D’après une histoire vraie...

La solidarité et la vie : ce que c’est qu’une grève longue, vue de l’intérieur.

Depuis 8 jours maintenant, je n’ai plus vu mes élèves. On s’est écrit, certes. Croisés en manif, aussi, pour certains. Mais on ne s’est plus vus dans le cadre normal de nos relations, 36+1 bouts d’humanité enfermés 55 minutes durant dans quelques mètres carrés vieillis, encombrés de trop de tables et de chaises.

Je ne les ai plus vus, car nous sommes en grève. Reconductible. C’est long, 8 jours. Et ce n’est pas fini. Une grève, c’est ça : on arrête tout, on se pose, et on pense.

 

On pense à nos enfants. 

Intérieur nuit, banlieue parisienne. Ma fille s’est endormie en sursaut, au beau milieu d’un chahut sur le canapé, dans une position improbable, comme on est seul capable de le faire à dix mois. Je regarde ses traits si doux, j’entends sa respiration lente, je déborde de tendresse à la voir encore téter dans son sommeil, comme lorsqu’elle n’avait que quelques jours. Et je mesure la violence de ce projet de réforme, la violence du sort que l’on nous fait au quotidien, la violence sans doute de ce qui l’attend. J’en tremble. Est-ce l’angoisse ou la rage de voir ainsi ce monde de dominants - des mecs pour la plupart, évidemment - piétiner l’amour ? 

Ce que c’est que d’être parent, et d’être mère, donc femme, dans le monde de cette réforme… Une réforme qui, parce que ses deux parents sont enseignants, fera peser sur notre fille devenue jeune adulte - nous sommes de “vieux parents” de quarante ans, comme nombre de collègues - l’entretien de parents qui n’auront sans doute plus les moyens de subvenir à leurs propres besoins, si la dépendance vient à les frapper un jour. Une réforme qui me pénalisera aussi, parce que je suis femme. Parce que même dans la fonction publique où les salaires sont en théorie égaux, les femmes restent plus touchées par les temps partiels, franchissent moins vite les échelons, font moins d’heures supplémentaires, et finissent leur carrière avec un salaire inférieur à celui de leurs collègues masculins.

 

On pense à nos élèves, aussi, qui sont parfois les mêmes.

Extérieur jour, boulevard des maréchaux. Nos lycéens bloquent le lycée, se réunissent en assemblée générale. Ils sont beaux et touchants, avec leurs cheveux (dé)colorés et leurs pieds trop grands d’avoir poussé plus vite que le reste. Ils sont pleins de fougue et d’idées, et surtout, ils sont généreux. Parmi eux, les élèves de 1ère, qui essuient les plâtres d’une réforme du lycée bâclée, profondément injuste, brutalement élitiste et impitoyable dans son articulation avec Parcoursup. Il arrive que l’angoisse se saisisse de l’un.e d’eux, à faire poindre les larmes, tant la pression sur leurs épaules est grande, eux qui avaient déjà joué les cobayes de la réforme du collège. Et leurs immédiats successeurs de seconde, dans l’âpreté de leurs 15 ans, qui depuis le discours d’Edouard Philippe ce matin, sont voués à essuyer, les premiers, l’intégralité d’une carrière sous le régime de la retraite par points, la clause du grand-père leur assénant un poing en pleine figure avant même que la plupart d’entre eux ait la moindre idée de leur métier futur. 

Ce que c’est que d’être enseignant, dans le monde de cette réforme… D’avoir entre nos mains la charge de ce qui devrait être le bien le plus précieux d’une société : la jeunesse, l’avenir, la transmission, l’espoir. Et d’être, par la grâce d’un ministre aussi hermétiquement borné que violemment idéologue, transformés malgré nous en outils de la brutalisation à l’oeuvre. D’être pris dans l’injonction paradoxale permanente, de nous retrouver à tenter de protéger nos élèves de nous-mêmes, finalement. Et d’être de ceux qui, artificiellement maintenus au travail au-delà de l’âge de l’arthrite, leur bloqueront involontairement l’entrée sur le “marché du travail”, comme on dit. Comment peuvent-ils décemment imaginer que l’on ne les aime pas assez, collectivement, pour accepter de sacrifier leurs droits à venir ?

 

On pense à ceux qui nous précèdent, enfin. 

Intérieur clair de lune, une autre banlieue parisienne. Ma grand-mère est alitée. Comme tous les jours, comme toutes les nuits, dans son lit médicalisé. Sa radio crache à tue-tête les débats d’une station indéfinie, qu’elle ne comprend plus. Ses 90 ans sont déjà loin derrière elle, sa tête et son col du fémur tour à tour l’ont lâchée. Mais avant d’être cette vieille dame qui rapetisse peu à peu, elle était enseignante, elle aussi. Mère de quatre filles babyboomeuses, elle put - c’était alors possible, ça ne l’est plus - partir tôt à la retraite. Retraite qu’elle consacra aux autres, à ses quatre petites-filles et à la jeunesse, au travers d’un engagement associatif qu’elle mena, têtue et tenace, tant que ses forces le lui permirent. Aujourd’hui, sa pension de retraite, additionnée à la réversion de celle de son mari (mort de la maladie des hommes de sa génération, il n’a pas réellement connu la retraite), ne suffit pas à payer les frais liés à sa dépendance. 

Ma mère, sa fille, veille. Enseignante, elle l’a été, également. Poussée à prendre sa retraite dès qu’elle l’a pu, pour s’occuper de sa mère. Et qui tient malgré tout à s’occuper autant qu’elle peut de sa petite fille et à nous aider, ma soeur et moi, car elle a comme nous compris depuis longtemps que notre génération vivra collectivement moins bien que celle qui nous précède.  

 

Quatre générations de femmes, donc, liées par ce fil de solidarité, de sororité aussi, qui se noue autour d’un modèle de société né après-guerre, dans un pays en ruine, et qui se fracassera bientôt sur le mur de cette réforme, si elle est adoptée, dans un pays pourtant si riche. Ce fil de solidarité, de sororité aussi, qui toutes nous tient debout, et contre lequel ils s’acharnent, dont ils rongent fibres après fibre, quand ils ne tentent pas de l’arracher d’un coup de dents, pour nous offrir toutes tripes dehors, sur l’autel du capital qui, tel Saturne, dévore ses enfants de peur qu’ils ne le renversent. Mais ce fil qui tient, malgré tout, malgré “eux”, comme on se tient solidement la main.

 

Et pendant ce temps-là, la banquise continue de fondre.



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