Barbara SARBOURG (avatar)

Barbara SARBOURG

Docteur en psycho-criminologie. Epistémologue de l'extrême.

Abonné·e de Mediapart

5 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 mai 2017

Barbara SARBOURG (avatar)

Barbara SARBOURG

Docteur en psycho-criminologie. Epistémologue de l'extrême.

Abonné·e de Mediapart

«I am not your negro»: un film à voir et à diffuser

Un film documentaire de Raoul Peck remarquable tant sur la forme que sur le fond. Un film réellement instructif qui vous invite à réfléchir de manière nuancée et approfondie.

Barbara SARBOURG (avatar)

Barbara SARBOURG

Docteur en psycho-criminologie. Epistémologue de l'extrême.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Malheureusement, "I AM NOT YOUR NEGRO" ne bénéficie pas d'une diffusion suffisante pour toucher ceux qui auraient le plus besoin de l'être. Il risque par là de n'attirer et donc de ne convaincre que ceux qui l'étaient déjà, ce qui serait très dommage puisque, de par l'exposition de points de vue divers et leur articulation avec des faits historiques, il invite à une analyse qui fait gravement défaut à une proportion importante de nos concitoyens.

http://www.konbini.com/fr/tendances-2/i-am-not-your-negro-va-enfin-sortir-salles-france/

Résistant à la tentation de trop en dire, pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui vont aller voir ce formidable film documentaire, je me contente d'attirer l'attention sur quelques points :

1/ Bien que s'agissant d'un film documentaire, l'excellente réalisation permet de suivre un fil conducteur : le destin convergent de trois personnes qui ont beaucoup compté pour James Baldwin et ont été assassinées par haine de leur engagement (Martin Luther King, Malcolm X et Medgar Evers). Les commentaires de Baldwin lui-même sont éclairants, les images d'archives également, et le choix des illustrations est pertinent voire jubilatoire. La voix et la diction de Samuel L. Jackson se prêtent idéalement à l'exercice. Je ne serais pas étonnée que Joey Starr, souvent là où l'on ne l'attend pas, soit de même à la hauteur de la tâche, mais je n'ai pas vu le film en VF.

2/ J'avoue mon ignorance préalable totale de l'engagement de James Baldwin dans la lutte pour l'égalité des droits et de la dignité des citoyens noirs aux Etats-Unis. En fait, je ne connaissais James Baldwin que par la lecture de son roman "GIOVANNI'S ROOM", qui traite de la complexité des relations affectives pour un homme qui affronte sa bisexualité. J'ai donc découvert, à la faveur de ce film, non seulement son engagement, mais l'existence d'une oeuvre littéraire conséquente que j'ai maintenant envie de lire.

http://la1ere.francetvinfo.fr/samuel-legitimus-il-faut-lire-relire-james-baldwin-467421.html

3/ Point le plus important : James Baldwin met en mots, et tout le film nous guide intelligemment vers la compréhension de cette idée, la notion selon laquelle LE RACISME EST UNE INVENTION. Une invention qui sert un but et des intérêts. Il le dit tout à la fin, mais cela nous a été si bien exposé, progressivement, au long du documentaire, que cette énonciation s'impose comme une lumineuse évidence. "Je ne suis pas votre nègre ; je ne suis pas un nègre, je suis un homme ; le nègre a été inventé par l'Amérique et l'Amérique doit se demander pourquoi elle a eu besoin d'inventer le nègre".

Voilà l'analyse qu'il faut développer et approfondir pour comprendre les rapports de force, la persistance du "racisme" ou de la volonté d'exploiter l'autre rabaissé et exclu que recouvre cette notion et, plus loin encore, plus fort encore, les rouages de la machine capitaliste.

Car au final, c'est bien de cela que nous parlons : des grands fondamentaux du capitalisme.

"Le capitalisme pue la mort et son histoire est une rivière de sang" écrit Yannis Youlountas dans un article consacré à l'infecte exploitation des victimes de la Shoah (lien ci-dessous).

http://blogyy.net/2016/10/11/quand-la-firme-bayer-achetait-des-lots-de-femmes-a-auschwitz

L'écrivain Howard Zinn nous alerte ainsi dans son oeuvre monumentale, "Une histoire populaire des Etats-Unis", sur la pertinence de considérer l'UTILITE du racisme pour les possédants lorsque les colons occidentaux se sont approprié les terres américaines. Le racisme comme volonté de désigner des exploités inférieurs (les esclaves noirs) pour que les autres exploités (les employés blancs) ne s'allient pas avec eux pour se rebeller contre les exploiteurs ; comme justification hypocrite d'une exploitation ne visant en fait qu'un but, l'enrichissement des uns grâce au labeur (esclaves, travailleurs) ou à l'extermination (Indiens) des autres...

http://raforum.info/spip.php?article2619

James Baldwin expose d'ailleurs cette terrible impossibilité pour le Noir citoyen américain de trouver sa place lorsqu'on ne lui propose pour modèles identitaires que le personnage de John Wayne ou celui de l'Indien massacré !

Petite parenthèse cinématographique également : sur la question de l'exploitation, de l'esclavage et du racisme : une intéressante variation sur ce triptyque est proposée dans le film GET OUT actuellement sur les écrans. Je ne veux pas spoiler. Voyez vous-mêmes. On n'en a pas fini avec le racisme, nous dit ce film, puisque le fondement du racisme, c'est la volonté d'exploiter.

Et bouclage de la boucle : "je ne suis pas votre nègre" = je ne suis pas celui qui va faire le travail à votre place pour que vous en tiriez profits et pouvoir ("nègre" de l'écrivain)...

4/ James Baldwin nous invite enfin à nous interroger sur le rôle de la société du divertissement dans nos sociétés occidentales et plus particulièrement aux Etats-Unis. Distraire le citoyen des sujets sur lesquels il pourrait porter un regard critique. Certes, "du pain et des jeux", le concept n'est pas nouveau ; mais cette systématisation du grand divertissement (événements sportifs vécus comme des grand-messes durant lesquels plus rien d'autre n'est médiatisé, émissions de télé ludiques ou feuilletonesques aussi nombreuses qu'indigentes sur le plan cérébral...) viserait, nous dit Baldwin, à cacher la réalité. Le citoyen passerait devant autrui, devant sa douleur, sa détresse, protégé par l'écran du divertissement. La "télé-réalité" serait une cynique entreprise d'anti-réalité.

Vraiment beaucoup, beaucoup de matière à réflexion, camarades.

Et vive le cinéma doté de conscience politique : http://www.cinemas-utopia.org/bordeaux/

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.