" Qui va finir par la vaincre cette société individualiste ? C’est toi le Corona ? "

Marseille. Entretien avec une pharmacienne en temps de pandémie de Covid-19.

 

Entretien réalisé le 30 Mars avec A. pharmacienne de 29 ans, exerçant à Marseille. 

 « Je suis pharmacienne et j’exerce dans le 4e arrondissement de Marseille.

A mon avis, la crise sanitaire elle n’a vraiment pas été prise avec la mesure et le sérieux que l’Etat revendique aujourd’hui. J’ai le sentiment qu’on a contemplé les autres pays avant d’agir réellement en pensant vraiment que nous, la France, on a allait être épargnés par rapport aux autres. Alors qu’il n’y a pas vraiment de raison.

Sur le terrain ça se ressent quand même beaucoup, parce qu’on manque cruellement de moyens et qu’on a pas été préparés.

C’est regrettable, parce que dans les pharmacies on avait le temps de s’organiser. Je dis dans les pharmacies, parce que c’est ce que je connais le plus et que je pense que dans les hôpitaux c’est encore différent.

Tous les jours, je regrette de manquer d’informations, de recommandations et de conseils. J’ai l’impression qu’on est complètement livrés à nous mêmes, que chaque pharmacie prend les mesures qui lui paraissent les plus adaptées. Mais sans vraiment savoir, on teste avec ce qu’on a.

On tâtonne, on fait des essais. Alors, un jour, on va travailler la grille fermée en passant les médicaments sous la grille et puis un autre jour, on va filtrer les entrées en laissant les gens rentrer par deux, par trois maximum. Ce qu’il y a de mieux ? On ne sait pas, parce qu’on a pas de recul.

Par contre ce qu’on sait c’est que les patients, ils râlent. Dès qu’il y a un changement ça râle, toujours.

Pour le moment je n’ai toujours pas de Plexiglas devant les comptoirs. J’ai un petit scotch qui indique une démarcation pour que les gens se tiennent derrière et donc à distance des comptoirs.

J’ai le droit à une paire de gants et à un masque chirurgical par jour. Alors qu’on sait que les deux ont une durée de vie de quelques heures et qu’ils ne sont plus efficaces ensuite.

Mais bon de toute façon on a pas le choix.

On a quelques autres masques qu’on a reçu mais pour le coup on les garde en stock, on en a une dizaine pour toute l’équipe, ceux qu’on appelle FFP2. Mais on ne sait pas quand est ce qu’on doit les utiliser, quand est ce que c’est urgent, pas urgent. De toute façon on en a tellement peu que ça n’a pas beaucoup de sens.

 Au quotidien, les gens ils sont inquiets et inquiétants parce qu’ils ont des comportements étranges; à se ruer dans les magasins, à faire des stocks.

Quelques uns avant le confinement étaient prêts à acheter des dizaines et des dizaines de gels hydroalcooliques ou de boites de gants.

Ça paraît dément. A quoi ça sert du gel hydroalcoolique quand on est confiné à la maison ?

Tu prends du savon et puis de l’eau et puis tu te laves les mains et c’est tout aussi bien.

On continue à travailler dans ces conditions. Combien de temps ? On ne sait pas. Jusqu’à ce qu’on soit malades, j’imagine. Le droit de retrait ne s’applique pas et puis on a prêté serment. Avec ça, on a une conscience professionnelle.

 Tous les jours, il faut aller au boulot. Dans les rues je me sens seule, avec mon masque et mon vélo. Non je suis pas toute seule, parfois je croise les flics.

Ensuite quand t’arrives au boulot, il faut faire bonne figure parce que t’as une équipe et qu’on est tous dans le même bateau. Il faut se tenir les coudes.

Ensuite, il faut faire face aux patients, à leurs angoisses, à leurs comportements étranges.

Et aux phrases type : “vous au moins vous avez le droit de sortir” ou “ ahlala vous avez tellement de chance d’aller travailler”.

Puis vient le soir et tu rentres chez toi avec les 200 kilos d’angoisses que tout le monde t’as refilé dans toute la journée. Et avec ça t’essayes de trouver le sommeil parce que demain c’est reparti !

 Alors j’écoute plus les infos, j’ouvre plus Facebook. Je veux être la moins vulnérable possible et la moins perméable à toutes les nouvelles que je pourrais entendre et j’essaye de me préserver.

De toute façon, personne ne s’écoute en ce moment, personne ne t’écoutes. On a l’impression que l’exécutif continue de parler à tord et à travers, en dissonance complète avec les échos du quotidien et de notre réalité de professionnels de santé sur le terrain.

 Cette période elle rend triste parce qu’elle est un véritable révélateur d’inégalités sur beaucoup de points.

D’une part, le logement parce qu’on a pas tous les mêmes et on fait face à une diversité énorme de confinements. Et encore quand on a la chance d’être confiné, c’est à dire qu’au moins on a un toit sur la tête.

Tout le monde ne se sent pas en sécurité chez soi non plus. On ne fait pas tous face aux mêmes revenus. On a pas tous une sécurité de l’emploi.

La présence policière n’est pas du tout la même dans tous les coins de la ville.

 La réalité c’est que les mesures de confinement ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Quand tu as un jardin, personne ne va te dire de rentrer chez toi, alors que quand tu vis dans une tour, il y a les flics en bas de chez toi qui vont te dire de rentrer.

Et là encore on parle pas des plus précaires, ceux qui n’ont pas de toit, ceux qui sont en prison ou dans des centres de rétention…

Ça jette une lumière crue sur notre société.

C’est toujours les mêmes qui sont en première ligne. Ceux qui ont des “métiers indispensables et de première nécessité”. Mais c’est quand même tous des smicards, étonnamment.

C’est les caissières et les caissiers, les livreurs et les livreuses, les éboueurs, les aides-soignants, les infirmières…

 Ce qu’il y a de plus fou dans cette situation, dans un pays aussi développé que la France, il va y avoir des choses qui vont venir à manquer. L’espace, les lits dans les hôpitaux, les masques (on en manque déjà), des médicaments (on en manque déjà aussi).

 Ce qui est notable, c’est qu’en affaiblissant et en privatisant tout notre système de santé, l’Etat a mis en péril toute sa population. Il faut en prendre la mesure, l’Etat a abandonné le service public au nom d’une logique néo-libérale qui n’a aucun sens aujourd’hui.

 Le plus fou c’est qu’on en tirera rien de cette crise. Je suis prête à parier qu’aucune lecon ne va etre tirée de cette situation. Que les décisions politiques de ce pays continueront toujours à être guidées par une boussole économique et non par une boussole sociale. Qu’il y aura toujours des dirigeants en déconnection totale avec notre vie quotidienne.

 On peut dire que les garde-fous sont tombés. Les mesures de confinement, elles permettent de faire passer en douce toute une série de lois sous prétexte d’urgence sanitaire qui vont encore une fois réduire le pouvoir des salariés et les libertés individuelles.

De plus, je pense que la police a carrément les pleins pouvoirs sur les quartiers pour forcer les gens à rentrer chez eux. Plus personne ne peut le voir puisque plus personne n’est dehors.

Il n’y a plus de personnes-ressource en ce moment. Chacun est replié totalement sur son nombril alors que ce serait un climat qui serait propice à une grande solidarité.

 Qui va finir par la vaincre cette société individualiste ? C’est toi le Corona ? »

 

  

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