Lettre ouverte au Dr Jean Marty, président du Syndicat National des Gynécologues Obstétriciens Français

Cher Dr Marty,J’ai lu avec attention vos déclarations successives dans les médias à propos de l’épisiotomie en général et du point du mari en particulier.Le point du mari existe et n’existe pas (plouf, plouf...).

Cher Dr Marty,

J’ai lu avec attention vos déclarations successives dans les médias à propos de l’épisiotomie en général et du point du mari en particulier.

Le point du mari existe et n’existe pas (plouf, plouf...).

Le blason
Tout d’abord vous nous avez expliqué que le point du mari n’existait  pas :  " C'est tout à fait absurde puisque faire le 'point du mari' ne sert à rien, il n'a pas de réalité anatomique qui peut apporter quoi que ce soit. "(1)  L’article date du  29 mars 2014.

Puis, en bonne logique, vous  avez affirmé  que le point du mari existait assurément : " Vous avez des femmes qui ont été victimes, incontestablement " (2) L’article du Monde date cette fois du 18 avril 2014.

Cela n’a pas l’air d’être simple dans votre tête et lorsque vous assénez " On est dans l'absurde, le fantasme, c'est un sujet qui réveille l'excitation " j’ai l’impression que vous décrivez en fait votre pratique.

 

Les douleurs post partum, c’est surtout dans la tête des femmes

Votre thèse c’est que les douleurs des femmes sont dans leur tête, qu’il s’agit de somatisation vaginale, phénomène d’après vous fort répandu. Le périnée est ainsi, selon vos propos, la seule zone du corps humain à ne pas pouvoir souffrir d’infections, d’abcès et de diverses complications de la cicatrisation.

N’apportant aucun crédit aux propos des femmes qui se plaignent à vous, vous ignorez tout naturellement jusqu’à l’existence de complications connues et répertoriées. En refusant aux femmes toute qualification pour parler de leur corps vous nous déshumanisez tout en vous plaçant dans l’impossibilité d’exercer correctement votre métier.

Depuis plus de 10 ans maintenant j’écoute et j’accompagne sur différents supports (site et page Facebook episio.info, liste de discussion soutien-épisiotomie) des femmes qui peinent à trouver des professionnels à leur écoute. Les personnes qui souffrent de complications sont trop souvent obligées de consulter plusieurs professionnels afin de trouver la perle qui en lieu et place de quolibets et de propos désobligeants et irrespectueux effectuera un examen approfondi permettant l’identification du problème (nodule, induration, serrage extrême ou au contraire béance....) et proposant des solutions pour y remédier. Lorsqu’une femme peine à trouver un gynécologue ou une sage-femme à l’écoute il m’arrive de conseiller de prendre conseil auprès du médecin généraliste. Celui-ci en effet se sachant non spécialiste sera moins enclin à évacuer sans écoute attentive et examen minutieux la souffrance d’une femme qu’il suit par ailleurs. Ne pratiquant pas lui-même d’épisiotomie, il sera moins tenté d’en minimiser les dommages.

La remise en cause de la pratique de l’épisiotomie est venue des féministes dans les années 60. La première revue de littérature date des années 80 et il n’est plus possible, passé cette décennie, de ne pas savoir que si l’épisiotomie ne prévient rien elle abime avec certitude le périnée des parturientes. Pourtant, ce n’est que sous la pression des associations (AFAR, CIANE...) et la pression des citoyennes (qui ont pris la plume à chaque article de la presse grand public...) que des recommandations nouvelles seront enfin publiées en 2005. Bien que n’ayant plus aucune indication médicale (en dehors de la souffrance fœtale avérée, ce qui fort heureusement est assez rare) le taux de 30 % d’épisiotomie est considéré comme acceptable.  Dans quel autre domaine médical est-il acceptable d’opérer une aussi large fraction de la population en l’absence d’indication ?

Ce taux de 30 % est destiné à protéger la profession d’une remise en cause brutale. Les femmes opérées inutilement ne recevront jamais d’excuses. Lors de la naissance de mon premier enfant en 2002, l’hôpital le plus proche de mon domicile déclarait un taux de césariennes de 20 % et un taux d’épisiotomies de 90 % ce qui fait que sur 100 femmes venues accoucher seule 8 échappaient  à une forme quelconque de chirurgie. Tout le monde s’accorde à dire que dans plus de 80 % des cas la naissance est un phénomène physiologique pourtant en 2002 dans certains hôpitaux moins de 10 % des femmes échappaient au scalpel. Et cela ne vous empêchait pas de dormir.

En 2005, la Suède avait un taux d’épisiotomie de 6 %. En effet, les maternités suédoises ont enclanché la baisse des taux d’épisiotomie dès les années 80 atteignant déjà le taux de 30 %. Placer les pas de l’obstétrique francaise des années 2010 dans celle de l’obstétrique suédoise des années 80 constitue un manque de sérieux considérable. Vous et vos confrères avez préféré ménager vos collègues au prix du maintien d’un fort taux d’épisiotomie dans notre pays. Honte à vous.

 

De quoi l’épisiotomie est-elle le nom ?

Si l’épisiotomie est pratiquée pour la première fois par Fielding Ould en 1742 ce n’est que dans les années 1920 que son usage se généralise sous l’influence de Joseph Bolivar De Lee un médecin considéré aujourd’hui encore comme le père de l’obstétrique moderne. On doit en effet à De Lee la conception actuelle selon laquelle il vaut mieux prévenir que guérir et ce,  au détriment de la devise hypocratique « primum nocere », d’abord ne pas nuire.  Ainsi De Lee a conspué la profession sage-femme avec un certain succès et créé le service qui répondait à ses convictions. A quoi ressemblait donc une naissance dans sa maternité ?

-          Anesthésie de la femme avec de l’éther dès que la tête a passé le col de l’utérus. Pour apprécier les effets secondaires trés désagréables et la dangerosité de celui-ci voir (3)

-          Pratique d’une large épisiotomie médiolatérale (périnéotomie)

-          Utilisation des forceps systématisé (appliquer les fers...)

-          Révision utérine (aller chercher le placenta à la main au lieu d’attendre son expulsion, c’est trés désagréable cela va sans dire)

-          Médication de  la femme avec de la scopolamine (un sédatif pouvant entraîner des hallucinaions délirantes et utilisé comme « sérum de vérité » durant la 2ème guerre mondiale)  et de la morphine avant le long travail de couture qui va s’ensuivre

-          Prolongation de la narcose (sommeil induit par les narcotiques) pour plusieurs heures en post partum et pour abolir la mémoire du travail. (4) Ce qui ne permet pas une rencontre mére bébé de qualité dans les heures qui suivent la naissance.

-          Tirer vers le bas le col de l’utérus avec un forceps inventé pour cet usage pour l’examiner ( avec des amis pareils vous n’avez pas besoin d’ennemi !)

-          Réparer toute égratignure et déchirure et laborieusement reconstruire le vagin pour reconstituer des «  conditions virginales »

Ce qui nous ramène au point du mari. Si De Lee était vivant, nous le traînerions devant le tribunal de La Haye pour faits de torture et violences de genre. Mais sa pensée reste le fondement de l’obstétrique actuelle et régulièrement des prix Joseph Bolivar De Lee sont décernés aux obstétriciens méritants (5). Car ce que la profession n’a pas fait c’est de regarder son histoire dans les yeux, de reconnaître qu’un changement de paradigme est nécessaire et de présenter des excuses aux millions de femmes qui ont été violentées par erreur, par bêtise, par habitude, par entêtement, par incapacité à se remettre en cause. Comme vous le soulignez «On est dans l'absurde, le fantasme, c'est un sujet qui réveille l'excitation " Seulement, ce ne sont pas les femmes qui y sont dans l’absurde mais bien les accoucheurs. Et il convient d’en sortir pour entrer dans une logique rationnelle, scientifiquement évaluée et respectueuse des droits de la personne.


Lorsque vous dites, Dr Marty « La chirurgie est du domaine de l'art, on peut penser que certains médecins ont eu l'idée qu'en modifiant un peu leur façon de suturer, ils amélioreraient un peu la sexualité, et ça, ça ne nous choque pas » vous êtes dans ces fantasmes, dans cet absurde et surtout dans cette négation de la femme sur laquelle l’opération à lieu et qui en portera les éventuelles conséquences avec son ou ses partenaires.

 

L’article du Monde poursuit « Une sexualité épanouie, ce « n'est pas un cadeau que la nature donne à tout le monde », conclut-il, citant une vieille chanson de Georges Brassens, La Femme s'emmerde en baisant. Pourtant lorsque Brassens écrit sa chanson « 95 % »  (6) c’est pour se moquer des « petits m’as-tu vu quand je baise » et non pas pour inciter les femmes à accepter comme inéluctable l’absence de plaisir ou la douleur sexuelle ad vitam eternam. La possibilité d’une sexualité épanouie fait partie de la bonne santé générale et qu’en tant que président du SNGOF vous n’en ayez pas conscience est à la fois affligeant et scandaleux. Il est temps de délaisser l’obstétrique de grand papa De Lee et de considérer que nous sommes en 2014. C’est pourquoi je vous invite à chanter à mes côtés ce petit bijou de poésie courtoise sous le patronnage duquel mon blog est placé et que nous devons aussi au grand Georges (7) :

« Ayant avecques lui toujours fait bon ménage
J'eusse aimé célébrer sans être inconvenant
Tendre corps féminin ton plus bel apanage
Que tous ceux qui l'ont vu disent hallucinant.... »

Il est plus que temps en effet que la gynécologie et l’obstétrique apprennent à faire bon ménage avec le corps féminin.
Barbara Strandman / épisio.info
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 (1) http://metatv.org/point-du-mari-une-operation-du-vagin-apres-l-accouchement-que-denoncent-les-sages-femmes L’article date du  29 mars 2014.

(2) http://www.lemonde.fr/sante/article/2014/04/18/derriere-le-point-du-mari-le-traumatisme-de-l-episiotomie_4403470_1651302.htmlL’articledu L’article du Monde  date cette fois du 18 avril 2014

(3) http://fr.wikipedia.org/wiki/éther_diéthylique

(4) Henci Goer and Amy Romano MSN, CNM,  Optimal Care in Childbirth, The case for a Physiologic Approach , Pinter and Martin, 2013 page 357

(5) http://chronicle.uchicago.edu/090305/lindheimer.shtml

(6) https://www.youtube.com/watch?v=61klageOn-4

(7) Le Blason https://www.youtube.com/watch?v=6lVhNSnXUeg

 

Sur Joseph B De Lee je recommande la lecture en anglais du blog The Uncesarian http://chronicle.uchicago.edu/090305/lindheimer.shtml et en langue francaise l’excellente thése de Stéphanie Saint Amant http://mmhrc.academia.edu/St%C3%A9phanieStAmant  notamment aux pages 118 et suivantes.

 

 

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