Démission de Nicolas Hulot : l'écologie est bien une question idéologique

Il appelait encore récemment à une "union sacrée" pour le climat. La démission de Nicolas Hulot rappelle cependant qu'il n'existe pas d'écologie "transpartisane". Cet article propose une analyse des divisions idéologiques à propos des enjeux environnementaux en France.

Crédit Thierry Ehrmann, Flickr Crédit Thierry Ehrmann, Flickr


[Ceci est une version adaptée et raccourcie de l'article "L'écologie en politique : cinquante nuances de vert !"(février 2018)] Article d'Alexandra d'Imperio.



Contrairement à ce qu'Emmanuel Macron aime répéter, il n’existe pas d’écologie “ni de gauche, ni de droite” qui pourrait mettre tout le monde d’accord au-delà des clivages politiques. 

Tout projet écologique a une orientation politique, qu’elle soit ouvertement affichée ou non. 

Il ne faut pas s’y tromper : même si l’on confond souvent "environnementalisme" et "écologie politique", ces deux concepts ne sont pas synonymes pour autant. Cette différence sémantique est importante à rappeler puisqu’elle permet de différencier les mouvements environnementaux entre eux.

L’environnementalisme correspond à la volonté de “protéger l’environnement naturel”, c’est-à-dire la volonté de “protéger la nature”.  "La nature", telle qu'elle est entendue ici, n'inclut pas les humains. L’environnementalisme prône une autre gestion des ressources “naturelles” qui permettrait de les préserver ou de les économiser.

L’écologie politique, c’est un projet de société qui remet profondément en question le système politique et économique. L’écologie politique ne s’intéresse pas uniquement à l’environnement, mais aussi à l’économie et aux relations sociales des humains.

De fait, il existe aujourd’hui en France une grande diversité de projets “écologiques”. Des écologies venues “de gauche”, “de droite” ou d’ailleurs.

Pour certains, la crise environnementale sera
 l’enjeu majeur du 21ème siècle, autour duquel toutes les politiques d’avenir doivent se construire. Pour d’autres, le “green” n’est qu’un verni électoral à la mode.

Pour faciliter la compréhension de l'écologie dans le paysage politique français, j’ai regroupé les projets “écologiques” en quatre catégories. Il ne s'agit cependant pas de catégories homogènes et, au-delà des grandes lignes, chacune d'entre elles renferme évidemment des opinions divergentes

Chez la droite qui s'assume : greenwashing politique et opportunisme électoral

Pour une grande partie de “la droite” en France, la question environnementale n’est pas un enjeu politique central. L’intérêt qu’un parti comme Les Républicains porte à l’environnement est très changeant. En interne, beaucoup considèrent que le sujet est cosmétique, voire négligeable, si ce n’est encombrant.

Pour toute une frange de la droite de gouvernement, l’environnement n’est, au mieux, qu’une variable d’ajustement électorale qui permettrait de récolter des voix lorsque le vent semble favorable. Mais il peut tourner très vite !

Pour le chercheur Simon Persico, l'attitude changeante de la droite en France à propos de l'environnement révèle surtout que les partis de droite, dont Les Républicains, se sont éloignés des réflexions politiques de fond et se concentrent désormais sur la conquête du pouvoir, coûte que coûte.

A l’extrême droite, le Front National ne s’est que vaguement intéressé à l’environnement depuis le début des années 1990, sans pour autant prendre de position déterminante. Il existe néanmoins une écologie politique d’extrême droite, en dehors des cadres du Front National. Je vous en parlerai un peu plus loin.

Macron, pour un capitalisme “vert” et “vertueux”

Un projet environnementaliste qui aime se dire “ni de gauche, ni de droite”, mais qui est surtout un environnementalisme de "centre-gauche" et de droite.

C’est ce que l’on peut qualifier d’environnementalisme dominant, ou “mainstream : un projet écologique qui espère “protéger la nature” sans pour autant changer radicalement notre système économique et politique.

Il s’intéresse avant tout à la gestion des ressources naturelles. Son objectif est de parvenir à utiliser les ressources dont nous estimons avoir besoin aujourd’hui “sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs besoins” (rapport Brundtland).

C’est actuellement l’idéologie environnementale majoritaire sur l’échiquier politique. On la retrouve donc un peu chez Les Républicains (Nathalie Kosciusko-Morizet), mais surtout chez La République En Marche et dans la partie “centre-gauche” du Parti Socialiste.

Cet environnementalisme vise à “verdir” le capitalisme et le néolibéralisme. Il promeut pour cela un modèle de “croissance verte” qui permettrait de générer de la croissance économique sans accroître la dégradation de l’environnement.

C’est ce que la plupart des gens appellent “le développement durable”.

L’environnementalisme mainstream considère que les solutions aux problèmes environnementaux se trouvent justement au sein du capitalisme et du néolibéralisme, avec plus ou moins de régulations de la part de l’Etat selon les orientations politiques.

L’environnementalisme mainstream inclue ce que l’on appelle “l’écologie de marché” (ou “free ecology” en anglais), qui souhaite mettre les logiques du capitalisme et du néolibéralisme au service de l’écologie.

L’argument principal est le suivant : l’épuisement des ressources naturelles et plus généralement la dégradation de l’environnement ne sont pas la conséquence du capitalisme, mais de son absence.” — François Facchini, Benjamin Michallet, “La dynamique de l’environnementalisme en France

Les solutions aux problèmes environnementaux passeraient donc par la propriété privée et l’économie de marché. Il s’agit par exemple du marché des “droits à polluer” (le “marché du carbone”) qui permet aux Etats et aux entreprises de vendre ou d’acheter des permis d’émissions de gaz à effet de serre. On pourrait aussi parler de la “finance verte” et des “obligations vertes”.

Par ailleurs, ce projet écologique mise en grande partie sur le développement des technologies “vertes” (ou “propres”) et des hautes technologies. A chaque problème sa solution technologique (ou presque).

Des solutions technologiques sont ainsi envisagées dans tous les domaines, impliquant des multinationales tout comme des start-ups :production d’énergie (centrales nucléaires, énergies “renouvelables”), transports (véhicules électriques, hyperloop), agriculture (organismes génétiquement modifiés, cultures hors sol), etc.

La démarche du président Emmanuel Macron sous la bannière de “Make our planet great again” s’inscrit pleinement dans ce projet d’environnementalisme mainstream.

En décembre 2017 par exemple, c’est lors de l’événement “Tech for planet” (“la technologie au service de la planète”) à Station F (“le plus grand incubateur de start-ups au monde”) que le président a choisi d’annoncer les lauréats de la fameuse bourse promises aux meilleurs spécialistes du climat.

Au-delà du coup de communication, ce choix illustre la position idéologique du président : environnementalisme, capitalisme et “technologisme” seraient non seulement compatibles, mais aussi mutuellement profitables.

Ce qui est moins connu, c’est que, d’après la définition donnée en 1992 par l’ONU lors du Sommet de la Terre à Rio, le concept de développement durable comporte aussi une dimension sociale, et notamment le souci de répartir équitablement les ressources entre humains.

Cette question d’équité, plutôt épineuse, se retrouve en général négligée ou effacée des débats publics sur “le développement durable”. En tout cas, la question sociale ne figure pas au coeur du projet de l’environnementalisme mainstream.

Les hautes technologies posent certains problèmes puisqu’elles risquent, par exemple, de n’être accessibles qu’aux personnes qui en ont les moyens. Les éco-taxes, quant à elles, pourraient tout simplement réserver le droit de polluer aux plus riches

L’écologie politique, radicale et progressiste

L’écologie politique considère, en revanche, qu’une répartition plus juste des ressources (entre humains et non-humains) est non seulement ce qu’il y a de plus éthique, mais qu’elle est absolument nécessaire pour changer notre rapport à l’environnement et à la nature.

Pour l’écologie politique en effet, la mauvaise gestion des ressources naturelles est le résultat d’une mauvaise organisation sociale et politique.

Malheureusement, les problèmes environnementaux aggravent à leur tour les inégalités sociales, ce qui ne peut qu’entrainer un cercle vicieux de crises économiques, sociales et environnementales.

Si l’on souhaite trouver des réponses aux problèmes environnementaux, il faut donc proposer aussi des solutions aux problèmes économiques et sociaux en même temps.

“Toutes les crises écologiques modernes résultent d’undysfonctionnement du système socio-économique, ou plus exactement d’une impossibilité de “soutenir” la dynamique de ce système.” — Alain Lipietz, économiste, “Qu’est-ce que l’écologie politique

Le système socio-économique dénoncé ici repose sur une logique d’accumulation et de croissance économique éternelle. Pour l’écologie politique cette dynamique est insoutenable parce qu’elle entraîne l’épuisement des ressources environnementales et l’aggravation des inégalités sociales.

De fait, l’écologie politique remet profondément en question le capitalisme et le néolibéralisme économique.

Elle ne partage que moyennement l’enthousiasme de l’environnementalisme mainstream pour les solutions technologiques, qu’elle perçoit souvent comme des miroir aux alouettes.

A titre indicatif, on trouve de l’écologie politique à l’extrême-gauche du Parti Socialiste, au sein de la France Insoumise, et aussi, bien sûr, chez Europe Ecologie-Les Verts.

Les idées de Nicolas Hulot, bien qu'il ait été ministre d'Emmanuel Macron, relèvent principalement de l'écologie politique. Il n'a jamais caché son hostilité aux traités transatlantiques de "libre-échange". Lors de sa démission en direct sur France Inter le 28 août 2018, il a d'ailleurs tenu à rappeler sa critique d'"un modèle économique, marchand, qui est la cause de tous ces désordres". 

Mais l’écologie politique est avant tout un mouvement social et politique mondial, qui prend de nombreuses formes : partis politiques mais aussi associations, réseaux d’entraide, collectifs de citoyens, lobbying, actions en justice et actions de désobéissance civile...

Néanmoins, même si l’écologie politique se retrouve, de fait, plus proche de la gauche et de l’extrême gauche, elle ne souhaite aucunement remettre le communisme soviétique au goût du jour. Elle est d’ailleurs plutôt critique envers certains courants marxistes et socialistes traditionnels.

L’écologie politique n’est pas non plus très partisane d’un Etat centralisé, autoritaire et tout puissant. Elle tient fermement aux libertés individuelles, de même qu’elle est parcourue de mouvements libertaires / anarchistes qui souhaitent plutôt des systèmes de gouvernements locaux en auto-gestion.

Bien qu’opposés au libéralisme économique, les partisans de l’écologie politique “de gauche” défendent des valeurs relevant du libéralisme culturel, c’est-à-dire “un système de valeurs anti-autoritaires, valorisant l’autonomie et l’épanouissement individuel, reconnaissant à chacun le droit au libre choix de son mode de vie, et fondé sur le principe de l’égale valeur intrinsèque de tout être humain quels que soient sa religion, son sexe ou son rang social” (Grunberg et Schweisburgh, cités par Sébastien Repaire) .

Comme le souligne l’économiste Alain Lipietz, Les Verts sont engagés de longue date en faveur du partage du temps de travail, de l’égalité hommes-femmes, des droits LGBTQ et des droits des étrangers (même si Les Verts restent “le parti de la nature” dans l’opinion publique).

Le projet de l’écologie politique n’est donc pas un “retour en arrière” puisqu’il est profondément progressiste sur le plan social. Il n’y a pas de nostalgie du passé. Il s’agit de remettre en question les traditions, culturelles, économiques et même écologiques, afin d’inventer de nouveaux rapports avec l’environnement et entre humains.

Mais… ce projet de société peine à exister dans les scores électoraux. Si bien que malgré l’ampleur des révolutions qu’elle veut mettre en place, l’écologie politique reste très marginale dans le monde de la politique institutionnelle. Ce qui ne l’empêche pas de remporter des victoires politiques “de terrain”, en témoigne l’abandon du projet d’aéroport de Notre Dame des Landes.

Les écologies conservatrices et réactionnaires

Ce sont les projets écologiques les moins visibles de tous. On l’ignore souvent, mais il existe aussi des écologies politiques “conservatrices”, ainsi que des projets écologiques réactionnaires et d’extrême droite. Ils sont peu connus, mais ils n’en sont pas moins actifs.

Dans cette catégorie, le projet conservateur le plus “modéré” est probablement l’écologie conservatrice “d’influence chrétienne”, qui se présente comme une “écologie intégrale”.

L’écologie intégrale a récemment a gagné en visibilité suite à l’encyclique “Laudato si” du pape François et à la création de la revue Limite en 2015.

L’un des premiers promoteurs de l’écologie intégrale en France serait Falk van Gaver, journaliste et essayiste, auteur de “L’Écologie selon Jésus-Christ” (2011) et de “Christianisme contre capitalisme. L’économie selon Jésus-Christ” (2017). Mais même si elle est née en milieu chrétien, cette écologie intégrale aurait, selon lui, vocation à le dépasser.

L’écologie intégrale chrétienne a d’importants points communs avec l’écologie politique “de gauche” : vive critique du capitalisme et du néolibéralisme,intérêt pour les théories de la décroissance économique et de la sobriété volontaire.

Sur la question des moeurs, en revanche, l’écologie intégrale chrétienne diffère radicalement de l’écologie politique “de gauche”.

En plus d’une écologie environnementale, elle prône une écologie “humaine”, c’est-à-dire une écologie des corps humains et des esprits. Cette “écologie humaine” touche surtout à des questions bioéthiques et sociétales.

Ainsi, l’écologie intégrale s’oppose à l’avortement, au mariage des couples homosexuels, à “l’indifférenciation sexuelle” (et à la “théorie du genre”), à la procréation médicalement assistée, et à l’euthanasie. Certains membres influents de l’écologie intégrale chrétienne sont d’ailleurs proches de mouvements tels que Les Veilleurs et La Manif Pour Tous.

Cela n’empêche cependant pas l’écologie intégrale d’adapter certains concepts “progressistes” à sa cause, notamment lorsque la revue Limite titre “Osez le féminisme intégral !” à l’automne 2017 (sur le “féminisme intégral”, lire ici une interview de Marianne Durano, journaliste chez Limite).

Historiquement, l’écologie intégrale chrétienne n’est cependant pas la première écologie “conservatrice” à se faire connaître en France.

L’un des premiers courants écologiques “conservateurs” est sans doute la Nouvelle Droite (en réalité plutôt d’extrême droite, voire réactionnaire), qui s’intéresse à l’écologie depuis les années 1980 et dont la figure de proue est le philosophe Alain de Benoist. Elle est aussi anti-capitalisme, anti-libérale, et en faveur d’une décroissance économique.

Mais point de Jésus ici, puisque la Nouvelle Droite relèverait plutôt du “néo-paganisme” (eh oui…). Le néo-paganisme, c’est “le refus, parfois virulent, des valeurs et des dogmes monothéistes” .

Cette analyse de la Nouvelle Droite ainsi que celles qui vont suivre reposent en grande partie sur le travail du chercheur en sciences politiques Stéphane François, qui a beaucoup étudié les liens entre l’extrême droite et l’écologie.

D’après ce chercheur, la Nouvelle Droite aurait des liens de filiation avec les mouvements conservateurs allemands de la fin du 19ème siècle et de l’entre deux guerres, comme la “Révolution Conservatrice” allemande, aussi qualifiée par l’historien Louis Dupeux de “pré-fascisme”.

A parti des années 2000, c’est tout une écologie d’extrême-droite qui se serait développée à partir de la Nouvelle Droite et en-dehors. Avec certaines variantes survivalistes racistes et antisémites.

L’un des thèmes communs à ces mouvements écologistes d’extrême-droite semble être l’ethno-différentialisme.

L’ethno-différentialisme se présente comme une sorte d’écologie des populations humaines : comme les animaux, chaque groupe de population (ou “race”) humaine devrait être maintenue dans son “environnement naturel”.

Pierre Vial, le fondateur du mouvement identitaire Terre et Peuple, insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas tant de définir une hiérarchie entre les races, mais de reconnaître des différences “physicobiologiques” qui déterminent la capacité de chaque groupe de population à s’adapter à un environnement donné.

Les différentes cultures seraient par ailleurs incompatibles entre elles et ne devraient donc pas se mélanger.

“Cet ethnodifférentialisme peut être défini comme étant à la fois un droit à la différence, et par conséquent comme un droit à la défense des identités et des cultures des peuples […].Il peut aussi évoluer vers un système ségrégationniste, tout mélange/contact entraînant une perte de la différence — voire vers une politique anti-immigrationniste, les immigrés extra-européens devant retourner « chez eux » pour retrouver « leurs racines », voire, pour les plus racistes, leur environnement naturel.” — Stéphane François, “L’extrême-droite française et l’écologie

L’écologie réactionnaire d’extrême-droite s’occupe aussi de questions de sexe et de genre, pour mieux les rejeter : il faudrait respecter les différences entre hommes et femmes, les inégalités étant jugées naturelles, mais aussi refuser catégoriquement l’homosexualité, la transidentité et le changement de sexe.

Malgré des désaccords fondamentaux sur les questions sociales, l’écologie d’extrême droite s’inspire parfois de systèmes promus par l’écologie d’extrême gauche. Certains mouvements identitaires auraient par exemple repris à leur compte le principe des AMAP .

Le chercheur Stéphane François relèvent d’ailleurs que certains mouvements néo-fascistes se présentent désormais comme des “altermondialistes de droite”. !


 

Au-delà même des idéologies, chaque projet écologique comprend la question écologique d’une manière différente. Il y a des désaccords profonds à propos des causes et de la gravité des problèmes environnementaux.

Pour certains, il n’y a pas vraiment d’urgence, ou si peu. Les problèmes environnementaux (s’ils existent !) sont loin d’être aussi importants et prioritaires que d’autres enjeux politiques, comme le retour de la croissance économique, la signature d’accords transnationaux de libre échange ou la réduction de la dette publique.

Pour d’autres, les problèmes environnementaux apparaissent d’une telle gravité qu’il faudrait un changement radical et immédiat du système économique afin d’atténuer un effondrement brutal de notre civilisation qui pourrait survenir dans les prochaines années ou décennies. 

Ces désaccords (abyssaux !) rendent donc une "union sacrée" pour le climat ou l'environnement particulièrement improbable...

 

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