. 161.

[68]. Ibid., p. 161.

[69]. Il y a déjà beaucoup de monde, avant Freud, à se bousculer au portillon : Hippocrate, Platon, Plotin, Jamblique, Synésius, Aristote, Xénophon, Galien, Plutarque, Artémidore de Daldis, Hérophilus, Quintus de Smyrne, Théocrite, Pline, Athénée. Ibid., p. 163.

[70]. Ibid., p. 165.

[71]. L’espoir et la crainte sont substitués à l’ignorance. C’est l’occasion pour Pantagruel d’honorer son père, Gargantua leur ayant répété combien les écrits des ermites jeûneurs étaient aussi insipides, creux et d’une langue aussi sèche que leurs corps, quand il convient de louer la modération en toutes circonstances. Ibid., p. 167-169.

[72]. On dit des « cocus cornus » qu’ils sont « inconscients », qu’ils « voient et n’entendent pas ».

[73]. Faut-il comprendre Dieu et sa femme aidant comme renvoyant à Osiris et Isis ? Ibid., p. 173

[74]. Ibid., p. 173.

[75]. Panurge, qui partait dans une autre direction, a raison de se rattraper à l’interprétation de Pantagruel relative aux satyres, elle justifie la violence, la méchanceté. De la même façon, où, eu égard au contexte, Pantagruel associe le tambour aux noces, il prête à équivoque, Panurge peut, selon le procédé (bon dedans/ bon dehors), lui opposer que son mariage sera heureux. Enfin, pourquoi fait-il de la chouette une voleuse, quand elle est plutôt un symbole de discernement et de sagesse ?

[76]. Virgile, l’Énéide, Livre VI.

[77]. L’expression est de Calvin qui désigne ainsi les chants d’église. Ibid., p. 189.

[78]. Ibid., p. 189.

[79]. Ibid., p. 189.

[80]. Ibid., p. 191.

[81]. Cassandre prédit à sa mère Hécube que la naissance de son frère Paris causerait la perte de Troie. En conséquence, sa mère écarta vainement Paris de Troie. Paris revint à Troie. Sa sœur lui prédit que lors d’un voyage à Sparte, il enlèverait Hélène et causerait la perte de Troie. Au retour du voyage de Paris, les troyens, subjugués par la beauté d’Hélène, ne crurent pas Cassandre. L’enlèvement d’Hélène provoqua la guerre. Cassandre, qui prédit aussi que le cheval de Troie inventé par Ulysse était un subterfuge et ne fut pas mieux crue, fut la première à voir le char conduit par son père, qui ramenait le corps sans vie d’Hector, son frère, qu’Achille, avait tué et accepté de rendre. En transe, en délire, elle fut prise pour folle. Pendant l’assaut de Troie par les grecs, refugiée près du Palladium, tandis qu’elle s’agrippait à la statue de Minerve, elle fut violée par Ajax le petit. Pour essuyer ce sacrilège, Minerve incendia, comme le rapporte Rabelais, les vaisseaux locriens après leur départ de Troie. Retrouvée par les grecs, Agamemnon obtint qu’on la lui laisse. Cassandre fut, conformément à sa vision, tuée par Clytemnestre, après qu’elle eut prédit, à Agamemnon, qui, non plus, ne la crut pas, qu’Égisthe, l’amant de sa femme, furieuse de l’immolation de leur fille Iphigénie et de leurs liens à eux, le tuerait aussi.

[82]. Ibid., p. 151.

[83]. Ibid., p. 167.

[84]. Ibid., p. 193.

[85]. Note 7 : note d’Henri Estienne ajoutée à l’adage d’Érasme.  Ibid., p. 192.

[86]. Ibid., p. 201.

[87]. Ibid., p. 203.

[88]. « Vous serez déshonoré par votre femme ; elle vous fera cocu, se donnant à un autre, d’un autre devenant grosse ; elle vous dérobera, et cela en quelque importante affaire et vous battra, en vous écorchant et meurtrissant certain membre du corps. » Ibid., p. 205.

[89]. Ibid., p. 209.

[90]. Ibid., p. 211.

[91]. Ibid., p. 211.

[92]. Ibid., p. 213.

[93]. « [Bartole] raconte que de son temps à Gubbio, il y eut un nommé messire Nello de Gabrielis, qui était devenu sourd accidentellement ; cependant, il comprenait n’importe quel italien, aussi bas qu’il parlât, rien à la vue des gestes et aux mouvements de ses lèvres. » Ibid., p. 215.

[94]. Du Bellay répond en écho « Les langues ne sont nées d’elles-mêmes en façon d’herbes, racines et arbres… mais toute leur vertu est née du vouloir et arbitre des mortelz. » Deffence et illustration de la langue françoyse, I, 1. Ibid., p. 214.

[95]. Ils s’étaient révoltés contre Moïse : la terre s’entrouvrit et les engloutit. (Nombres 16, 30-33).

[96]. Ibid., p. 215.

[97]. Cicéron, De la divination, II, 87. Ibid., p. 225.

[98]. C’est un axiome de la dialectique scolastique : il n’y a pas de dissonance entre des vérités différentes ; tous les oracles sont concordants. Ibid., p. 227.

[99]. « Le vieux fait la Sibylle », Aristophane, Chevaliers, v. 61. Ibid., p. 229.

[100]. « Les trois ou quatre heures précédant son décès, il les employa en paroles pleines de vigueur, en esprit tranquille et serein, nous prédisant des événements que, par la suite, nous avons pu voir pour une part et que, pour une autre part, nous attendons, bien que pour lors ces prophéties nous aient semblé quelque peu déconcertantes et étranges. » Ibid., p. 231.

[101]. Il s’agit d’un rondeau de Guillaume Crétin dont le refrain était « Prenez-la ». Rabelais indiqua de lui-même qu’on doit répéter le premier vers dans son entier pour rendre le rondeau incertain, indécis. Ibid., p. 235.

[102]. « J’ai, en ce jour qui est le dernier et de mai et de moi, chassé hors de ma maison, avec grande fatigue et difficulté, un tas de vilaines, immondes et pestilentielles bêtes, noires, bigarrées, fauves, blanches, cendrées, bariolées, qui ne voulaient pas me laisser mourir à mon aise et qui, par insidieuses morsures, agrippements de Harpies, tourments de frelons, tous forgés en l’usine de je ne sais quelle insatiabilité, m’arrachaient à la douce pensée en laquelle je me reposais. » Ibid., p. 235.

[103]. Rabelais suppose au chevet du mourant la présence de moines motivés par la captation de son héritage plutôt que par son avenir. Ibid., p. 237.

[104]. « Je ne m’en soucie, dit-il, même pas d’un bouton. Ils médisent de tout le monde : si tout le monde médit d’eux, ce n’est pas matière à dommages et intérêts. » Ibid., p. 237.

[105] . Ibid., p. 239.

[106]. Ibid., p. 243.

[107]. Ibid., p. 245.

[108]. Jean Dodin, receveur du Coudray, rencontrant sur la rive Frère Adam Couscoil, cordelier de l’observance de Mirebeau, lui promit un habit à condition qu’il le passe de l’autre côté du gué en le portant sur ses épaules comme chèvre morte. Le pacte conclu, Frère Couscoil charge sur son dos Dodin, sauf qu’au plus profond du gué, au-dessus de la roue du moulin, il s’inquiète de savoir si l’autre avait de l’argent sur lui. Dodin lui répondit à tort qu’il ne fallait pas mettre sa promesse en doute, de l’argent, il en avait une pleine gibecière. Comment ! tu sais bien que, par un article exprès de notre règle, il nous est rigoureusement défendu de porter de l’argent sur nous. Malheureux, il est sûr que sur ce point, tu m’as fait pécher. Pourquoi ne laissas-tu pas ta bourse au meunier ? Sans faute, tu en seras présentement puni. Brusquement, il se décharge, et vous jette Dodin en pleine eau, la tête au fond. Ibid., p. 247.

[109]. Ronsard prétendit qu’il réussit à mettre en fuite une bande de Démons nocturnes en se souvenant à propos qu’il portait l’épée. (Ronsard, Les Daimons, v.344-377). Ibid., p. 250.

[110]. Ibid., p. 253.

[111]. Ibid., p. 273.

[112]. « Faire crier les bans », c’est publier la promesse de mariage ; « faire crier les bancs », c’est faire grincer le châlit du lit. Ibid., p. 279.

[113]. Ibid., p. 279.

[114]. Ibid., p. 289.

[115]. Ibid., p. 295.

[116]. Une nuit, couché auprès de sa femme, en proie à sa jalousie, Hans Carüel rêva que le Diable le réconfortait et lui mettait un anneau au majeur en lui disant : « je te donne cet anneau ; tant que tu l’auras au doigt, ta femme ne sera pas charnellement connue d’autrui sans que tu le saches et que tu y consentesJe renie Mahomet, répondit hypocritement [un rêve est toujours vrai] Hans Carüel, si jamais on me l’ôte du doigt. » Le Diable disparut. En joie, Hans Carüel s’éveilla pour constater qu’il avait le doigt dans le « comment le nomme-t-on ? » de sa femme et que sa femme reculait comme si elle voulait lui dire « oui, non, ce n’est pas ce qu’il faut y mettre. » Réveillé, il sembla à Hans Carüel qu’on voulût lui dérober son anneau. Ibid., p. 297.

[117]. J’ai remplacé votre par notre. Ibid., p. 299.

[118]. « Je vous abandonne le troisième point, car je vois les bons avocats tellement occupés à plaider et à garantir le droit d’autrui qu’ils n’ont ni le temps ni le loisir d’avoir une idée de leurs propres affaires. » Ibid., p. 301.

[119]. Ibid., p. 305.

[120]. Ibid., p. 305.

[121]. « Je vois en Panurge un homme bien proportionné en ses membres, bien tempéré en ses humeurs, bien constitué en ses esprits, en âge convenable, en période favorable, en intention légitime, pour se marier : s’il rencontre une femme de tempérament semblable, ils engendreront ensemble des enfants dignes de régner quelque part outre-mer. Le plus tôt sera le mieux s’il veut voir ses enfants établis. » Ibid., p. 319.

[122]. Selon Aristote, les aliments subissaient trois digestions, au niveau de l’estomac, au niveau du foie, au niveau des tissus vivants, Ibid., p. 313.

[123]. J’ai remplacé le faisant par se masturbant.

[124]. Ibid., p. 319.

[125]. Ibid., p. 321.

[126]. Ibid., p. 323.

[127]. Rabelais s’oppose ici à Galien. Ibid., p. 325.

[128]. Platon, Timée, 90-91. Ibid., p. 323.

[129]. Ibid., p. 325.

[130]. « Non pas, lui écrivit-il, que je me défie de sa vertu et de sa chasteté, que j’ai testées et su reconnaître par le passé, mais elle femme, voilà tout. » Ibid., p. 321.

[131]. J’ai remplacé sacrifices par prescriptions pour essayer de rendre ce qu’il entend par fête double, que Cocuage est célébré une première fois tandis qu’on applique ses prescriptions et une seconde fois, quand on chôme le jour de sa fête et qu’on soumet, ce jour-là encore, les femmes aux mauvais traitements de Jalousie. Ibid., p. 331.

[132]. Ibid., p. 331.

[133]. Ibid., p. 333.

[134]. Il s’agit d’un jugement relatif à une veuve qui accoucha au septième mois de grossesse.

[135]. Hippocrate, Aphorismes, livre II, 35. Ibid., p. 339.

[136]. Cette arrivée est analogue à l’intrusion d’Alcibiade dans le Banquet, son équivalent, s’il s’agit de montrer qu’on ne change de discours que pour mieux retourner au même, on ne fait que renforcer la violence de l’Un et de l’Être.

[137]. Ibid., p. 343.

[138]. Contrairement à ce qui est admis, que la méthode déductive, prédictive est plus forte que la méthode inductive, c’est l’inverse qui est vrai. Sans son observation, on ne peut rien conclure de ce que l’on déduit.

[139]. Ibid., p. 345.

[140]. Ibid., p. 351.

[141]. Ibid., p. 353.

[142]. Ibid., p. 359.

[143]. « J’en appelle à l’aveugle-né, que les saintes Écritures rendirent si célèbre ayant par le commandement de Celui qui est tout-puissant et dont la parole est en un moment représentée par son effet, reçu permission de demander tout ce qu’il voudrait, il ne demanda rien de plus que de voir. » Prologue, Ibid., p. 49.

[144]. «  Ayant bien vu, revu, lu, relu, paperassé et feuilleté les plaintes, assignations, comparutions, commissions, informations, préliminaires, productions, allégations, interdits et contredits, requêtes, enquêtes, répliques, dupliques, tripliques, écritures, reproches, griefs, conservations, recolements, confrontations, mises en présence, libelles, lettres d’appel, lettres royaux, compulsoires, déclinatoires, anticipatoires, évocations, envois, renvois, conclusions fins de non procéder, conciliations, appels, aveux, exploits, et telles dragées et autres épices provenant d’une partie et de l’autre selon ce qu’en a noté Spéculateur, du devoir de l’ordinaire, §3, et titre de l’office de tous les juges, § final et présentation des rescrits §1. Ibid., p. 375. 

[145]. En mars 1552, le roi institua les présidiaux aux dépens des parlements et des tribunaux de baillage pour abréger la longueur des procédures judiciaires.

[146]. Ibid., p. 401.

[147]. Ibid., p. 407.

[148]. Joyce, qui relèvera la partie, s’en souviendra quand il construira son Ulysse.

[149]. Ibid., p. 421.

[150]. Ceux qui se parjuraient par le Styx étaient, selon Hésiode dans Théogonie, avant l’éloignement définitif des dieux, renvoyés de la table des dieux. Note 4, Ibid., p. 422.

 

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