La question du discours

Une nécessité : l’organisation du mouvement des gilets jaunes, sa coordination

 

La question du discours
(Réponse à Christian Laurut et à Étienne Chouard)

Ne mettons pas nos charrues, la « démocratie directe » et le « RIC », avant nous.

« On ne résout pas un problème avec le mode de pensée qui l’a créé » – Albert Einstein – Vers la démocratie directe Christian Laurut

« Le peuple, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants » – Abbé Sieyès, 1789 – Notre cause commune Étienne Chouard

Ces deux affirmations sont, on ne peut plus, justes si notre système représentatif, qui a atteint son stade ultime d’efficacité, la tyrannie de n’importe quelle dictature de fait, institue un sujet, l’individu, qui fait « monde ». Ce qui n’est pas le cas du peuple. Le peuple ne fait pas monde, il ne fait pas « tout », il ne compte pour « rien » et le paradoxe est que, plus il ne compte pour « rien », plus on lui dénie qu’il puisse penser par lui-même, plus on prélève sur lui.

Hétérogène à lui-même, composite, le peuple, ce sont, un par un, une par une, le contraire de la « masse » ou du « tas » du collectif, des « personnes » dont la vie dépend encore ou d’un travail ou d’un service. C’est une telle hétérogénéité que notre mouvement doit conserver et conserve en refusant toute autre forme de représentation que l’expression directe du « un par un, une par une », laquelle suppose néanmoins du trois.

C’est une question de discours avant d’être une affaire d’organisation sociale ( le mode de vie que nous inventons ensemble, par exemple) et c’est faire preuve de naïveté et d’optimisme de l’ignorer, si, par ailleurs, les trois systèmes de pouvoir énoncés par Rousseau (la monocratie, l’oligocratie, la démocratie), se prêtent, selon la suffisance d’un Louis XIV (L’État, c’est Moi), au syncrétisme et, donc, qu’il faut compter sur l’écueil du Moi.

Il faut du trois, qu’on noue ensemble, pour faire de l’Un : un réel, le démos ; le maître du langage, l’oligos ; et un moi en majesté, le monos.

Or, il y a, ce dont Christian Laurut convient, deux façons de faire avec du trois de l’un, la question étant de trancher entre les deux principes qu’il reconnaît, le kratein ou l’archein, lequel doit l’emporter et, donc, prévaloir sur l’autre. Et, en France, c’est une telle assomption qui se joue à chaque élection présidentielle.

D’un point de vue épistémologique, ce que les analystes politiques corroborent, quand ils parlent d’oligarchie, c’est que l’archein l’a, manière de nier la démocratie, « historiquement » emporté sur le kratein et que ses tenants lieux, oligarques ou petits chefs, qui érigent et l’Un et l’Être, entendent bien conserver leur domination. Méprise. Contre l’Abbé Sieyès, malgré lui, le « sujet », qui nous occupe tient « naturellement » au principe que nous soutenons, plutôt le kratein que l’archein, plutôt la discrétion de la « lettre » que le « signifiant » et sa puissance verbeuse.

Où on attend de l’Un, c’est-à-dire, un représentant, il est permis, manière d’introduire le tourbillon (à tous de tourner), de donner trois adresses à la fois en sorte que ces personnes tirées au sort pour un temps par des assemblées locales souveraines choisissent autour d’elles une quatrième personne avec laquelle elles s’entendent sur ce qu’il convient de communiquer ou de répondre relativement aux questions actuelles au titre du mouvement.

Le contexte que nous vivons, qui a permis l’insurrection que nous portons a bien pour enjeu le temps, que le temps nous l’accueillions, « la libération de la création monétaire et l’exploitation intensive des ressources naturelles » étant au Capital ce que l’Éternité est à Dieu, le seul progrès de la civilisation.

La « croissance » est à l’économie ce que le « progrès » est à notre humanité, une idéologie. Il y a, relativement, au discours deux choses en trop, de trop : l’éternité, dont l’académicien François Cheng dit, en défense de sa cause, qu’elle « n’est pas de trop » et l’argent, que la marchandisation, hier, la mondialisation, aujourd’hui, selon le postulat libéral que le temps, c’est de l’argent, n’ont de cesse d’y réduire le temps, en sorte que le discours dominant, le discours oligarchique, donc, ne date pas d’hier.

L’héritage de la Commune, par contre, est tout autre. Aussi incontournable que neuf. C’est un air nouveau que ses références historiques aux révoltes passées annoncent. Si la « fête » et le « drame » y sont son style, cet héritage engage, à l’aune du juste plutôt que du vrai, pour nous la nécessité d’une morale, le ternaire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, que la morale soit la pointe du droit, donc, du politique.

Sortir alors du « système » implique non seulement que nous trouvions à déjouer, collectivement, un par un, une par une, le déni sur lequel repose toute élection, mais aussi que, du même mouvement, nous nous déprenions de la vérité et de sa raison, l’aliénation par laquelle nous nous assujettissons au langage.

Est-ce ce, qu’ensemble nous voulons ?

Il est temps, cependant, pour notre organisation que nous arrêtions au moins trois principes de fonctionnement.
Premier principe : les AG locales, qu’elles soient l’expression des ronds-points ou des communes, sont souveraines. Elles délibèrent et édictent les règles que nous sommes disposés à suivre. Ordonnatrices des moyens qu’elles se donnent pour réaliser leur fins (nos objectifs revendicatifs), elles assurent la coordination des commissions.
Deuxième principe : le vote direct est l’expression de notre participation à une décision générale.
Troisième principe : les commissions sont aux AG locales son Administration ; à la fois ses organes de proposition des projets et de leur exécution dès lors qu’ils sont validés, ratifiés en AG.
Quatrième principe : notre représentation implique le tourbillon des fonctions de responsabilité.

 

J’ai proposé que les AG locales tirent au sort trois personnes d’entre nous pour un an, qui choisissent autour d’elles une quatrième pour répondre, après concertation, au titre de nos orientations et de nos positions du moment.

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