Vie et mort du prof des années 2000.

J'ai 40 ans, je sers le service public depuis 15 ans par conviction et ce, contre vents et marées. Avec la "réforme" des retraites, je suis, une fois de plus, trahie par mon employeur. C'est la fois de trop.
  • Les salaires écrasés et la carrière lente (niveau d'ingénieur pour un salaire de technicien), ON CONNAIT.

  • Le bashing du fonctionnaire, haro sur les profs, on ASSUME. Les insultes de parents, d'élèves et au pire le silence radio, au mieux le soutien mollasson de nos supérieurs quand on est attaqué ou mis en cause, on GERE, tant bien que mal.

  • Les emails de parents à 11h00 du soir, le weekend, pendant les vacances, les messages des usagers qui nous mettraient presque au garde-à-vous perpétuel pour une hyper-cyber-disponibilité, on ENCAISSE.

  • Les réunions avec pas un merci de nos chefs, pour s'entendre dire que le niveau des élèves baisse, sans manger à midi avant de reprendre le boulot, FAIT.

  • Partir à l'autre bout du pays, à 800 km de ses proches, tout quitter derrière soi pour RESPECTER LE CONTRAT DE TRAVAIL et enseigner là où plus un commerçant, plus un médecin, plus une pharmacie ne vont, ON A FAIT.

  • Voir le point d'indice être gelé depuis 10 ans pour contribuer (encore plus que nos impôts plein pot, nos hausses de cotisations et nos primes nulles ne le faisaient déjà) à l'effort national, déjà ADMIS.

  • Perdre 500 euros de rémunération en une génération, donc de pouvoir d'achat (= de vie et de survie), déjà FAIT.

  • Avoir toujours plus d'élèves par classe, plus de classes, ET DONC plus de bulletins, parents à voir, plus de réunions pour PAS UN ROND EN PLUS, ON SUPPORTE.

  • Avoir toujours plus de candidats au bac, voir les journées d'interrogation s'allonger, à l'autre bout du département, pour une rémunération ridicule, et sans remboursement des frais (essence, repas) digne de ce nom, ON CONSENT pour continuer à proposer un bac vraiment national et égalitaire qui respecte les élèves.

  • Renoncer aux vacances réparatrices (en ces temps de "réforme" apocalyptique, on en aurait pourtant tellement besoin!), renoncer au remplacement et à l'entretien de la voiture, aux sorties et loisirs, aux soins médicaux (optiques, dentaires, ostéo, kiné), ON ADMET.

  • FINANCER, sur nos deniers, le matériel nécessaire (stylos, ordinateurs, imprimantes, scanners, abonnements et logiciels informatique/bureautique) pour le boulot, ON FAIT déjà ça chez nous.

  • ACCEPTER de n'avoir AUCUNE médecine du travail (malgré toutes les pathologies en lien évident avec le métier - virus, perte de l'acuité visuelle ou auditive, fatigue nerveuse, vocale etc.-), ON FAIT AVEC et même, on a pris dans les dents de devoir payer le jour de carence (qui sanctionne une santé déjà trop négligée, et alors même qu'on est sous la statistique nationale (privé et public confondus) des congés maladie par les salariés), ON ENDURE.

  • Se faire mépriser par notre institution de tutelle qui décrète des tabulae rasae tous les cinq ans (3 réformes en 15 ans, c'est-à-dire que tous les 5 ans, notre travail accompli et notre expérience acquise ne valent déjà plus rien), on NE SOURCILLE PAS et on REPREND TOUT à ZERO ou presque, et sans compter nos heures.

  • Entendre des « huiles » qui gagnent 2 à 4 fois notre salaire mensuel, voient à peine à quoi ressemble un élève, mais s'accordent EUX des primes pour la « mise en place des réformes », réformes QUE NOUS EPONGEONS et APPLIQUONS, et les entendre nous expliquer comment travailler toujours plus pour vivre avec TOUJOURS MOINS (quand eux ne supporteraient pas notre vie une journée), on SATURE.

La seule, ultime, légère compensation en fin de carrière qui était la retraite, selon un certain mode de calcul COMPENSATOIRE (= une correction in extremis de tout ce qui vient d'être énuméré et non pas un privilège ni un cadeau qu'on nous aurait fait), nous est donc enlevée, qui permettait au moins d'envisager quelques années de vie un peu calme et si possible médicalisée quand ça doit l'être, et qui donnait donc un peu de sens à tous NOS SACRIFICES financiers et personnels, c'est LA trahison DE PLUS qui NE PASSE PAS.

* * *

(Prof, bac+5, 15 ans d'expérience et déjà dans ma discipline 3 réformes dans le pif, travail personnel de 40h hebdo, ayant parcouru dans cette carrière près de 1000 km de mutations diverses, pour être à sec chaque 10 du mois et espérer, au mieux, au bout du laborieux compte, une retraite d'à peine plus que le SMIC ???!!! )

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.