Le macronisme existera-t-il ?

Le macronisme est-il un concours de circonstances ou un véritable mouvement politique ?

83% en 2007, 80% en 2012, 75% en 2017, le taux de participation au second tour de l'élection présidentielle française ne fait que diminuer. Celui aux élections législatives de 2017 a même atteint un record sous la cinquième République, atteignant seulement 43%.

Parallèlement à ce désintéressement pour les élections, le vote pour un changement de système, en tout cas de manière de gouverner, ne fait qu'augmenter.
Au premier tour de l'élection présidentielle de 2012, 31% des Français s'étaient exprimés pour un changement radical de politique (Front National, Front de Gauche, Nouveau Parti Anticapitaliste, Lutte Ouvrière) et 42% (Parti socialiste, Mouvement Démocrate, Europe Écologie Les Verts, Debout la République, Solidarité et Progrès) pour une voie différente de celle que proposait le sortant Nicolas Sarkozy (Union pour un Mouvement Populaire).
En 2017, le président sortant François Hollande a renoncé à se représenter, les primaires des deux principaux partis de gouvernement ont balayé les candidats pressentis, le vote pour un changement radical de système est monté à 48% (Front National, la France Insoumise, Debout la France, Nouveau Parti Anticapitaliste, Union Populaire Républicaine et Lutte Ouvrière).

François Hollande avait été élu contre Nicolas Sarkozy. Emmanuel Macron a été élu contre la classe politique précédente. Bénéficiant de cette défiance envers le système politique et de cette montée du vote pour un changement radical, un homme dont c'était la première campagne électorale, sans programme clair et détaillé, est devenu président de la République. Un parti inexistant un an avant les élections et dont les orientations philosophiques et idéologiques ne sont pas structurées ("En Marche !") représente 54% des députés à l'Assemblée Nationale.

Emmanuel Macron a imposé un nouveau style de pouvoir, voulant montrer plus d'attachement que Nicolas Sarkozy et François Hollande à ce que représente sa fonction. On se souviendra du soir de son élection où l'hymne européen précéda son discours dans la cour du Louvre. Une deuxième innovation est la composition de son gouvernement, paritaire, alliant personnalités de droite et de gauche, ainsi que de nouvelles personnalités, répondant à ce mythe de gouvernement d'Union nationale, souvent invoquée et rarement appliquée.

Mais le macronisme existe-t-il vraiment ? Derrière les symboles qui remettent au goût (de certains) du jour la monarchie républicaine, qui promeuvent l'Union nationale, existe-t-il un mouvement (une marche certains dirons) vers l'avant, structuré autours de principes (même si la mort des partis « idéologiques » est annoncée, un mouvement politique a besoin d'une colonne vertébrale) ainsi que des idées audacieuses pour réformer le pays tout en augmentant le bien-être collectif et individuel ?

Les premiers pas du gouvernement et de l'Assemblée Nationale ne nous montrent pas un exemple d'innovation politique et de recherche du bien commun. Tout le monde se rappellera des coupes budgétaires (chaque gouvernement en a fait en début de législature), de la baisse des Aides Pour le Logement (APL) tout en aménageant l'Impôt Sur la Fortune (ISF), rappelant le bouclier fiscal de Nicolas Sarkozy. Même la loi portant sur la "confiance dans la vie politique", sensée marquer la fin de l'« ancien monde » et le début d'un « nouveau », ne limite pas autant qu'elle l'aurait pu les conflits d'intérêt des députés, qui pourront toujours exercer des activités de conseil par exemple ; de plus, le "verrou de Bercy" subsiste. Sans parler des hauts fonctionnaires, qui auraient dû être concernés par le texte, texte qui les ignore finalement. 

Le mandat d'Emmanuel Macron et d'"En Marche !", comme celui de François Hollande et du Parti socialiste avant eux, doit répondre à la lassitude des Français de notre système politique, des mesures d'austérité sans amélioration du pouvoir d'achat et de la qualité de vie, aux "mesurettes" prises les unes à la suite des autres sans projet politique global structuré. Surtout, les Français attendent un véritable cap politique plutôt qu'une réaction à la conjoncture économique. S'ils réussissent, avec des idées innovantes, dans l'intérêt de tous et non de certains, alors le macronisme existera et deviendra une voie politique parmi les autres. S'ils poursuivent l’œuvre de leurs prédécesseurs, le macronisme n'existera pas. A ce moment-là, soit les « anciens partis » se seront remis en question, se seront vraiment tournés vers le peuple pour le reconquérir, soit les partis proposant un changement radical de système remplaceront "En Marche !" afin de tenter, à leur tour, de ré-enchanter la politique française.

Dans tous les cas, la victoire d'Emmanuel Macron et d'"En Marche !" invite les institutions politiques, syndicales et aux médias à se réformer. Les « anciens partis », s'ils ne reviennent pas vers le peuple, en répondant à ses attentes, au bien commun et non à des intérêts particuliers, ne favoriseront que la montée des extrêmes et une nouvelle polarisation de la politique entre les extrêmes d'un côté et "En Marche !" de l'autre. Les médias ne doivent pas se contenter d'analyser la symbolique du pouvoir, des robes portées par Brigitte Macron, mais plutôt analyser le sens des lois votées par l'Assemblée Nationale et des mesures prises par le gouvernement, sans bashing ni complaisance.

Dans l'Italie des années 1990, l'Opération "Mains propres" avait balayé une classe politique corrompue et accrochée au pouvoir. Un certain Silvio Berlusconi en avait bénéficié. N'imitons pas les erreurs du passé, ne croyons pas à l'illusion d'un « nouveau monde » mais œuvrons tous pour un changement réel des pratiques et des politiques entreprises, avec des projets ambitieux qui dépassent le fin calcul politique.

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