Quelle réponse pour la gauche au mouvement des gilets jaunes ?

Allumer un feu nécessite un combustible, un comburant et une étincelle. La hausse des taxes sur les carburants a été l’étincelle du mouvement des gilets jaunes, la rancœur en a été le comburant et le système le combustible. Les braises de l’élection présidentielle de 2017 et de l’affaire Fillon ainsi que de l’affaire Benalla ont facilité son départ. Dans un premier temps, le gouvernement est revenu sur la hausse des taxes, mais la flamme était déjà allumée. Contrairement à un mouvement syndical auquel il est aisé de répondre par un allégement ou l’annulation des mesures envisagées, le mouvement des gilets jaunes, bien que né contre cette hausse, est plutôt l’explosion d’une rancœur qui cherche à se définir.

Les gilets jaunes n’adhèrent pas à leur mouvement spontané parce qu’ils partagent des convictions profondes mais une colère commune. Chacun dans sa singularité ressent cette colère (de l’ordre de l’intime et de la vie personnelle ou du professionnel) qui prend forme par ce mouvement collectif. Parce que diffuse, cette rancœur éclate sous différentes formes, de la xénophobie à la volonté d’une refonte de la société et de la politique.

Le système contre lequel s’exprime cette rancœur n’est pas défini non plus. Il peut être l’État, les « puissants », les 1% les plus riches, les fonctionnaires, les hauts fonctionnaires, les médias ; tout ce qui parait inaccessible et vivre bien, privilégié, qu’on ne connaît pas personnellement, à l’opposé de la vie que l’on mène, dont on ne peut sortir et aux rêves inaccessibles. Il n’est pas non plus personnifié ; bien que la personnalité d’Emmanuel Macron cristallise ce système.

Les avantages fiscaux en faveur des plus aisés, les rémunérations mirobolantes des directeurs de grands groupes comme des hauts fonctionnaires, l’évasion fiscale nourrissent cette rancœur. On pensera aux agriculteurs, aux ouvriers de Ford à Blanquefort, à ses livreurs, à ses séniors sans emploi, au personnel hospitalier ou aux travailleurs sociaux, à ces jeunes docteurs bac+8, qui s’investissent beaucoup pour peu de rémunération, de reconnaissance et de sécurité.

Si les gilets jaunes ne représentent pas le peuple, si on ne peut se retrouver dans les violences de certaines manifestations, ils sont le porte-voix de cette rancœur diffuse. Leur mouvement a permis à des personnes qui se considèrent comme étant méprisées d’agir directement sur le réel. Des personnes à qui tout est imposé imposent le rythme du temps politique. Emmanuel Macron a voulu montrer qu’il connaissait le quotidien de cette France qui fait des efforts, mais sans re-connaissance. Le mouvement des gilets jaunes ne pourra prendre fin que si le sentiment d’inégalité disparait, que si le « peuple » aura changé lui-même la marche des choses et non qu’elle lui ait été imposée.

Le danger de la situation actuelle n’est pas la prolongation du mouvement des gilets jaunes. Le plus grand danger est la non-définition de la rancœur latente dans notre société ainsi que du système, de ce qu’on entend par « peuple ». Les partis populistes jouent sur cette absence de définition. Ils puisent leur force de l’opposition entre un « nous » et un « eux » : le « eux » peut être les migrants, les élus en général, les médias ; le « nous » est le « peuple » que ces partis prétendent représenter dans sa totalité, contre la diversité du « eux ». Plus la colère sera protéiforme, plus ces partis se renforceront.

La gauche non populiste est inaudible dans ce brouillard politique. Elle s’était promis de faire rêver en 1981, avait généré de nombreux espoirs avec l’élection de François Hollande, « l’adversaire de la finance ». Ces espoirs ont conduit à la désillusion. Qui se souvient pourtant des acquis sociaux et sociétaux qu’ont apportés le Front Populaire, les communistes d’après-guerre, la gauche des années 80, les années Jospin ? Notre vie serait très différente sans les congés payés, la sécurité sociale, la réduction du temps de travail, le revenu minimum. La gauche n’a en effet pas seulement fait rêver, mais permis de rêver. Quels projets aujourd’hui permettraient de rendre de la dignité à chacun, une fierté non pas d’être Français mais d’exister ?

La gauche se doit de définir la situation actuelle et d’y répondre par un projet ambitieux et réalisable, réduisant les écarts de rémunération et de richesse, remettant à plat le système fiscal. La contestation du consentement à l’impôt est un mal qu’il faut nécessairement combattre. Le danger d’une non-réaction entrainera nécessairement une réaction contre le système républicain lui-même. La transition écologique devrait être un mouvement positif plutôt qu’un ensemble de mesures négatives. Si la France était le leader mondial de la transition écologique, une fierté collective (en plus d’une création d’emplois) ne naitrait-elle pas nécessairement ? Le pouvoir d’achat est une des revendications principales des Français car il permet de vivre. Mais la consommation n’est pas la seule voie d’accès au bonheur, il y a aussi l’accès à une position décente dans la société, pouvoir se dépasser via la culture et le savoir.

La France n’est pas seule dans cette situation. La gauche, en France et en Europe, non seulement ne peut perdre son européanisme mais doit être unie pour répondre à cette rancœur. Comment comprendre que la gauche française ne fasse pas de campagne commune ? Comment se fait-t-il qu’un Front Populaire européen ne réponde pas aux attentes des peuples européens ?

Si le gouvernement a comme intention d’éteindre le mouvement des gilets jaunes, la gauche a comme responsabilité d’y répondre. Elle doit d’abord mettre les mots sur cette rancœur latente contre les inégalités. La réponse doit être un projet, non pour faire rêver mais pour permettre de rêver. Un projet qui s’attaque aux inégalités et aux privilèges tout en redonnant une fierté collective en accomplissant une transition écologique qui profite à tous et une fierté individuelle qui permette à chacun de se dépasser.

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