Réformes iniques, réformes cyniques: Saison II

Quelle vision d’avenir pour le pays faut-il bien avoir pour brutaliser ainsi la jeunesse? En quoi les calculs financiers pourraient-ils avoir quoi que ce soit d’universel? Nous, collectif des personnels mobilisés de la cité scolaire Honoré de Balzac refusons le projet de réforme injuste des retraites. Nous demeurons opposés à la réforme des lycées. Nous serons en grève.

Nous avions au printemps dernier montré en quoi la réforme des lycées était motivée par une pure et simple volonté de réduire le nombre d’enseignants au sein de l’école et de faire ainsi des économies budgétaires, dans le total mépris du travail et du bien-être des élèves et de leurs professeurs. La mise en place de cette réforme menée tambour battant s’est faite sans considération aucune pour l’opposition massive de la communauté éducative. La confusion persistante sur les examens à venir dès janvier, l’anxiété croissante des élèves de première, les effectifs pléthoriques, sont bien les preuves qu’aucun souci pédagogique n’a présidé à son élaboration. Un coup de grâce terrible a été porté à l’école.

Nous sommes toujours très inquiets, en cette fin d’automne, quant aux dégâts que cette réforme des lycées va causer au cœur de la jeunesse, créant encore plus d’inégalités entre les élèves. Notre souci est la pensée en devenir de chaque élève, ce qui compte est l’invention pédagogique, le dialogue dialectique avec nos groupes classes, le déploiement de l’imagination de chacun, le temps du silence pour réfléchir. Tout cela est désormais rendu impossible.

Quelle vision d’avenir pour le pays faut-il bien avoir pour brutaliser ainsi la jeunesse en formation ?

Début décembre, nous nous mobilisons contre une nouvelle réforme idéologique, celle des retraites – qui concerne tous les salariés, du privé comme du public, et a fortiori beaucoup plus tard nos élèves. La logique capitaliste lie ces réformes successives : il s’agit toujours de privilégier les intérêts particuliers par rapport au bien général, de défaire la solidarité, et de faire en sorte que l’État fasse des économies en se désinvestissant (en s’autodétruisant aussi alors).

Si les concepteurs de cette réforme clament haut et fort qu'elle préserve le principe de la répartition - les actifs occupés finançant les retraites - nous ne sommes pas dupes : ce n'est bien sûr qu'une façade. En effet, par son système à points, cette réforme introduit une logique purement individualiste où chacun va accumuler des points qui seront fonction de son niveau de salaire. Pour une grande majorité de salariés - et plus particulièrement pour les femmes aux carrières plus souvent interrompues et aux rémunérations inférieures - cela se traduira in fine par une diminution des retraites : pour ceux du privé parce que leur carrière sera de plus en plus morcelée en raison de la précarisation croissante de l'emploi privé ; pour ceux du public parce qu'ils commencent en général leur carrière à des niveaux de salaire assez bas, qui ne progressent ensuite que très lentement au fil des échelons gravis - à titre d'exemple, les enseignants devraient perdre entre 600 et 1000 euros bruts de pension par mois. Cette baisse annoncée des niveaux de retraite, que chacun va anticiper, va tous nous précipiter dans les bras des sociétés financières, prêtes à nous vendre des retraites complémentaires par capitalisation pour lesquelles la seule logique de l'épargne individuelle prime, et soumises aux aléas boursiers par l’intermédiaire des fonds de pension. Le PER mis en place par la loi PACTE n'a pas d'autre objet que celui de servir de "coquille d'accueil fiscal" à de tels produits d'épargne. Seuls les hauts salaires, capables de générer une capacité d'épargne conséquente, permettront d'en tirer vraiment avantage - encore faudra-t-il qu'une crise financière, jalon régulier du capitalisme, ne vienne pas réduire à néant cette épargne ainsi constituée.

Le projet de réforme présente cette nouvelle retraite comme « universelle » (tout comme l’école serait désormais celle de « la confiance »… usage orwellien du langage). Le gouvernement investit ces nobles termes de tout son cynisme. En quoi les calculs financiers pourraient-ils avoir quoi que ce soit d’universel, qui concerne l’humanité toute entière ?

La corruption des mots pour cacher de vils calculs est inadmissible. Nous comprenons bien par ailleurs qu’« universel » est utilisé ici contre « régimes spéciaux » (3% seulement des retraites pourtant !), histoire de diviser les gens, alors que l’on sait bien que ces régimes dits « spéciaux » le sont pour compenser dans de nombreux secteurs publics l’absence de treizième mois, de primes, les salaires inférieurs à ceux du secteur privé, les horaires de travail étendues (jusqu’à 2h du matin à la RATP), les nuits régulières loin de chez soi et les 2/8 ou 3/8 (à la SNCF). Nous comprenons bien également qu’ « universel » est utilisé pour camoufler le fait que les pensions seront toutes diminuées et l’âge du départ retardé, dans le secteur privé comme dans le public. Non seulement la pauvreté chez les personnes retraitées va augmenter, mais vont encore s’accroître les inégalités et l’individualisme.

Ce qui est pourtant universel est ce qui est en commun à toute l’humanité : la propension à accéder à la vérité, à l’idée de justice, à la beauté, à éprouver de l’amour au-delà de soi, au-delà du même. On en est loin avec ce projet de retraite, qui sépare les gens au lieu de les unir dans un élan commun, dans l’idée de participer à quelque chose de collectif.

Le travail, ça compte, ça se respecte. Les pensions de retraite doivent être la marque durable et définitive du respect pour le travail accompli au cours des années d’activité, souvent laborieuses et pénibles.

Quelle vision du travail et de la vie après l’activité salariée faut-il avoir pour oser diminuer ainsi les traitements, pour accentuer potentiellement la maigreur des pensions en diminuant la valeur du point en fonction de la conjoncture ?

Tout ceci est tragique finalement puisque ces réformes sont aussi maltraitantes pour les gens qu’inutiles dans ce système à bout de souffle. Nous ne savons plus très bien si croire que le remède aux maux de notre société est une haute finance toute puissante (fondée sur une abstraction creuse et dévastatrice pour la majeure partie de l’humanité), la bonne santé des entreprises, etc., est le fruit d’une incompétence profonde ou d’un cynisme total. Tout ce qui a été mis en place pour nourrir ces secteurs d’activité n’a en rien diminué la pauvreté ou le chômage, ou rendu notre pays exemplaire en termes de justice sociale.

Ces réformes qui s’enchaînent naissent d’une même triste vision du monde, on ne peut pas les considérer séparément. De nombreuses mesures sont inventées qui ne vont pas dans le sens de l’intérêt général, de la solidarité : le CICE (qui « coûte » 20 milliards par an sans créer d’emplois et qui devient une sorte de cadeau aux entrepreneurs, mais pas à leurs salariés), l’abandon de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (moins 5 milliards par an pour notre fiscalité). Tout cela, ce sont des choix de société clairement assumés - comme celui de ne pas lutter plus activement contre l’évasion fiscale (70 milliards par an actuellement échapperaient à la fiscalité française). Le financement des retraites pourrait se faire bien autrement que sur le dos des salariés.

Le principe de solidarité fait pourtant la richesse d’un pays, offre théoriquement la possibilité à chacun de vivre dignement, est vivifié par l’idée du collectif généreux. C’est en cela que ce principe est universel. Les liens qui se tissent entre les gens, entre les générations, entre la jeunesse, les actifs, et les retraités font le réel d’un pays vivable.

Nous refusons donc ce projet de réforme injuste des retraites. Nous demeurons toujours vivement opposés à la réforme dégueulasse des lycées. Nous serons par conséquent en grève à partir du 5 décembre.


Les personnels de la cité scolaire Honoré de Balzac


Et pendant ce temps-là, la banquise continue de fondre…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.