Sortir du capitalisme, le quitter pour de bon

Il n'y a qu'une alternative possible au capitalisme, le communalisme. Le "miroir" répond, selon l'apologue du "meurtre de Chaos", du passage de l'individu au collectif

 

Contribution au débat idéologique 

                                        à une que j'ai pu blesser

Sortir du discours capitaliste

le quitter pour de bon

 

 

 

Nous pouvons partir de la défaite de la pensée. Il nous faut repartir de sa ruine. Michel Foucault, qui pense le discours de la science, en rejette le sujet. Foucault n’est pas philosophe. Il tue la philosophie. Où les mots tuent les choses, la perversion sauve le sujet. Fort de cette leçon foucaldienne, Jacques Lacan, qui en pense le sujet, lui préfère l’a-pensée. De là, son antiphilosophie raisonnée.

 

De fait, chaque grande crise civilisationnelle procède du malaise qui participe de son effondrement. Le plus actuel, les derniers en date, son ballon d’essai, la guerre d’Espagne, et un inqualifiable, l’Holocauste ; les plus récents, les guerres coloniales ; les plus anciens, les guerres religieuses et l’Empire du Milieu, qui dura 2000 ans. Dans tous les cas, l’enjeu civilisationnel y est toujours l’opposition de deux discours antagonistes : sous le couvert de l’installation d’une domination nouvelle, le discours bavard de la pensée, plutôt que le discours muet de l’a-pensée.

 

Étant admis qu’il nous est possible de sortir, un par un, une par une, du discours courant[1], la question se pose de savoir si, tous ensemble, nous pouvons nous en séparer. Pouvons-nous, une fois pour toutes, lâcher ensemble le discours dominant, le quitter pour de vrai ? Quelque chose, les identifications aux pères, que l’Économie ne peut expliquer, s’y oppose d’autant mieux qu’il y ramène : la pensée est élitiste.

 

Depuis toujours, de tout temps, le « capitalisme[2] » est lié à l’État, il est son moteur. Sans son régime d’exploitation, l’aliénation signifiante, pas de domination possible ! L’État providence, qu’il est devenu vital d’éradiquer, n’est si mal vu des puissants que parce qu’il résulte d’un rapport de forces qui fait encore abcès. Le projet de la réforme universelle des retraites de Macron n’est le paradigme d’une individuation absolue des personnes que nous sommes qu’à permettre une gestion automatique d’esprits toujours plus disponibles : l’âge pivot de départ à la retraite y constitue le nec plus ultra de notre rapport au travail, son aliénation définitive à l’argent.

 

J’ai dit, ailleurs, dans « Oser l’impossible, et néanmoins le penser », qu’oser l’impossible, c’était, aujourd’hui, faire l’épreuve de la commune. Partant de sa « querelle » avec Guy Debord, j’y critique la position d’Henri Lefebvre[3] sur le sens insurrectionnel de la Commune et je m’y méprends sur le « moment communaliste »[4] de Murray Bookchin que j’identifie à une révolution douce[5].

 

Relative à trois printemps, celui de la Commune (18 mars 1871), celui d’un double horizon politique [le document commun à Henri Lefebvre à Guy Debord (avril 1962)], celui de mai 68[6], cette querelle soutient la question du lien dialectique de la pensée et de l’action, que Marx désigna sous le concept de praxis avant que Lacan n’y reconnaisse la fonction du signifiant et en donne sa raison, le plus-de-jouir, la jouissance qu’il ne faut pas. Ce lien, qui fait le « malaise de la civilisation », doit être rendu à sa torsion naturelle, en sorte que le pari sur la vie profite plus au discours muet de l’a-pensée qu’au discours failli de la pensée.

 

Partant de l’expérience des communards, quelle leçon devons-nous retenir de la Commune ? La fiction de la transcendance spatiale qu’Henri Lefebvre construit[7] ? Ou, malgré l’idée qu’il s’en fait[8], son concret, que les communards voulurent, à partir d’une pratique démocratique directe, à même le sol, du pouvoir, détruire l’État dans sa triple dimension théologique, politique, administrative ?

 

Une telle fiction, si elle est une idéologie[9], et elle l’est, ne vise les Communards que latéralement, dans leur utopie justement, laquelle n’est pas une idéologie, mais un concret : concrétisant la liberté, ils voulurent l’égalité et la fraternité. Ce qui nous importe le plus ici, c’est qu’Henri Lefebvre admet que la méthode dialectique, de la même manière que la méthode psychanalytique, garde sa pertinence où le « marxisme » autant que le « freudisme » défaille.

 

C’est là qu’aujourd’hui, nous sommes, nous devons trancher ensemble le nœud du discours que le marxisme et le freudisme forment avec l’individualisme, c’est une condition sine qua non pour installer, à même le sol, un discours qui accueille le temps. Un discours qui accueille le temps, c’est le moment même du « moment communaliste » de Bookchin, qui fait d’autant mieux notre actualité qu’il lève un malentendu, une confusion entre individualisme et anarchie. Si nous concrétisons, au plan de notre mouvement, la liberté, nous vivons dans l’anarchie, pas l’individualisme de nos mesquines petites différences.

 

Reprenons. Ce que je soutiens, c’est que le marxisme et le freudisme procèdent de l’institution du discours dominant, qu’ils instituent, avec l’individualisme, que l’on confond, à tort avec l’anarchisme, un sujet, le sujet contemporain[10], qui nie le temps et la différence sexuelle.

 

De fait, nous atteignons, un par un, une par une, au plan même de notre mouvement, dans nos fonctionnements, ce que, réellement, aujourd’hui, aux yeux des autres, nous concrétisons ensemble : nous vivons dans l’anarchie, nous faisons l’expérience d’un principe, la liberté du vivant, qui précède sa dénomination.

 

On ne dépasse pas le marxisme, on réfute son rapport au travail comme condition de la liberté, comme on ne dépasse pas le freudisme, on réfute son rapport à la fonction phallique comme condition de la vérité, comme on ne dépasse pas l’individualisme, on réfute son rapport au moi comme condition d’une existence égoïste. Défaire le nœud que le marxisme, le freudisme et l’individualisme constituent, c’est, à la fois, refuser le principe de toute représentation(pas de chef) et, néanmoins, admettre le principe identitaire d’une majorité locale (sa volonté).

 

Murray Bookchin reproche aux marxismes, leur expression autoritaire (l’élitisme du centralisme démocratique) ; leur idéalisation de la classe ouvrière ; leur volonté de soumettre, en conformité avec le productivisme, en raison, la nature et, la fin justifiant les moyens, leur désintérêt pour la morale. Aux individualismes, il reproche « leur condamnation de principe du pouvoir, leur aventurisme, leur dogmatisme, leur rejet de tout système électoral, leur mépris du principe majoritaire ».

 

Aux réformismes, nos démocraties prétendument représentatives, qu’il tient pour fondamentalement incapables de mettre fin à la dévastation capitaliste des écosystèmes, il oppose décisivement l’écologie sociale : il n’y a pas de problème écologique qui ne soit un problème social. De là, son optimisme et deux affirmations ! Que la minorité des possédants est l’ennemi de l’espèce humaine ; que les outils technologiques doivent être mis au service de l’autonomie des populations. Reste sa double exigence sociale et environnementale : pas de cohésion sociale sans le souci de ce qui nous est commun, notre environ matériel.

 

Les « associations » que Murray Bookchin appelle, nous les avons sous la forme de notre mouvement, à charge pour lui d’assurer, d’un côté, à son propre niveau, la démocratie directe qu’il promeut comme solution à nos maux institutionnels (la représentation) et de lier, de l’autre côté, les enjeux de proximité (la vie quotidienne et le travail) à l’écologie sociale. L’occupation des ronds-points, qui a mis en évidence la nécessité de nous réapproprier le territoire, contredit, en l’état, le fait que les cafés et les bars soient encore des espaces de culture et de bouillonnement politique. La rue-même, qui nous est tolérée le temps de la dispersion d’une manifestation, n’est plus un espace public, nous y sommes menacés. Pour nos réunions, c’est pareil, nous ne disposons d’aucun espace, dès lors que nous dépendons d’une autre volonté que celle notre mouvement[11].

 

À défaut d’espace, nous avons, néanmoins, pour nous le temps. La base associative plutôt qu’institutionnelle de notre mouvement reste, quelles que soient nos « inventions », celle que nous avons posée au départ : une assemblée générale locale régulièrement convoquée, qui prend en charge les questions d’intérêt commun, les mobilise autour d’un ordre du jour et délibère selon des modalités de prises de décision convenues à l’avance. D’une assemblée générale à une autre, son « personnel » change. Toute décision prise par un vote direct à la majorité est appliquée tant qu’elle n’est pas remise en question par une nouvelle assemblée générale. C’est fort d’une telle notoriété et de sa morale, que nous pouvons, à condition d’y combattre l’individualisme et d’en rejeter sa condamnation de principe du pouvoir autant que son mépris du principe majoritaire, rester hors système. 

 

Il y a, donc, trois écueils possibles à notre mouvement : le marxisme, le freudisme et l’individualisme[12]. Le nœud que l’individualisme fabrique avec les deux premiers fonde une identification à Dieu ou au Grand Homme. C’est pourquoi de tous les nœuds qui assoient l’identification, il est le plus insidieux et voilà pourquoi Elias Boisjean l’épingle avec Murray Bookchin avec autant de passion.  

Foin, donc, du libéralisme ; foin, aussi, du néo-libéralisme ; foin, enfin, du capitalisme financier ! Le « capitalisme » a toujours partie liée avec l’État, il est son moteur ; non, comme le voudrait Bill Michell[13], l’inverse. Le « capitalisme » est que ce qu’il est pour La Boétie ou pour Simone Weil, ou d’une autre manière pour Floréal Romero, un « moule[14] », la forme aboutie de la « servitude volontaire » d’un individu à ses conditions matérielles de travail ; c’est le sens définitif de la réforme « universelle ! » des retraites voulue par Macron. Il est possible, s’il réussit, que nous n’en sortions jamais. Je soutiens avec Alain Supiot[15], malgré lui, il a opposé d’autorité que la réponse à nos questions n’était pas du côté du miroir alors que je soutiens qu’elle est, à l’articulation même où Murray Bookchin relève pour nous l’écueil de l’individualisme, dans sa mise à plat, la destitution de quelque élection autre que sa singularité.

 

Il n’y pas d’autre alternative au « capitalisme » que le « communalisme », il est, à partir du discours muet de la pulsion, qui le supporte, la seule idéologie, qui accueille avec l’art, le temps.

 

Nous ne voulons pas que des miettes, nous voulons la boulangerie et le soleil

 

 

 

 

 

[1]- Où Zuang-Zi et Montaigne le réfutent, Joyce le dissout.

[2]- Foin du libéralisme, du néo-libéralisme autant que du capitalisme financier, le « capitalisme » n’est rien d’autre que ce qu’il est pour La Boétie ou pour Simone Weil, la forme aboutie de la « servitude volontaire » d’un individu à ses conditions matérielles de travail ; il est possible que nous n’en sortions jamais. 

[3]- Henri Lefebvre, La proclamation de la Commune. 26 mars 1871. La fabrique éditions, 2018.

[4]- Elias Boisjean, Le moment communaliste ? Ballast, 11/12/19.

[5]- Elias Boisjean, Le municipalisme libertaire : qu’est-ce donc ? Ballast.fr

[6]- Daniel Bensaïd, Politiques de Marx, in Marx, Engels, inventer l’inconnu. Textes et correspondances autour de la Commune, La fabrique, 2008.

[7] - Henri Lefebvre élève l’image que le peuple parisien a de Paris autant à l’image puissante de la Jérusalem Céleste qu’à sa charge de sens. La proclamation de la Commune, p. 110.

[8] - « Les Communards ne pensent pas la société comme un tout, enveloppant des rapports à différents niveaux, mais comme une somme d’entités : les agglomérations sur le terrain. […] Cette puissance idéologique, véritable mélange explosif, destiné à ouvrir le passage aux forces les plus spontanées, enveloppe les germes de sa perte. Le mélange ne peut pas, à l’épreuve de la pratique, ne pas éclater en fragments hétérogènes.Ibid., p. 127.

[9] - « Sans nous interroger plus longuement sur un point difficile et controversé (à savoir si le marxisme est lui-même une idéologie, donc une doctrine historiquement relative), nous nous contenterons de rappeler que la méthode dialectique comporte une critique radicale de toutes les idéologies, une perpétuelle autocritique de  la doctrine qui s’y joint (le marxisme comme théorie historique, économique, sociologique, politique) et qu’à l’occasion de la Commune cette méthode trouva lieu et occasion de s’appliquer ». Ibid., p. 111.

[10]- Balbino Bautista, « 4, 5, 6, plus loin que l’inconscient… », l’en-je lacanien, N° 33 Être un symptôme / Être un poème. Décembre 2019, érès, revue de psychanalyse.

[11] - L’ADA5 aurait dû se tenir à la maison du peuple comme ceux qui l’occupent si étaient engagés. Ils ont préféré n’y organiser que le Off.

[12] - L’individualisme, aujourd’hui, est réductible au forçage idéologique que Macron veut imposer à n’importe quel prix avec son prétendu « système universel » de retraite : un âge pivot et un seul et même calcul pour tous. Il y va de la domination définitive de l’ultra-libéralisme et de notre aliénation collective autant que générale au travail entendu comme notre seule planche de salut.

[13] - Bill Mitchell, Nous entrons dans un nouveau paradigme économique, Mediapart, 23 février 2020.

[14] - Floréal Romero, Municipales : citoyennisme, municipalisme ou communalisme, par Pascale Fautrier, Mediapart, 23 février 2020. « On ne construit pas dans un moule pas plus qu’on ne s’y construit. Une fois dans le moule, on est obligé de s’y plier, de s’y conformer ; au mieux on l’aménage avec plus ou moins de succès mais toujours pour reproduire la même chose : de l’aliénation et de la destruction, ici et là-bas. ». Hélas, si ! Si le langage est un tel moule, on s’y construit autant qu’on le construit. Il est possible que nous n’en sortions jamais définitivement.

[15] - Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France (2012-2014), Fayard, 2015. Poids et Mesures du Monde.

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