TOI LE JEUNE, SORS DE TON CANAPÉ, SORS DE LA MATRICE

Avertissement : ne lis pas ce qui suit. (Si tu lis, tu ne pourras pas, après, dire que tu ne savais pas.)

Tu as plus de 18 ans. Moins de 40, probablement, sinon tu ne te considérerais pas comme un jeune.

Tu es adulte ; tu as le droit de vote ; tu es responsable de tes actes devant la loi ; tu es apte à te reproduire et en droit d’éduquer tes enfants ; tu es un citoyen.

TOI LE JEUNE, aujourd’hui, j’en appelle à toi. Tu n’as pas besoin des autres ; mais les autres ont besoin de toi. Le monde a besoin de toi. Ton avenir, celui de tes enfants, a besoin de toi.

Le mouvement social, en gros, tu t’en fous. Selon ton milieu familial, social, les commentaires de tes copains, ceux de tes profs, de tes collègues de travail, de ceux de qui tu veux te faire bien voir, tu oscilles entre semblant de bienveillance (« ce gouvernement ne pense qu’à la finance, pas aux plus démunis ») et aigreur de circonstance (« ces privilégiés nous emmerdent avec leur grève, il y en a qui veulent travailler dans ce pays »).

Mais le contexte général, l’idéologie, l’anamnèse, les conséquences, pour toi-même, pour autrui : tu t’en fous. Ce n’est pas complètement ta faute, je vais te le démontrer ; mais le fait est là ; et ça peut changer si tu le veux.

Tu n’as pas de temps à perdre à réfléchir sur tout cela. Tu as une vie à vivre, là tout de suite : un fil à suivre sur Facebook, une trop bonne photo de Toi à poster sur Instagram… les soldes à faire… Les Anges à Marseille à pas louper… Un partiel à euh… réviser… la tablette du petit dernier à paramétrer… ta mère à appeler… tes potes à réunir pour une soirée tapas consacrée à ta prom… euh future promotion dans ta boîte vu que ton N+1 t’a à la bonne…

Le monde extérieur ? Il n’existe pas. Il est à l’intérieur de ton univers virtuel et tu n’en perçois que ce que tu veux bien.

Tu ne le dis pas comme ça, bien sûr. Tu dis :

Boarf ouais Macron c’est un banquier mais de toute façon y a personne d’autre, ils sont tous pourris, pour qui tu veux voter ?

  • Ben s’il n’y a personne, pas d’offre politique, raison de plus pour t’y mettre, mon gars ! T’es pas plus mauvais qu’un autre !

Boarf ouais mais si je vais manifester je risque de me faire crever un œil ou de bouffer des lacrymos !

  • Tu risques, mon pauvre petit. Alors tu restes chez toi. Ça tombe bien, c’était le but !

Bien d’autres ont risqué, en leur temps. Malik Oussekine en est mort. Deux jours après, le projet de loi était retiré, puis le corps des voltigeurs était dissous. C’était une autre époque. Tu ne l’as pas connue, tu devrais l’apprendre. Tu devrais te renseigner.

Tu pourrais alors relever la tête d’indignation lorsque Fauvergue, député LREM, déclare qu’il « faut oublier l’affaire Malik Oussekine ». Si tu n’as pas de chance, si tu meurs sous la matraque en manifestant (ou en allant mater les nouveaux modèles Adidas dans la rue commerciale), sache-le : on t’oubliera. C’est le nouveau monde.

Boarf les syndicats ils ne militent que pour leur gueule !

  • Tu crois que les syndicalistes n’ont pas de famille, gamin ? Tu crois que l’épouse du syndicaliste, son mari, ses enfants, ses sœurs, ses frères, ses potes, ne comptent pas pour lui ? Tu crois que tous ses proches sont cheminots ? Un cheminot, comme un policier, a une famille et des amis qui ne font pas le même métier et n’ont pas les mêmes intérêts catégoriels. Il faut apprendre à nuancer. Avec la nuance viennent la réflexion et le respect.

Ouais mais les manifs ça sert à rien et pendant ce temps les commerçants sont ruinés et leurs salariés au chômage ! Ha ha, que trouvez-vous à redire à ça, les privilégiés feignants ?

  • Que lorsque les réformes du nouveau monde auront bien essoré les citoyens, les vieux, les jeunes, les familles, la grande majorité des gens, le commerçant n’aura plus de clients et plus de salariés. Tu vois à court terme, je vois à long terme… à moyen terme, en fait.

 

Le fin mot de l’affaire, une fois passé le cap de ces arguties ressassées médiatiquement, est bien ailleurs. Ouvre les yeux, je vais te dévoiler tout ce qui t’échappe.

En 1989, le mur de Berlin est tombé.

De ce jour, le Capital, tel l’Empereur Palpatine, s’est dit : je triomphe. Plus de contradiction. Plus d’idéologie contre la mienne. Quelques îlots de résistance, quelques germes, je vais les détruire de manière systématique.

Et le système de se mettre en place. Les Injonctions. À travers :

- la publicité : des slogans invitant à l’égoïsme, la vanité, le nombrilisme, l’exhibition de la richesse, le soin de soi avant tout et surtout avant le soin des autres… et surtout : PROFITEZ… J’EN PROFITE… PROFITE !

- la télévision : des émissions ludiques il y en a toujours eu, heureusement, mais avec la télé-RÉALITÉ on est dans une tout autre dimension que le jeu, on est dans le JE. Mon image avant tout, mon reflet toujours devant moi, qui fait obstacle à la vision que je pourrais avoir du monde. Les relations avec autrui réduites à la rivalité, à la manipulation, dans un univers esthétique standardisé où aucun neurone ne dépasse.

- même l’éducation nationale : fin des années 90, les directives étaient : inutile de se focaliser sur l’orthographe, ni sur le calcul mental, pour ça il y a le correcteur de Word et les calculatrices électroniques. Autrement dit : n’apprends pas à penser, nos machines penseront pour toi et te donneront les réponses.

- le langage journalistique : à grands coups de formules toutes faites et utilisées pour n’importe quoi sans aucune réflexion, on te donne le prêt-à-penser : « ce qu’il faut retenir », « ce qu’il faut en penser », la mobilisation qui s’essouffle, les chiffres selon la police, les forces-de-l’ordre, les éléments radicalisés, etc… tu commences à comprendre, tu peux continuer la liste toi-même…

Et dans ces quatre domaines privilégiés du vidage de crâne, la réduction du champ linguistique, du vocabulaire, est terrible.

C’est en mots que l’on pense. Plus on a de mots à notre disposition, plus notre pensée peut être riche et nuancée.

Si l’on n’a que quelques mots de vocabulaire, il est impossible de construire une pensée complexe. La police n’exclut aucune hypothèse sur zone de l’épisode cévenol hors normes et radicalisé.

Cet appauvrissement de la pensée, les professionnels de l’injonction systémique essaient de te la dissimuler en t’expliquant qu’obéir aux injonctions, c’est faire preuve d’intelligence : tu consommes un max, des choses inutiles, mais tu « consommes malin ».

Si tu ne comprends pas ça, c’est sans doute, comme le suggère le député LREM Le Gendre, qu’eux sont trop intelligents et trop subtils dans leur approche. Ils se mettent alors à ce qu’ils estiment être ton niveau et font « de la pédagogie » (es-tu un enfant ? Personnellement, je le prends mal, pas toi ?).

De fait, ces Injonctions te sont rentrées dans l’esprit dès ta plus tendre enfance, directement et souvent, aussi, par l’intermédiaire de tes parents. Ils voulaient ton bien ; ils voulaient que tu sois à l’aise dans la société telle qu’elle commençait à évoluer, ils voulaient que tu sois en phase, prêt à « profiter », prêt à… « réussir ».

Nous y voilà.

Quand le capital eut verrouillé ses injonctions et formé quelques générations à s’y plier avec la joie du profitage, il se dit que tout était prêt pour la deuxième étape : la destruction des acquis sociaux de l’ancien monde.

« Une gare, c’est un lieu où l’on croise LES GENS QUI RÉUSSISSENT, ET CEUX QUI NE SONT RIEN » (Macron)

Macron. Merci Hollande pour ce beau cadeau que tu nous as fait.

Cette phrase est ignoble.

Cette phrase est plus qu’une suite de mots ; c’est un acte, un acte aux lourdes conséquences.

Cette phrase cloue dans l’esprit des citoyens l’idée qu’ils doivent se définir comme l’un, ou comme l’autre. C’est le chef qui l’a dit, le maître, le roi, Jupiter. Ou je réussis, ou je ne suis rien.

Nous pourrions développer longuement, très longuement la notion même de « réussite », mais cela nous éloignerait de notre sujet. Ce sera pour une autre fois, si tu le veux, si tu as faim. Si tu as envie de te demander dans quel camp tu situes la femme de ménage ou l’éducateur spécialisé, et si leur apport à la société est plus ou moins utile que le tien.

Bref, réussir, c’est nécessairement gagner – hum, disons : faire rentrer - de l’argent, consommer, voyager, faire des envieux…

Et cela ne se fait que dans le cadre de l’ORDRE ÉTABLI. Tu ne « réussis » que selon des critères de réussite définis, en l’occurrence, ceux de celui qui te donne l’injonction.

Il faut donc que tu réussisses. Quoi ? Ta vie.

Réussir ta vie. Pas réussir le monde ; juste ta vie, rien que ta vie. Il n’y a rien d’autre.

Tu pourrais te dire qu’humain n’est pas qu’humain POUR SOI, qu’humain est aussi, et peut-être d’abord, humain POUR LE MONDE, humain pour autrui, humain pour le collectif ; que réussir sa vie, c’est apporter sa pierre à l’édifice.

Mais non. Pas dans le nouveau monde. Dans le nouveau monde, tu fonces tête baissée, sans histoire, sans culture, sans respect, sans réflexion, sans compassion, tu fonces vers ton propre reflet narcissique sans rien voir autour de toi.

C’est que désormais, il y a DEUX CAMPS.

Le Préfet Lallement a imprudemment claironné cette saloperie que Macron aurait voulu taire encore un peu : il y a deux camps. Celui de l’ordre établi et de ses forces de l’ordre : celui de ceux qui réussissent. Et le second camp : celui de ceux qui ne sont rien. Les pauvres, les déclassés, les cégétistes feignants privilégiés, les chômeurs, les vieux qui ne peuvent pas se chauffer, les jeunes qui ne peuvent pas se soigner, les « extrêmes », les « radicalisés ».

Il y a deux camps, et tu es si pétri de l’idée que du dois faire partie du premier, surtout pas du second, que nonobstant toute lueur d’intelligence, tout frisson d’humanité qui te fait parfois hésiter, tu dois absolument rester dans le bon camp.

Ne surtout pas être vu au milieu de ceux qui ne sont rien. C’est contagieux. Et toi, tu veux réussir, profiter, pas être rien. Pas lutter pour la vie des autres, puisque tout ce qui compte, c’est TA vie.

Inconscient de ce qu’en refusant le collectif, incapable d’apporter à autrui, incapable d’effort, de solidarité, de prise de risque, tu es tout simplement prisonnier de la matrice. Revois le film Matrix avec Keanu Reeves, il était visionnaire. Tu n’es qu’une ressource humaine enchaînée dont la force vitale est pompée pour maintenir la Matrice. Et tu en es heureux, car tu es programmé pour t’imaginer que tu vis une belle vie de profitage personnel que tu appelles réussite, voire même bonheur. « Que du bonheur » !

Tu t’en contentes ? Très bien. C’est ton monde en fin de compte. Celui de tes enfants et des enfants de tes enfants. Moi je lutte pour toi, mais pourquoi ?  Tu es concerné par la réforme, pas moi, au final, je devrais Profiter et me réjouir de savoir que tu vas me payer ma retraite.

Enfin, jusqu’à la prochaine réforme.

Tu n’as pas protesté quand est passée la loi travail, ni la réforme du chômage (les chômeurs, c’est des riens).

Tu n’as pas protesté quand les manifestations altermondialistes ont été réprimées sous prétexte de lutte contre le terrorisme (les altermondialistes, c’est des riens).

Tu n’as pas protesté quand on t’a réduit tes APL (les pauvres, c’est des riens).

Tu ne protestes jamais… ça ne te dérange pas qu’un gars déguisé en flic aille tabasser des manifestants et ne soit pas jugé deux ans après les faits : les contestataires du 1er mai, c’est des riens ! Ils n’avaient qu’à pas sortir de chez eux. Ils n’avaient qu’à rester dans leur canapé.

Tu ne protestes jamais. Macron a été démocratiquement élu (donc il peut tout se permettre).

J’ai vendu ma  misère pour une voix de soumission (Luke, La Sentinelle).

Tu ne contestes jamais. Nos forces de l’ordre établi doivent être respectées quoi qu’elles fassent (aux autres).

J’ai appris à baisser les armes devant l’autorité (Eskobar, You got me)

Tu PROFITES largement de la sécurité sociale, des congés payés, des droits à ceci, droits à cela, de tous les conquis sociaux des luttes anciennes que tu juges ringardes.

Tu râles contre les grévistes qui t’empêchent de partir à Noël, mais si tu as des congés à Noël, c’est parce qu’avant ta naissance, des gens ont fait grève, ont fait des blocages et perdu beaucoup de salaire, pour te permettre d’en bénéficier aujourd’hui !

 

Sache bien une chose : après cela, il n’y aura plus rien. Cette « réforme » mise en œuvre, toute l’humiliation sociale qui l’accompagne bue, avalée de force (de l’ordre), pendant que tu likes sur ton canapé ou que tu fais les soldes, ce sera fini.

La démolition se poursuivra, toute la solidarité tombera, tout l’ancien monde, bâti grâce aux luttes de ceux qui, parmi tes ancêtres, avaient du courage et de l’altruisme, sera réduit en poussière.

Et nous ne serons plus là pour t’aider. Nous serons là où l’Ordre établi est en train de nous envoyer, avec ta complicité passive : dans les poubelles de l’histoire.

Fais ton choix, maintenant. Reprends des chips, ou sors de ton canapé et viens chanter dans la rue avec nous.

Renseigne-toi, cultive-toi, parle avec les riens.

Parle avec tes parents, tes grands-parents, avec ceux dont tu ne partages pas les idées, demande à tous dans quel type de société ils veulent vivre. Réfléchis.

Donne aux caisses de grève si tu en as les moyens.

Il y a tant de formes de mobilisation possibles. Trouve la tienne. Sois courageux.

Lève-toi.

Fais-le pour toi, fais-le pour nous, fais-le pour l’humanité.

Sors de la Matrice.

 

 

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