Transformer le noir en lumière, dissiper le brouillard sur la réforme des retraites

Black rock, Black water, Black Friday… C’est étonnant de voir comment de l’autre côté de l’Atlantique, on «annonce la couleur» et comment l’habit fait le moine: là-bas, un milliardaire président mène, en toute logique, une politique favorable aux milliardaires. Ici, a contrario, on suit scrupuleusement l’adage cartésien du «larvatus prodeo» et on avance masqué.

Car le masque n’est pas seulement celui qui permet à l’« ordre » d’avancer dans le brouillard épais des fumigènes et des gaz de dispersion, il est aussi le maquillage « social » du discours antisocial. Ainsi un premier ministre commencera-t-il par se déclarer fervent partisan du dialogue et opposant, benoîtement indigné, à la guerre des uns contre les autres (entre des  éborgnements sans nombre, des mâchoires cassées et même des décès) avant de déployer sur le pavé de l’expression pacifiste de la contestation, de manifestation en manifestation, toute la mesure de sa force répressive et, sur le terrain social, le rouleau compresseur de sa logique capitaliste. Défenseur chevaleresque de la tradition française de solidarité dans le premier temps d’un discours qui creuse ensuite la tombe du système par répartition, le sophiste avance sous la parure de ses oxymores

Dans la présentation de la réforme des retraites par Edouard Philippe, on ne peut en effet qu’être frappé par la grande perversité d'un propos qui commence par évoquer le CNR, et par apporter la garantie que cette réforme offre à toutes et à tous de rester dans un système de répartition qui ne laisserait aucune place à l'attitude d'un "chacun pour soit et tant pis pour les autres", pour annoncer l'exact contraire peu après, ne serait-ce que sur la question des générations (celles nées avant 1975, celles nées après 2004) qui seraient ou non touchées par la réforme...

Dans notre démocratie de l'opinion (ou plutôt de « l’opinion de l'opinion », comme l’avait pointé Pierre Bourdieu), la manoeuvre vise clairement à faire en sorte que cette même opinion ne comprenne pas pourquoi, dans ce contexte de bienveillance et d'entraide « universelle », la grève continue…

Une chose surprenante en outre, pour un gouvernement volontaire et dynamique ⎯ adepte du déplacement bipède tonique, voire même de la Révolution ⎯ c'est d’estimer qu’il nous faudrait faire avec le monde « tel qu'il est » : “il y a beaucoup de chômage, mais que voulez-vous qu'on y fasse... Il faut que vous compreniez que le système de retraite actuel ne peut faire face à une conjoncture aussi hostile avec des jeunes gens sous-payés et qui n'ont pas la chance d'avoir une sécurité de l'emploi, eux, et la garantie de trimestres continus, contrairement à vous, bandes de privilégiés...”

C’est entendu ; mais le problème est donc d’abord celui de la précarité de l'emploi. Et que fait-on, par ailleurs, de ces grandes entreprises qui ne respectent pas la législation du travail et qui menacent l’équilibre social et économique de tout un pays? Ne peut-on commencer par faire appliquer des lois existantes, lorsqu’on gouverne ? Ou favorise-t-on plutôt l’entrée du loup dans la bergerie que l’on est censé protéger, en faisant, par exemple, les yeux doux aux lobbyistes de Black water qui aimeraient tant récupérer les bénéfices des pensions de retraite (voir à ce sujet l’excellent documentaire diffusé il y a peu sur Arte) ? Mais il est vrai que dans les contes pour enfantsle loup se déguise, lui aussi…

De la même façon, on voudrait reculer l’âge de la retraite (car « on vit de plus en plus vieux »), quand les entreprises privées se séparent de leurs travailleurs avant qu’ils aient atteint leurs 60 ans et que l’on compte « en même temps » des millions de personnes sans emploi, notamment parmi les jeunes.

Bon, mais heureusement, "les femmes seront les grandes gagnantes" de cette réforme dont on vous dit qu'elle est “juste, équitable et sociale”. Encore faudrait-il que le gouvernement en fasse la démonstration ; mais on peut douter qu’il y parvienne.

En tous cas, pour les femmes comme pour les hommes, il y a d'ores et déjà une inégalité entre les générations : d’un côté, celles de 2004 et les suivantes (presque tous nos élèves, en fait), et les autres.

Les enfants de 2004… Ceux qui sont nés quelques mois après un printemps caniculaire de contestation d’une autre réforme des retraites, qui avait fait défiler des millions de personnes dans les rues ; un beau printemps d’échanges, d’espoir et de combat. Quinze ans plus tard, la  politique gouvernementale peine à se renouveler. Dans les actes, du moins, puisque dans la forme, la novlangue et le discours de façade, ou plutôt le discours à double-face très orwellien, ont constitué une belle trouvaille. Tout peut être broyé dans cette machine à spectacle où les mots ont perdu tout sens et toute histoire. Sarkozy cite ainsi, dans ses discours, Jaurès et Gramsci !... Hollande représente le socialisme !... Et Macron n’est pas un élu de droite…

Il est donc temps que nous nous lassions de ce jeu de dupes

Mesdames et messieurs les politiques, annoncez la couleur ! « Rien ne va plus !... » Un coup de dé jamais n’abolira la clairvoyance !... Abattez vos cartes !... « Pour voir ! », comme disent les joueurs. Avec nos deux yeux.

Ce gouvernement nous enfume, sa police nous éborgne, qui voudrait nous aveugler ? Mais heureusement il y a l’école, où nous pouvons apprendre à ouvrir les yeux sur le monde, apprendre à nous « dessiller l’âme », comme le chantait Ronsard, à voir, à observer, à décrypter, à démasquer, à analyser, à comprendre, à savoir, à connaître, à critiquer, afin de nous émanciper et de donner à nos élèves les moyens de leur émancipation.

A l’école, ouvrons les yeux et les oreilles, et continuons à lire, à écouter. Redécouvrons avec nos  élèves qui étaient Condorcet, Olympe de Gouges, Louise Michel, Simone Weil, Ambroise Croizat. Tentons, avec Walter Benjamin, d’« attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance » ; avec Éluard, de nourrir dans l’ombre de nos tableaux noirs « un feu qui porte l’aube »… et, avec Pierre Soulages, de transformer le noir en lumière.

Et pendant ce temps, la banquise continue de fondre.

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