« Oser l’impossible », et néanmoins le penser

commentaire d’une proposition adaptée

 

 

oser l’impossible et, néanmoins le penser

 

Un entretien opportun du 31 août 2019, relatif à notre « expérience », qui plaide pour une « insurrection pacifique » et se félicite de la multiplication des mouvements populaires, nous autorise à mettre en cause notre mouvement et nos volontés de n’être « guides » que de nous-mêmes. Raoul Vaneigem s’en entretient pour le journal Le Monde avec Nicolas Truong.[1]

 

« Oser l’impossible », c’est déjouer une double domination, se passer de l’Homme et de Dieu. « Oser l’impossible », c’est, ni plus, ni moins, désavouer tout pouvoir hiérarchique, qu’il soit religieux, économique ou politique ; c’est aussi reconsidérer son rapport à la prédation et au sacrifice, qu’il concerne la nature, les femmes, la compétition ; c’est récuser en acte la nécessité du travail aliéné. Le « Mouvement des occupations », qui fut, selon Raoul Vaneigem, la tendance la plus radicale de Mai 68, peut néanmoins se prévaloir d’une « prise de conscience » qui marque un point de non-retour dans l’histoire de l’humanité :

 

La vraie vie, [« dévorée par la formidable vague d’un consumérisme triomphant, celui-là même que la paupérisation croissante assèche aujourd’hui, lentement mais sûrement »], ne [peut] se confondre avec cette survie qui ravale le sort de la femme et de l’homme à celui d’une bête de somme et d’une bête de proie. […]

 

Tout se grippe par le haut. Ce qui naît par le bas, ce qui prend sa substance dans le corps social, c’est un sens de l’humanité, une priorité de l’être. Or, l’être n’a pas sa place dans la bulle de l’avoir, dans les rouages de la mondialisation affairiste. Que la vie de l’être humain et le développement de sa conscience affirment désormais leur priorité dans l’insurrection en cours est ce qui m’autorise à évoquer la naissance d’une civilisation où, pour la première fois, la faculté créatrice inhérente à notre espèce va se libérer de la tutelle oppressive des dieux et des maîtres.

 

La confiance de Raoul Vaneigem dans l’annonce de la fin d’un monde parvenu à son stade ultime de développement, le Capitalisme, et de son effondrement, l’autorise à parier sur ce que la multiplication des mouvements populaires augure et anticipe, le radical de l’insurrection des gilets jaunes : changer d’horizon, passer du Ciel à la Terre ! Changer d’hygiène de vie !

 

L’heureux effet d’un capitalisme qui continue d’enfler à en crever, c’est […] qu’il incite ceux d’en bas à défendre avant toute chose leur existence quotidienne. Il stimule la solidarité locale, il encourage à répondre par la désobéissance civile et par l’auto-organisation à ceux qui rentabilisent la misère, il invite à reprendre en main lares publica, la chose publique ruinée chaque jour davantage par l’escroquerie des puissances financières.

 

Que les intellectuels débattent davantage des concepts à la mode dans les tristes arènes de l’égotisme, c’est leur droit. On me permettra de m’intéresser davantage à la créativité qui va, dans les villages, les quartiers, les villes, les régions, réinventer l’enseignement bousillé par la fermeture des écoles et par l’éducation concentrationnaire ; restaurer les transports publics ; découvrir de nouvelles sources d’énergie gratuite ; propager la permaculture en renaturant les terres empoisonnées par l’industrie agroalimentaire ; promouvoir le maraîchage et une nourriture saine ; fêter l’entraide et la joie solidaire. La démocratie est dans la rue, non dans les urnes. […]

 

J’ai […] lieu de me réjouir de l’apparition d’un mouvement qui n’est pas populiste, mais populaire, décrétant dès le départ qu’il refuse les chefs et les représentants autoproclamés. Voilà qui me rassure et me conforte dans la conviction que mon bonheur personnel est inséparable du bonheur de tous et de toutes. […]

 

Je mise sur l’expansion du droit au bonheur, je mise sur un « pacifisme insurrectionnel » qui ferait de la vie une arme absolue, une arme qui ne tue pas.

 

« Faire de la vie une arme absolue, qui ne tue pas », c’est vouloir abolir le monde de l’Homme ; c’est vouloir délégitimer le permis de tuer et congédier le patriarcat ; c’est oser l’impossible et vivre selon un autre amour ; c’est être « émancipé », se « voir » pour autre chose qu’un bien ou un objet, et s’aviser que l’oppression de la femme relève celle de la nature[2].

 

Il y a du masculin chez la femme et du féminin chez l’homme, voilà une gamme assez souple pour que la liberté du désir amoureux y module à loisir. […] On ne me fera pas admettre que l’émancipation de la femme consiste à accéder à ce qui a rendu le mâle si souvent méprisable : le pouvoir, l’autorité, la cruauté guerrière et prédatrice.

 

Si « oser l’impossible », c’est abolir le monde de l’Homme, abolir le monde de l’Homme, c’est vouloir rendre la vie à sa gratuité. Sans raison, la vie est « gratuite », sans autre condition que son existence propre. Chaque être est unique, il n’y en a pas un seul pareil[3]. Rendre le vivant, tout le vivant, à commencer par la nature, à sa gratuité, c’est supprimer l’argent, sortir de l’aliénation.

 

L’éveil d’une « conscience humaine », qui ne préjuge que du vivant, plutôt que du profit, est une « expérience en cours » soumise à conditions[4].

 

L’incendie de la forêt amazonienne fait partie du vaste programme de désertification que la rapacité capitaliste impose aux États du monde entier. Il est pour le moins dérisoire d’adresser des doléances à ces États qui n’hésitent pas à dévaster leurs propres territoires nationaux au nom de la priorité accordée au profit. Partout les gouvernements déforestent, étouffent les océans sous le plastique, empoisonnent délibérément la nourriture. Gaz de schiste, ponctions pétrolières et aurifères, enfouissements des déchets nucléaires ne sont qu’un détail au regard de [l’accélération] la dégradation climatique. […]

Voilà où le combat se situe, à la base de la société, là où la volonté d’un mieux-vivre jaillit de la précarité des existences.

 

Le double écueil d’une insurrection pacifique

 

Sujettes à la création et l’implosion de bulles monétaires, les crises systémiques, qui détruisent et ruinent le capitalisme, aujourd’hui numérique et financier, sont ce qu’en dit Raoul Vaneigem, dans l’ordre des choses, nécessaires à sa régénérescence. Elles sont, à la fois, leur « heureux effet » et un premier écueil, si le réveil de la « conscience humaine », comprise en son sens, ne prend pas de vitesse cette régénérescence. Pourquoi ? Parce que cette régénérescence est d’abord subjective, interne à chaque Moi et que les élections sont là pour ça, obtenir l’union sacrée autour d’Un. C’est le deuxième écueil :

 

La conscience humaine aura progressé de façon appréciable lorsque les tenants du pacifisme bêlant auront compris qu’ils donnent à l’État le droit de matraque et de mensonge chaque fois qu’ils se prêtent au rituel des élections […].

 

Sans doute ! Mais, ce n’est pas suffisant, si nous ne pouvons pas nous satisfaire de refuser de voter. Des élections, nous devons nous occuper, nous sommes tenus de les dénoncer du dedans.De fait, nous soutenons tous,depuis que l’Homme parle, une question vieille comme le monde. Cette questiondontnous sommes, aujourd’hui,en mesure de dresserlemalentendu[5], mais aussid’éclairer, sous un angle inédit, est bien celle de l’Être dans son rapport au calcul. Et, si « étourdis », par avance, Raoul et moi, nous nous réjouissons, c’est que la démocratie directe, partout où elle s’applique, surmonte la difficulté d’être.

 

Il est permis d’échapper aux « manigances » du Moi, de mettre en échec ses calculs ou, à défaut, de les écarter. Il y faut une volonté, des volontés, de nombreuses volontés. Si l’inconscient actuel n’est pas l’inconscient freudien, cette question, qui engage notre liberté, court toujours, elle implique qu’on lève un mensonge, le déni dont se fomente notre rapport à la vérité. Ce déni, qui voile le trou de la vérité et nous rend sourd au temps, nous protège de son réel.

 

Si le temps logique propre à quiconque correspond à ce que Lacan en dit, l’instant de voir, le temps pour comprendre et le moment de conclure, un par un, une par une, nous pouvons refuser d’être représenté(e) non seulement choisir, plutôt le réel de la lettre et son discours muet, que le réel du nombre et son discours verbeux, mais aussi nous employer à propager la gratuité :

 

L’entraide et la solidarité festive dont fait montre l’insurrection de la vie quotidienne sont une arme dont aucune arme qui tue ne viendra à bout. Ne jamais détruire un homme et ne jamais cesser de détruire ce qui le déshumanise. Anéantir ce qui prétend nous faire payer le droit imprescriptible [de la vie][6].

 

Sans autre obligation que la reconnaissance de son existence, la vie est altruiste, amorale.

 

 

[1]- Raoul Vaneigem, « Nous n’avons d’autre alternative que d’oser l’impossible».Le Monde, IDÉES,31 AOÛT 2019.Raoul Vaneigem a récemment publiéContribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande(Rivages, 2018).

[2]- « En revanche, il serait temps, précise Raoul Vaneigem, de s’aviser qu’il existe une relation entre l’oppression de la femme et l’oppression de la nature. Elles apparaissent l’une et l’autre lors du passage des civilisations pré-agraires à la civilisation agro-marchande des États-cités. Il m’a semblé que la société qui s’esquisse aujourd’hui devait, en raison d’une nouvelle alliance avec la nature, marquer la fin de l’anti-physis (l’antinature) et partant reconnaître à la femme la prépondérance « acratique », c’est-à-dire sans pouvoir, dont elle jouissait avant l’instauration du patriarcat. J’ai emprunté le mot au courant libertaire espagnol des acrates ».

[3]- « Peut-être le temps est-il venu d’explorer les immenses potentialités de la vie et de privilégier enfin le progrès non de l’avoir mais de l’être ».

[4]- « Rien n’est jamais acquis, mais la conscience humaine est un puissant moteur de changement ». Lors d’une conversation avec le “sous-commandant insurgé” Moises, dans la base zapatiste deLa Realidad, au Chiapas, celui-ci expliqua qu’ils durent contrarier la misogynie des Mayas et insister pour que les femmes acceptent d’exercer un mandat à l’assemblée des assemblées, la “junte du bon gouvernement”, où sont débattues les décisions des assemblées en sorte qu’il ne viendrait plus aujourd’hui à un homme l’idée de traiter les femmes de haut. […] Comme le disent les zapatistes : “Nous ne sommes pas un modèle, nous sommes une expérience”. »

[5]-Cf. supra,Kyoto/ 4 juillet 2019. J’y soutiens l’opposition de deux discours antagonistes dont l’un, le discours dominant, enveloppe l’autre, s’enroule autour de l’autre au point d’y être sourd.

 

[6]- Raoul Vaneigem a écrit « au bonheur »

 

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