Se faire le passeur de son expérience, c’est savoir la reconnaître,

Pour l'avènement d'un autre discours qui fasse histoire

 

 Se faire le passeur de son expérience, c’est savoir la reconnaître, ne pas cesser de l’écrire 

Pascal Quignard est un grand érudit. Il est de ceux pour qui l’éternité n’est pas de trop. Aimant les livres, il aime leur monde, il aime, plutôt que le réel, leurs lettres, les lettres. Un livre serait toujours « une rive bouleversante, à l’écart du monde, qui donne sur le monde, mais n’y intervient en aucune façon ». Un livre, serait un chant solitaire, qui ramène « une très profonde musique qui a commencé avant que le monde apparaisse », que « seul celui qui lit entend », mais que « la vraie musique peut-être relaie elle aussi dès lors qu’elle est écrite ». « Pourquoi est-ce que je rapporte ce récit ? Simplement dans le dessein que quiconque le lira et moi-même, dit Augustin, nous mesurions la profondeur de l’abîme d’où nos cris doivent provenir afin de s’élever vers toi. » « Les pages que je viens de rassembler sont difficiles. Elles sont à mes yeux sans reproche mais je sais que leur saveur est tellement savante que les gens s’en offenseront ». 

Qu’on ouvre un livre, il nous rapporte, en tout cas, à une origine caverneuse ou lumineuse de quelque scène du monde. Ici, dans la basilique de Milan, l’extase d’Augustin contenant la propre contemplation d’Ambroise lisant. Augustin, qui se fit baptiser pour avoir vu l’évêque Ambroise lire, milita pour le péché originel : « j’ai peine à compter mon enfance au nombre de mes jours. Je m’évertue en vain à la fondre aux saisons que j’ai vécues et à ce siècle où nous sommes. Dans la région ténébreuse de mes oublis, mon enfance est toute semblable au temps que j’ai passé dans le ventre de ma mère. Si j’ai été conçu dans l’iniquité, si c’est dans le péché que ma mère me nourrissait tandis que j’étais logé en elle, où ai-je été innocent ? Quand ai-je été innocent ? Il me faut omettre ce temps et cette enfance. Quelle relation puis-je entretenir avec eux puisque je n’en trouve plus en moi les vestiges ? » 

« En lisant », répond Pascal Quignard, puisqu’il y a dans cette élévation, au-delà du plaisir de lire, cette singulière « émotion qui a quitté le dialogue, qui s’est dépouillée des étapes de la signification, qui ne cherche plus à être approuvée par les autres hommes à l’aide du langage ». Toutes les scènes du monde ne sont pas aussi sublimes et lumineuses. Pour profonde qu’elle soit, la faille par laquelle l’âme tombe, a un fond et un roi, un mort, Chaos, qu’on y dénie. Tel est le royaume dans lequel Zeami, un chaman en disgrâce, le shôgun l’avait exilé sur l’île de Sado, s’abîma. Ayant rassemblé et déposé les pages savantes qu’il avait écrites des années durant dans l’armoire qu’il tenait de son arrière-grand-père, il écrivit une lettre au fantôme de son fils Kanze. 

« Là où tu es, pleures-tu ? Mon petit, comme je t’aimais ! Pourquoi m’as-tu devancé dans les fumées noires ? [...] De nos jours on aime rire. On ne consent plus à l’évocation des disparus, au rituel et aux dons comme on le faisait durant les premiers millénaires ». La lettre de Zeami à Kanze est exemplaire, elle témoigne d’un espace où il n’y a pas d’humanité, pas d’autre humanité, que celle qu’on y apporte et met. Si Zeami s’enquiert de la nature du lieu et conclut à une douleur aussi déchirante qu’inexprimable, sa lettre contient un reproche qu’il retourne contre lui. Où, dans la mort, depuis la mort, son fils lui dérobe son visage, Zeami avoue deux choses, que son visage, il l’a perdu ; et, s’il est désespéré que son fils ne soit pas du nombre de ceux auxquels il s’adresse, qui ont lu autant que lui, qu’il ne s’adresse pas davantage à eux qu’à lui. Pourquoi ? Parce qu’il lui faut reconnaître qu’il a toujours cru et croit toujours qu’il existe un être, quelque « singe bouleversant assis sur un morceau de pierre noire » qui aurait tout lu. Peu importe, cependant, que cet être n’existât pas, il se trouve des livres pour tromper le désespoir, qui masquent notre rapport à la vérité des choses. 

Néanmoins, « Vois-tu, mon fils, il y a eu une période de ma vie où je ne sortais plus de chez moi et où il me fallait, pour désarmer l’angoisse, une ration de dix livres par jour. [...] Or, s’il y a une joie d’avoir survécu à ses peines, il en est une autre, beaucoup plus profonde et presque attirante, qui consiste à les contempler toutes de loin dans la nuit, dans le lointain, dans la vapeur qui naît de l’été, où ravinées sous la pluie d’automne, ou déformées dans la pénombre de l’hiver, et comme inversées à l’autre bout du monde. [...] Cette adresse, si vide qu’elle soit, n’est pas vide ». Après cette lettre, Zeami n’écrivit plus. 

Au seuil de sa mort, Zeami donna les clés de l’armoire qui contenait ses écrits à son disciple Zenchiku et lui dit qu’il connaissait le voleur de Kinuta. Disant qu’il a volé comme le voleur de Kinuta volait, il précisa que nous volons la langue que nous parlons comme les japonais ont volé aux chinois leur système d’écriture et aux moines jaunes leur bouddhisme, comme lui-même a volé tout ce qu’il a lu, et lui enseigna qu’est voleur quiconque « entre tout seul, le coeur battant, tous les sens en alerte, tout le corps tendu, les yeux impatients, au coeur de la nuit, dans la maison où il ne connaît rien. Comment ne pas se faire prendre si on procédait en foule ? J’étais seul quand je suis entré dans la maison obscure et silencieuse. Toute ma vie il me semble que j’ai été aussi seul à lire que je puis l’être maintenant à mourir. »

Zeami ne ment pas. S’il est un voleur, il est le voleur qu’il dit être, un « vrai voleur », il n’y a pas d’autres voleurs que vrais, il n’est pas un menteur. Son adresse, si vide de sens qu’elle soit, n’est pas vide, elle enseigne. Quoi ? Qu’il n’est pas un meurtrier, il n’y a personne à déposséder, mais une multitude d’autres avec lesquels, il est toujours possible de faire du commun, cela reste permis.Si, au regard du temps, la mort était jadis le seul roi, nonobstant la magie et la religion, qui concourent au meurtre12, elle l’est restée. 

Alors la thèse de Pascal Quignard : l’homme aux trois lettres est le roi furtif— celui quiva et vient — à l’aide de sa langue silencieuse— celle qui s’écrit etse tait— entre les deux royaumes— utérin et solaire— où se tient tout entière la brève expérience possible pour chacun. 

Sublime projet qui nie la mort. Jésus est vivant ! Si l’identification à l’Homme Jésus oblige, elle nous soumet à un discours double, deux choses contraires existent en même temps. Or, il n’y a, selon Zeami, qu’une langue, que nous volons ; muette, littérale, la langue que nous volons nous écrit où, menteuse, littorale, la parlote nous élève. Les deux royaumes, «utérin et solaire», qui nomment les deux cordes que sont l’imaginaire et le symbolique, nous impliquent comme réel, en sorte que nous sommes aussi menteurs que voleurs.

Le mont Calvaire est un lieu d’institution du sujet si le crucifiement de Jésus est le moment d’une institution double, à la fois mortelle et éternelle. Sa maison n’est pas sa maison, sa maison est au Paradis.Ses parents ne sont passes parents, est son frère, est sa soeur, est sa mère, qui fait la volonté de Dieu. Deux mauvais garçons, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche furent crucifiés en même temps que lui.En écho de la foule, l’un des deux autres, l’insulta et l’invectiva : «Est-ce que tu n’es pas le Christ ? Sauve-toi donc, et nous avec toi» tandis que l’autre le fit taire: «Tu ne crains même pas Dieu, toi qui subis la même condamnation ? Pournous, c’est justice; carnous recevonsun châtiment mérité des actes que nous avonsfaits; mais lui n’a rien accompli de mal.» Puis, il dit: «Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu reviendras en ton royaume.» Et Jésus lui répondit: «En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis.» Zeami n’est pas identifié à Jésus, il ne plaide pas pour le même horizon.

À l’expiration de Jésus, parmi les présents à la scène, un des centurions romains, quiy figurait, rendit gloire à Dieu: «Vraiment cet homme était juste.» Juste? Oui, un juste selonla volonté deDieu ! Et, un peu plus.Endemandant à boire,Jésus accomplit ce quiestécrit,il se fait l’élu de Dieuoù ildénieque Dieu puisse abandonnerceux ou cellesqui se reconnaissenten lui; ceux-cioucelles-là, qui, vraiment, le reconnaissent, sauront toujours le retrouver.

Il y a, donc, lire et lire, lire ce qui est écrit, l’interprète et répète, et, ce qui, écrivant, s’y hasarde et le détermine et, encore, une épreuve de vérité, la réflexion de quelque miroir, sa régression topique : ou l’assomption d’une mort qui porte la vie ou la petite mort de quelque aliénation à quelque promesse. C’est sur ce plan qu’intervient la subversion chrétienne. Sondéniaidant, Jésus permetaumoide faire, moyennant le symptôme,monde; en instituant del’Un,Jésusfait société, il installe une domination de l’Homme,son hypocrisie.

En ces temps de crise sanitaire, sociale, économique, écologique pour fait de pandémie, que reste-t-il de notre monde ? Ce qu’il était en 1847. À la fin du roman d’Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, «le narrateur décrit Heathcliff allongé sur le tombeau de Catherine. La définition de l’amour que donnait Catherine elle-même, quand elle était encore vivante, était la plus simple qui soit: «I am Heathcliff». C’est le transfert à l’état pur. C’est toujours la possession. Le jour même où elle est enterrée, au coeur de la nuit, alors que la neige tombe par rafales, Heathcliff survivant, allongé sur la pierre, désespéré, est immobile. Alors qu’il est étendu de tout son long sur la tombe de «sa» morte, tout à coup, il se lève. Il prend une bêche. Il creuse dans la neige, il perce le froid glacial de la couche de terre. Il touche le cercueil où Cathy est enfermée. Il croit qu’il entend un soupir–a sigh–un souffle impossible qui monte de la terre. Il a l’impression qu’elle revient sur terre, qu’elle se tient à ses côtés, qu’elle l’accompagne. Son âme s’apaise car l’esprit de la morte est là, auprès de lui, avec lui. Il se redresse. Il range la bêche dans l’abri. Il semble qu’il s’en aille seul dans le sentier, sur la lande, dans la neige. Ils s’en vont tous les deux dans la nuit et la neige. Pascal Quignard, L’Homme aux trois lettres, p. 181.

L’éternitéest de trop et le Moi aussi ! La question que Peggy Larrieu soulève, …Et si au fond, comme le suggère Ismail Kadaré dans L’entravée, nulle Eurydice ne suivait Orphée lorsqu’il a franchi le seuil des Enfers, est toujours actuelle.

Eurydice nesuivait pas Orphée lorsqu’il a franchi le seuil desEnfers.Morte, elle était.C’estune question de temps, si pour une femme comme pour un homme, mais aussipour un enfant, l’autre comme semblableest supplémentaire.

En un certain sens, la pandémie est un cauchemar, c’est un moment fâcheux de vérité. Il n’y a pas de monde sans limite, le monde a, au moins, trois limites et un défaut, celui d’instituer une domination et son calcul, qui permettent beaucoup de choses moyennant les deux fléaux qu’ils installent, d’un côté, l’éternité, de l’autre, l’argent. Défaits du Vrai, passées, néanmoins, les barrières du Beau, du Vrai et du Juste, il y a encore sans la loi du beau et du juste. C’est notoire !

Comme tout discours, le discours courant a son noeud, n’importe quelle forme d’individualisme, qu’elle se veuille socialiste ou libérale, y joint, malgré nous, le marxisme au freudisme en sorte qu’il répond pour nous tous, contre nous, selon un sens double, qu’on qualifie d’ambivalence, de nos existences, la « sécurité » plutôt que leur liberté. Oui, cemoment de vérité nousrappelle àce que nousavons oublié et sur quoi nos élites, qui s’ensont accommodées, nous ont endormis, le réel de la lutte des classes. C’est un enjeu decivilisation : le travail n’est pas la condition de nos vies.

 

Ce qui, pour les uns, aujourd’hui, est un effondrement matériel de leurs conditions d’existence n’est pas, la répétition n’étant qu’un forçage de la vérité, nécessairement vrai pour d’autres, qui mènent leur guerre idéologique de classes (Roland Gori, « Et si l’effondrement avait déjà eu lieu ? »). Macron a bien déclaré, dans une confusion générale, qu’il était « en guerre ». Où les représentants les plus acharnés et les plus sourds du capitalisme, tels les présidents des États-Unis et du Brésil, passent en force, d’autres, plus subtils, mais aussi sourds, cherchent, à la manière d’un Macron, à imposer une retraite universelle qui aliènerait pour longtemps la majorité d’entre nous à un marché du travail prescrit par eux. Tout « en même temps » n’est jamais que la déclinaison d’un « je sais bien, mais quand même », plutôt que la bénignité, l’avidité. Je ne dis rien qu’on ne sache déjà. 

Jean-Pierre Lebrun, qui est psychiatre et psychanalyste en Belgique, avance le jugement de Michel Houellebecq sur la crise, que « nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un monde nouveau ; ce sera le même, en un peu pire20 ». Pourquoi ? Michel Houellebecq sait que cette crise est un moment de vérité pour le capitalisme. Saura-t-il, il s’y est préparé, toutes les lois que nos politiques débattent vont dans le sens d’une subordination décisive au travail, une fois de plus gagner sa guerre, toujours imposer sa domination de classe. Sans une insurrection massive, idiote, il est impossible que le capitalisme perde sa guerre. Pourquoi ? Jean-Pierre Lebrun nous le dit, à cause de la répétition dont nous devrions nous décaler. Or, qu’est-ce que la répétition ? Pour nous, rien d’autre que l’effet d’un discours double : ou le travail ou une petite mort, une vie qui n’est pas une vie. On a toujours les deux. La répétition, c’est le régime de vie commun à, au moins, trois quarts d’entre nous. C’est un fait, cependant que nous ne sommes pas tous assujettis à la répétition, et qu’on peut, pour qui y est concerné, en sortir, un par un, une par une, nous a appris Jacques Lacan et, donc, que la question se pose bien de savoir si on peut en sortir collectivement. Quelque chose s’y oppose l’identification aux maîtres. 

Si le regard esthétique est une construction, une idéalité nécessaire à la morale autant qu’à la religion, le beau ne l’est pas. Intrinsèque à lui-même, il s’impose dans sa réalité même comme émotion ou sentiment ; autre chose est sa sublimation dans la beauté. Je paraphraserai Christian Godin : « Pendant les siècles classiques, [le beau] est omniprésent, dans les constructions, les objets et les oeuvres, dans l’apparence corporelle aussi, du moins dans les couches privilégiées de la société. Mais même le peuple, constitué d’une majorité de paysans, à l’écart de la culture classique, a un sens pour ainsi dire immanent du beau. Aucun village au monde n’est laid, qu’il soit fait de terre, de bois ou de pierre. Tous les objets de la vie quotidienne et de la vie de travail étaient beaux. La beauté, a-t-on pu dire, est la splendeur des riches et [s’agissant du beau, mentant] la consolation des pauvres ». Si on doit plutôt qu’élargir, comme le romantisme l’a fait, la beauté au beau, se couper de la beauté sans renoncer au beau, c’est bien parce que la révolution romantique, en réaction explicite à la première destruction massive de la nature, est contemporaine de la première révolution industrielle. Mais, pas seulement, si le romantisme précipite une annonce, une proclamation solennelle de la mort de Dieu. Durant des siècles, l’Église, Augustin en tête, a dénaturé notre rapport à la nature : les hommes, pas plus que la nature n’est belle, ne sont beaux. Dans sa démesure, la nature est belle. Pendant le confinement, les prés, que des tontes répétées rendaient stériles, se sont couverts de tapis de fleurs avec, entre les autres fleurs, des orchidées et des jacinthes qu’on ne voyait plus, plantées au milieu d’hautes herbes. Que nous ne finissions pas de sortir du confinement, comme nous ne finissons pas de sortir de la répétition, est une opportunité dont il n’est pas sûr que nous sachions nous saisir pour changer notre rapport au monde. L’art contemporain, en effet, du même coup qu’il chassait la beauté, a chassé le beau. D’un côté, l’art se réduit à l’originalité absconse de la performance ; de l’autre côté, il s’identifie dans son traitement du corps féminin à l’exploitation de nos plus basses dispositions. Maurizzio Cattelan vient encore de s’illustrer. Sa critique perverse du capitalisme le re-duplique. Faisant du capitaliste un singe, qu’il met face à sa tentation, il fait de nous des cons, d’autres singes. Si nous pouvons vivre sans la philosophie, sans la musique, sans l’art, nous ne pouvons pas vivre sans joie, ni beau. 

Albert Camus, puisque c’est de lui que Peggy Larrieu part, tente l’irréconciliable, sauver la philosophie, si la peste noire, que fut le nazisme, est une parabole de la répétition, un de ses moments de vérité, dont le capitalisme est, finalement, sorti vainqueur. 50 ans ont suffi pour qu’il se remette, décisivement, en selle : « je veux exprimer au moyen de la peste l’étouffement dont nous avons souffert et l’atmosphère de menace et d’exil dans laquelle nous avons vécu. Je veux du même coup étendre cette interprétation à la notion d’existence en général23 (note :). » La réalité de la transparence a son pendant dans le regard omniscient du souverain légiste, le « miroir poli du néant ». Il n’y a pas d’idéal de la transparence, sinon pour un maître. La transparence n’est pas un idéal. Où nous nous croyons invisibles, nous sommes transparents, l’inconscient freudien est passé par là, il s’étale partout. « La crise sanitaire a [bien], en effet pour conséquence d’accentuer le mouvement de grand blanchiment, la « grande lessive » pour parler comme Jean Baudrillard (note), au nom d’un impératif de transparence à des fins prophylactiques. » 

La tyrannie est l’idéologie qui convient le mieux au capitalisme, en sorte que, dans son fond, il est totalitaire et hygiéniste — à propos de la pandémie actuelle, certains médecins, et pas seulement eux, ont pensé qu’il était éthique de nous passer des vieux et de les abandonner à leurs âges. Où la liberté n’est qu’un nom, le droit est mis au service de la répression pour justifier la violence d’État et la domestication de l’être y passe par l’ambivalence, « une pensée double » qui légitime de fait une domination. 

Le Moi, comme instance prédatrice, est de trop ! Et, aucun d’entre nous, aucune d’entre nous, n’est sans ombre. 

Le retour du droit et de l’État en ce temps de pandémie dit assez quelles limites, ils sont. « Voilà, remarque François Ost, qu’en quelques jours la menace globale rendait son lustre à cette forme juridique de (gouvernement). Voilà que l’urgence rappelait le sens du collectif, voilà que la montée des périls suscitait à nouveau le besoin d’une autorité. L’État, qu’on croyait dépassé, redevenait le cadre naturel de la réaction — et déjà on se rappelait l’existence des frontières. Le gouvernement, dont on disait qu’il était un problème, devenait soudainement la solution. La loi, qu’on croyait obsolète, redevenait l’outil évident de la décision. Et les sanctions, sévères, qui l’accompagnaient, paraissaient légitimes. [..] On redécouvrait les vertus du droit, le sens du collectif, la valeur de la solidarité. Cela, assurément, restera un acquis. Mais, entre le trop peu ainsi conjuré et le trop de droit qui menace (on veut dire un droit exagérément autoritaire), la limite est vite franchie. »

Que les vertus du droit restent un acquis est incertain pour une raison qu’on méconnaît. Le sens du collectif et la valeur de la solidarité, s’ils sont une reconquête des présentes luttes sociales, s’organisent, de plus en plus souvent, en dehors de l’État de droit et de sa culture de la mesure. Pourquoi ? Parce que toutes les mesures législatives que l’État prend attestent, où ce qui est juste n’est pas forcément vrai, notoirement de sa partialité et de ses atteintes à nos libertés fondamentales. Où l’État ne passe pas en force, il passe subtilement en négociant des lois relatives au travail, qui hypothèquent durement nos vies, en sorte que les gouvernements font l’objet d’une défiance qui va jusqu’au rejet. La question est, donc, bien celle de savoir si nous pouvons sortir ensemble collectivement d’un système occupé à se relancer sur le dos de la majorité. D. Salas nous le dit, « l’État de droit cède la place à l’État de puissance, celui-là même que théorisait Carl Schmitt. Un régime dans lequel la décision se substitue à la norme, et le chef (le souverain), [mais aussi n’importe quel maître] à l’autorité légale. » 

La question de savoir si un monde privé de droit est envisageable, par contre, ne se pose même pas. Un tel monde a déjà existé, en Chine ancienne. Il n’y a qu’un sujet, le Prince. Ce monde, c’est purement et simplement, le totalitarisme, le « travail-esclave » dont parle S. Weil ou la « vie nue » dont parle G. Agamben : un travail contre sa subsistance. 

Un monde sans droit est toujours possible. Des sociétés sans droit ont existé dans le passé. Aujourd’hui encore, de nombreux groupes vivent sans droit, mais pas sans règle, ni convention ou quelque norme, au sein de nos sociétés contemporaines. Si on admet que le langage est la première des institutions qui assure cette régulation non juridique, on admet aussi plus fondamentalement que l’intersubjectivité entre membres d’un groupe a pour condition que chacun s’approprie un système signifiant hérité, dont il n’est pas l’auteur. 

Le monde, notre monde est-il possible sans droit ? Oui, à condition de supporter et surmonter l’effroi d’une certaine solitude à partir d’une certaine assurance, savoir que face à la mort, on est seul à mourir, les autres restent. Si nous suivons François Ost, nous pouvons soutenir à partir de Paul Ricoeur sur un double plan épistémologique et moral, ce que les psychanalystes savent aussi. Jacques Lacan a établi pour leur compte qu’il fallait  du trois pour faire aussi bien du collectif que de l’un : Tres faciunt collegium. Pour les psychanalystes, comme pour Tchouang-tse, c’est le langage lui-même qui assure la triangulation symbolique.Le langage nous force à supposer «un qui sait», qu’il faut destituer – où il n’y a pas d’auteur au savoir, le réel en est plein –, sans quoi, on reste aux prises d’un discours double qui, fort de sa répétition, assoit la domination qu’on connaît.Il reste possible, mais c’est incertain, s’il faut, où le travail n’est pas la condition de nos vies, une morale, et il faut cette morale, de faire association sans faire institution, ce qui suppose que la place du tiers soit vide, réellement vide, inoccupable, pas d’État, donc. Sacrée division !

La fin d’un monde n’est pas la fin du monde. Les époques se suivent et ne se ressemblen tpas, avance en forme de provocation Michel Maffesoli. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas ceque dit Joseph de Maistre. Rigoureux, De Maistre assume le régime de la répétition, ce que Maffesoli, aussitôt, confirme. « Ne dit-on pas que la première inscription dans la pierre, à l’origine de la culture gréco-latine, attribuée à Anaximandre de Milet, rappelle cette chose fort simple: genesis kai phtora, phtora kai genesis, genèse et déclin, déclin et genèse ? »

Le paradoxe de la répétition est que, si toujours nous répétons, nous ne faisons pas histoire, nous sommes toujours rappelés à une origine mythique. C’est le cas pour Jésus à qui la formule de Léon Bloy, « le prophète est celui qui se souvient de l’avenir », s’applique. Dans son cas, Jésus réalise l’Écriture, l’interprétant, il l’écrit en vérité. Comme le Socrate du Banquet, Jésus permet qu’on s’identifie à lui, en sorte que faire une généalogie du progrès, ce que Maffesoli propose, ne s’impose pas, si ce qu’il reste à éradiquer de la magie dans le discours dominant, n’est rien d’autre que la puissance toute imaginaire du moi, sa gonfle narcissique (cf.,le mythe chinois du «meurtre de Chaos »). Des égoïsmes, qui vont contre l’intérêt général, ce n’est pas ce qui manque. Ils sont assez nombreux pour imposer leur domination.

Ainsi, la Cour des comptes rapporte-t-elle que pour«rémunérer l’excellence» et rétribuer les performances individuelles de ses chercheurs, la Toulouse School of Economics a «mis en place un système de rémunération“au mérite”, fondé sur l’octroi de primes aux chercheurs qui publient dans les cent meilleures revues internationales d’économie (dont aucune n’est française). Un mécanisme de calcul sophistiqué permet de fixer de manière objective le montant de la prime en fonction du statut de l’article, du nombre de co-auteurs, de son volume et du classement de la revue : si la revue figure parmi les cinq meilleures revues du monde, la prime est niveau le plus élevé. » Cour des Comptes, Rapport annuel 2012, p. 605 

Une des formes et non des moindres, de la modernité, est la confiance dans un progrès de l’humanité infini. Pourquoi ? Parce que, il y a, malgré la répétition, progrès. Il est indéniable qu’il y ait du progrès. Selon Maffesoli, à la réserve près relative à l’histoire, qu’elle est encore à venir, Vico semble aller dans ce sens, qu’il y a progrès malgré la répétition. Où il s’agit de n’accorder aucun crédit aux « érudits », il s’agit aussi de « déraciner la croyance dans la sagesse des Anciens ». Tout mythe, dit-il, est mythe des origines, et dès qu’il est question de poser l’origine d’une forme sociale, il est fait immanquablement appel à un mythe. On retrouve, d’ailleurs, la même argumentation chez Max Weber, qui conclut autrement que Léon Bloy : les prophéties ont conduit au « désenchantement du monde » et suscité les fondements de la science moderne, de la technique et du capitalisme. 

 

Le progrès, on le confond d’autant plus facilement avec la croissance qu’il apporte un confort. Autre chose, donc, est sa surexploitation économique, exploitation dont, depuis le XIXe siècle, participe toute idéologie progressiste, en sorte que le progrès s’est, en effet, accompagné d’une dégradation de nos conditions d’existence, qui n’a pas cessé de s’accélérer au point qu’aujourd’hui nous nous trouvons à devoir faire face à des sociétés de surveillance transparentes à elle-même. Ne nous y trompons pas, l’utilitarisme, et pas seulement lui, cela vaut pour toute idéologie qui nie le temps, faire d’un sujet, un pur instrument, ne le réduit pas à l’objet qu’il est aussi, comme objet, elle le nie déjà comme vivant ! Sur ce point litigieux A. Supiot a tort. Son paradigme est celui d’un détenu anglais tournant pour rien une manivelle fichée dans le mur de la cour de sa prison. Dès qu’on est deux, on est trois, c’est le mystère du deux, fût-il forclos, de s’imposer comme tiers. Que la machine, elle, soit folle, est sans importance, pourvu qu’elle aligne ses logarithmes. Si nous résistons, quand nos résistons, nous résistons depuis nos corps35 à l’impérialisme de l’Un et à son effet majeur, aujourd’hui, son caractère totalitaire. Enfin, il n’y a, à ma connaissance, qu’une seule idéologie, qui ne nie pas le temps, qui, jusqu’à preuve du contraire, l’accueille, c’est l’anarchie « communaliste ». 

 

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