bambamarca
Récits du Rojava
Abonné·e de Mediapart

4 Billets

0 Édition

Billet de blog 27 juil. 2022

bambamarca
Récits du Rojava
Abonné·e de Mediapart

10 ans de guerre et d’utopie entrelacées au Rojava

La révolution la plus inspirante, avec celle des Zapatistes, fête ses 10 ans dans un silence médiatico-politique assourdissant. Nos "démocraties", si indignées des crimes russes, muettes face aux assassinats turcs via drones, armes chimiques & groupes djihadistes. Qu’elle semble loin l’admiration face aux sacrifices des kurdes, des arabes et autres peuples du Rojava face à la montée de Daesch.

bambamarca
Récits du Rojava
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Mauricio Centurión

J’ai rendez-vous à 14h en ce 19 juillet 2022 à la Malbata Şehîd (la maison des martyrs) de Dérik. J’y retrouve une cinquantaine de personnes, kurdes, arabes, internationnalistes pour un des départs groupés vers Qamishlo où a lieu une des nombreuses cérémonies pour célébrer les 10 ans de la révolution. L’accueil est chaleureux, quelques-unes des vieilles dames présentes m’embrassent avec ferveur apposant un bisou sur chacune de mes joues, mes grand-mères n’auraient pas fait mieux. Après une incontournable tasse de thé j’embarque dans un minibus au confort sommaire pour partager deux petites heures durant rires, chants, sucreries et sueur. Je suis enthousiaste et honnoré de me trouver ici en ce jour anniversaire. Je suis aussi impressionné et inquiet face à la probable escalade guerrière imminente. Etrangement, malgré mon inexpérience totale en termes de conflits armés, je suis, malgré tout, plutôt serein, sentant que je suis là où je dois être. Et puis, je vois autour de moi,chaque jour,quels que soient les dangers á l’horizon,la vie qui continue, toujours, envers et contre tout, tenace et déterminée. La cérémonie se déroule au stade de la ville, un lieu de résistance hautement symbolique. Le 12 mars 2004 des provocations lors d’un match de footoù des supporters déploient un drapeau à l’effigie de Saddam Hussein (responsable du génocide d’Anfal fin des 80’s1) déclenchent la colère des kurdes. Les affrontements qui en découlent se muent en insurrection et sont brutalement réprimés par les forces gouvernementales de Bachar El-Assad faisant 32 morts. Cette date marque un tournant dans l’auto-organisation et l’auto-défense de la jeunesse au Rojava qui ne s’arrètera plus jusqu’au début de la révolution huit ans plus tard.

Le mot "révolution" fait éthymologiquement référence, aussi surprenant que cela puisse paraître au vu de son usage courant, au "retour à soi" et à une conception circulaire de l’existence. En ce début de XXIème siècle le mot n’est pas rare mais la pratique, elle, semble, à première vue, réduite à peau de chagrin. ’Semble’ et ’à première vue seulement’ car cela dépend, comme toujours, de la direction vers laquelle nous tournons notre regard et de notre capacité à élargir le champ des objectifs des médias dominants, à changer la focale d’un discours trop souvent penchant vers le formatage, sous couvert de diversité. À ma connaissance, de nos jours, les deux expériences les plus significatives en la matière se trouvent au S-E du Mexique et au N-E de la Syrie. S’il y a quelques années j’ai eu le privilège de côtoyer des communautés zapatistes au Chiapas, c’est bel et bien, aujourd’hui, au Rojava que je suis venu en écolage. Le court temps que je porte dans ce coin du globe est une confirmation de la beauté, la complexité et l’importance de ce qui s’y joue. À une camarade originaire de cette contrée en forme de botte, berceau du ristretto et du limoncello, je faisais poétiquement croire que ’révolution’ était une contraction des mots rêve et évolution. Si cette expérience auto-gestionnaire, rassemblant plus de cinq millions de personnes, est certes loin d’être un rêve idéal devenu réalité, elle en prend, à coup sur, le chemin !

Comme le dit Abdullah Ocalan:

«Les mythologies sont liées aux utopies et donc à une forme de mentalité et de vision du monde qui donne un sens à la vie, à laquelle l’être humain ne peut renoncer. Priver la pensée des utopies et des mythologies, des légendes et des épopées, c’est comme laisser le corps sans eau».

Au regard de l’histoire pour le moins mouvementée de la région, c’est bien le paradigme du confédéralisme démocratique qui représente la seule solution viable à la spirale de violence engendrée par des décennies de colonialisme, d’impérialisme extractiviste et de conflits fratricides.

Arrivés sur place, nous entrons en rangs serrés. Jamais avares en drapeaux ceux-ci ornent l’enceinte. Des portraits d’Ocalan bien sur mais aussi de Farhad Sibli, coprésident adjoint de l'AANES2, assassiné par la Turquie, avec trois autres personnes, le 17 juin dernier dans l’indif-férence absolue de la communauté internationale. Les festivités commencent par une minute de silence, portant tout le poids des plus de 11.000 vies données pour défendre ce rêve collectif. Se succèdent sur la scène discours enflammés, groupes de musique et de danse folklorique. Le public suit le tout tantôt avec respect et attention, tantôt se lancant dans ces typiques danses en cercle qui symbolisent si bien cet esprit collectif et d’ouverture. La célébration se déroule sous la devise "Nous vaincrons l'occupation et construirons la future Syrie".

Les dix années de guerre et d’utopie entremêlées ont prouvé, de façon limpide, à la fois, le potentiel incroyable de cette révolution et les menaces qui pèsent sur elle. Son origine plonge ses racines dans l’identité de résistance et de créativité du peuple kurde écartelé entre quatre états-nations. Ses pilliers que sont la démocratie directe, l’émancipation des femmes, l’écologie, et l’inclusion de toutes les composantes ethniques et religieuses de la société ont su convaincre de son bien fondé les populations arabes, mais aussi syriaques, arméniennes, turkmènes, ézidies. Et c’est bien là que réside un des aspects le plus enthousiasmants de cette construction politique : dépasser le cadre classique des guerres d’indépendance, des revendications de création d’un nouvel état pour proposer un nouveau modèle, inclusif et radical à la fois.

© Mauricio Centurión

Le chaos généré par la répression sanguinaire de Bachar Al-Assad, au printemps syrien de 2011, a constitué un vide de pouvoir propice à la prise de contrôle de territoires au nord du pays. Le premier d’entre eux fut la ville de Kobané, le 19 juillet 20123, restée comme la date emblématique marquant le point de départ d’une auto-gouvernance, déjà expérimentée auparavant, en particulier dans des municipalités du Kurdistan du Nord turque (Bakur)4. Cette révolution est donc le fruit d’un long et opiniâtre processus de réflexion collective, d’expérimentation combattive, et non celui d’un grand soir déraciné. C’est ce qui explique la solidité de ses bases et sa détermination à ne pas lâcher.

Au fur et à mesure, la proportion de femmes et hommes arabes qui a rejoint corps et âme cette proposition politique innovante est devenue conséquente. Iels le font notamment en apprenant la langue d’autrui (j’ai ainsi rencontré des familles arabes au sein desquelles tous les membres de la famille avaient appris le kurde pour désormais le parler couramment) mais également au prix de leur vie (comme l’attestent les portraits de martyrs, souvent très jeunes, qu’on trouve dans bien des maisons). Le nombre de combattant.es et de martyrs arabes est d’ailleurs désormais équivalent à celui des kurdes. Au vu du passé tumultueux entre ces peuples, si souvent sciemment opposés par des dirigeants adeptes du si tristemment efficace ’diviser pour mieux régner’, cela constitue une véritable source d’espoir. Cela démontre à quel point le combat mené est désormais bel et bien idéologique avant d’être identitaire. Et c’est bien d’un combat qu’il s’agit car les ennemis ne manquent pas. Si les médias du monde entier n’ont pas manqué de souligner, en long et en large, les horreurs de Daesch et le danger qu’elles représentent, ils ont ’malencontreusement’ omis de préciser que les personnes qui donnaient leur vie pour leur faire face étaient musulmanes dans leur majorité (confession majoritaire aussi parmi les kurdes) et donc arabes en bonne partie.

À cette menace, tangible à l’heure où j’écris ces lignes, malgré la chute du califat en mars 2019, s’ajoute celle liée (les collusions avec les djihadistes n’étant plus à prouver) de la Turquie. Celle-ci mène une guerre d’extermination qui remonte à plus d’un siècle basée sur un nationalisme visant l’homogenéité et l’assimilation quelqu’en soit le prix. Erdogan exacerbe cette idéologie cultivant la nostalgie impérialiste ottomane, n’hésitant pas à activer un discours de haine pour tenter de couvrir les revendications en interne et masquer ses propres responsabilités dans la crise profonde que vit le pays. Là encore une vieille recette dont l’histoire nous ressert les plats. Cela est d’autant plus dangereux que le passé a montré les morbides conséquences auxquelles ces méthodes conduisent (génocides arménien et assyrien de 1915-1923, kurde et yézidi plus récemment).

Aujourd’hui, la révolution a consolidé ses bases avec un contrat social (actuellement en pleine refonte) qui reconnaît l’autonomie organisationnelle des différents peuples et confessions, ainsi que celles de structures autonomes des femmes et de la jeunesse. Mais, aujourd’hui cette façon de concevoir la vie en société est, une fois de plus, en danger. La Turquie assassine impunément de façon presque quotidienne au moyen de drones et d’armes chimiques ou par l’intermédiaire de groupuscules djihadistes à sa solde. Deuxième armée de l’Otan, elle n’hésite pas à user des chantages les plus sordides avec ses alliés pour le moins timorés à l’heure de condamner ses crimes à répétition. À l’heure actuelle les positions idéologiques de puissances telles que les USA et la Russie, les voisins israélien et iranien ou le régime de Damas lui-même sont à mille lieues de celles qui animent l’AANES au Rojava. Leur implication militaire, guidée toujours par des intérêts propres et non par une quelconque solidarité, reste difficilement prévisible et jamais fiable. Depuis des mois, une autre guerre fait la une de tous les médias nous rappelant que lorsqu’une minorité intéressée déclenche ces conflits bien des vies sont ravagées. Il est plus que temps de clamer notre opposition, sans attendre que nos gouvernements daignent lever le petit doigt. Que nous le voulions ou non ce qui affecte le Moyen-Orient, déjà si durement frappé ces dernières décennies, nous concerne et nous affectera au premier plan. Nos gouvernants au sein de l’Otan et nous par la même occasion avons une responsabilité directe dans ce qui s’y joue. N’attendons pas que les morts se comptent à nouveau par milliers ni que les écrans nous exposent la barbarie pour nous en indigner. Opposons-nous dès à présent. Osons croire et affirmer que l’humanité vaut mieux que cela. C’est ce que nous prouve, sans relâche, le Rojava depuis 10 ans !

Diego del Norte

© Mauricio Centurión

1Ce génocide kurde, connu sous le nom d'Anfal, a eu lieu de février à septembre 1988 au nord de l’Irak. Ordonné par Saddam Hussein, il a causé la mort de 50 000 à 180 000 civils. notamment via des bombardements avec des armes chimiques, comme sur la ville de Halabja, le 16 mars 1988.

2AAANES (Administartion autonome du Nord et l’Est de la Syrie) est le nom officiel de ce qu’on nomme Rojava. Plus compliqué d’utilisation la dénomination a le mérite de ne pas réduire cette autonomie à une appelation kurde.

3Une brève histoire illustrée des 10 ans de révolution à voir ici : https://vimeo.com/showcase/9255699

4Pour en savoir plus: https://www.kedistan.net/2017/11/15/bakur-autonomie-democratique-kurdistan/

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Derrière le triomphe annoncé de l’extrême droite, des élections aux multiples enjeux
Dimanche, les Italiens votent pour renouveler leur Parlement. Une élection décisive qui conclut une campagne morne mais pourrait porter l’extrême droite au pouvoir. Tour d’horizon des programmes et des enjeux. 
par Romaric Godin
Journal — Exécutif
Retraites, chômage, énergie : Macron attaque sur tous les fronts
Le président de la République souhaite mener à bien plusieurs chantiers d’ici à la fin de l’année : retraites, chômage, énergies renouvelables, loi sur la sécurité, débat sur l’immigration… Une stratégie risquée, qui divise ses soutiens.
par Ilyes Ramdani
Journal — Moyen-Orient
L’Arabie saoudite soudoie des stars des réseaux sociaux pour attirer les touristes
Le royaume entend préparer l’après-pétrole grâce aux revenus du tourisme. Pour faire la promotion des trésors touristiques saoudiens, des influenceurs des quatre coins du monde affluent par avions entiers. Avec un objectif : montrer par leurs publications Instagram que le pays s’est ouvert. 
par Yunnes Abzouz
Journal — Écologie
Trois ans après Lubrizol, Rouen confie aux entreprises la prévention des risques industriels
Trois ans après l’accident de l’usine chimique, la métropole normande a mandaté une association d’industriels pour étudier les attentes de la population et former les élus. Une association de victimes dénonce un « McKinsey » de la pollution.
par Jade Lindgaard

La sélection du Club

Billet de blog
Saint-Jean-Lachalm, un village qui a réussi ses éoliennes, sans s'étriper
Saint-Jean-Lachalm, un village de la Haute-Loire qui a trouvé le moyen de ne pas s’étriper lorsque l’idée d’un champ d’éoliennes a soufflé dans la tête de son maire, Paul Braud. En faisant parler un droit coutumier ce qui, de fil en aiguille, a conduit… au chanvre.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
Éolien : vents contraires !
[Rediffusion] Mal aimées parmi les énergies renouvelables, les éoliennes concentrent toutes les critiques. La région Provence Alpes-Côte d'Azur les boycotte en bloc sans construire d'alternatives au « modèle » industriel. le Ravi, le journal régional pas pareil en Paca, publie une « grosse enquête » qui ne manque pas de souffle...
par Le Ravi
Billet de blog
Le gigantisme des installations éoliennes offshore en Loire Atlantique et en Morbihan
Un petit tour sur les chemins côtiers en Loire Atlantique et en Morbihan pour décrire et témoigner du gigantisme de ces installations offshores, de la réalité de l'impact visuel, et de quelques réactions locales.
par sylvainpaulB
Billet de blog
L’éolien en mer menacerait la biodiversité ?
La revue Reporterre (par ailleurs fort recommandable) publiait en novembre 2021 un article auquel j’emprunte ici le titre, mais transposé sous forme interrogative … car quelques unes de ses affirmations font problème.
par jeanpaulcoste