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Billet de blog 2 décembre 2025

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Mon père ne viendra pas à ma soutenance de thèse : chronique d’un mépris consulaire

Je me rends compte que dans ce monde, il y a ceux qui peuvent voyager en brandissant juste un passeport, qui peuvent aller et venir où ils veulent parce qu'ils ont eu la chance de naître au bon endroit. Et il y a les autres qui, sur cette terre, ne sont chez eux nulle part, indésirables étrangers partout, suspects par le fait qu’ils respirent, coupables d’exister !

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Je vous partage une expérience que je trouve injuste et révoltante de la part du consulat français. Cela ne vous parlera certainement pas, mais j'aurai tort de ne pas en parler. Merci à Mediapart qui me permet cette tribune. Peut-être que les choses changeront un jour afin que la dignité des personnes ne soit pas que des paroles, mais aussi des actes.

Un parcours républicain brisé par l'arbitraire consulaire

Je suis directeur adjoint dans un établissement scolaire privé à Paris. J'ai la double nationalité, Burkinabè et Français. Dans mes projets scolaire à Paris, j’anime des groupes de réflexion avec les élèves, pour leur transmettre les valeurs de la République, de la laïcité, du vivre-ensemble, je les sensibilise au consentement, aux relations saines, à la connaissance de soi, aux médias et à l’information…

A côté de cela, je suis doctorant en histoire contemporaine à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et je soutiens ma thèse le 4 décembre sur Planète Jeunes, un média éducatif qui a été financé par la Coopération française entre 1993 et 2014.

Une demande anticipée, un refus à la dernière minute

En juillet 2025, j’ai contacté le consulat français de Ouagadougou pour demander si mon père pouvait venir à Paris pour ma soutenance de thèse prévue ce 4 décembre. Il a été autorisé en août à déposer sa demande de visa : sans cette autorisation préalable du consulat, il ne pouvait même pas prendre rendez-vous au centre externalisé de traitement des demandes (CAPAGO).

Depuis le mois d'août, silence de mort : pas de passeport, pas de visa, rien ! Le 1er décembre, il reçoit un appel de CAPAGO, lui indiquant de venir récupérer son passeport. Pour qui connaît l’Afrique et plus précisément le Burkina Faso, il faut une journée pour faire un voyage de 200 km. Mon père se déplace donc depuis son village jusqu'à la capitale pour se rendre compte que son visa est refusé avec un motif des plus étonnants : l’objet et les conditions du séjour envisagés n’ont pas été justifiés.

60 pages pour justifier sa dignité de personne 

Que fallait-il justifier ? Le consulat a toutes mes coordonnées. Il sait qui je suis et où j'habite. 60 pages de documents justificatifs ont été nécessaires pour déposer cette demande sans compter les frais faramineux engagés et le temps et le stress : mes fiches de paie, mes justificatifs de logement, titre de propriété, contrat de travail, relevés des trois derniers mois de tous mes comptes bancaires, billets d’avion... 60 pages pour prouver que mon père vient voir son enfant de ses propres yeux ! 60 pages pour justifier qu'on aime quelqu'un et qu'on a envie de le voir à une occasion unique comme une soutenance de thèse de doctorat, un enfant que l'on a porté et éduqué pour qu'il devienne quelqu'un qui a relativement réussi !

Le timing révélateur d'un système

Il a reçu ce refus à 24 heures de son voyage et à 3 jours de ma soutenance, dans un papier lui indiquant avec un cynisme sans nom, qu'il peut saisir le sous-directeur des visas à Nantes pour contester la décision ! Dans quelle administration, est-il possible de traiter un recours en moins de 24 heures ? Depuis le mois d’août, si le refus de visa était vraiment motivé, j’aurais fait le nécessaire pour apporter les pièces justificatives qui manqueraient. Mais ils ont patiemment attendu la dernière minute tout en sachant que je ne pourrais pas faire appel dans les temps.

Je suis citoyen français, et je subis une injustice sans nom de la part de mon propre pays que je contribue à bâtir, pour lequel je paie des impôt et dans lequel je crois que la jeunesse a un avenir ! Je digère tout seul cette injustice ici, pendant que ma famille d’Afrique est en deuil alors que je soutiens ma thèse dans une certaine solitude.

Des étrangers partout 

Je me rends compte que dans ce monde, il y a ceux qui peuvent voyager en brandissant juste un passeport, qui peuvent aller et venir où ils veulent parce qu'ils ont eu la chance de naître au bon endroit. Et il y a les autres qui, sur cette terre, ne sont chez eux nulle part, indésirables étrangers partout, suspects par le fait qu’ils respirent, coupables d’exister !

Et mon père, depuis 2018, est réfugié dans son propre pays à cause de la guerre, victime d'armes qui viennent d'ailleurs chez lui pour le tuer. Il vient de Barsalogho où il a échappé au massacre de plus de 500 habitants le 24 août 2024.

Il ne peut retourner sans son village où il vivait du travail de ses mains, il ne peut rejoindre son fils qui soutient sa thèse et qu'il ne peut voir... partout il est étranger, toujours et à jamais !

Alors que tous les gens du village ont poussé leurs garçons dans les champs, lui, il a poussé son fils aîné dans les études, convaincu que l’éducation change le monde. En aucun moment, jamais de la vie, ni moi, ni aucun membre de ma famille n'a reçu de visa sans honorer les conditions de son séjour !

La dignité n'est pas que des mots

Alors, pourquoi ce refus ? Pourquoi ce silence du consulat ? Pourquoi cette attitude cynique ?

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