Suède: les femmes ont perdu la garantie d’une place en maternité

La Suède a longtemps été un exemple pour la qualité de son système de soins mais la fermeture des petites maternités et la transformation des hôpitaux sur le modèle de l’entreprise ont mis à mal le service offert au public, au point qu’aujourd’hui, l’accès à la maternité n’est plus garanti pour toutes. Explications.

Au début des années 2000, un regain des naissances avait déjà révélé une tendance au manque de place dans certaines régions. Ainsi l’hôpital de Malmö (Suède du Sud) était jumelé avec celui de Copenhague (Danemark) et des femmes avaient dû accoucher ailleurs que sur le territoire national. Néanmoins la crise semblait passagère. D’autre part Malmö et Copenhague sont des villes jumelles bien reliées depuis l’ouverture du pont au point qu’il peut y avoir un sentiment d’appartenance commune à une seule et même métropole.

 

Les années suivantes, nous avons pu apprendre ici ou là que les hôpitaux manquaient de capacité, essentiellement durant les vacances d’été. Insidieusement les femmes ont pris l’habitude avant de se déplacer en travail pour accoucher de vérifier qu’elles pourront y être accueillies. Rouler durant les contractions est assez désagréable alors autant limiter l’inconfort en partant directement pour la destination finale. Mais depuis quelques années la crise est devenue structurelle et elle va croissant.

 

Déjà en 2014, la direction de Svenska Barnmorskeförbundet (Fédération des sages-femmes suédoises) dénonçait les menaces de fermeture de maternités ayant pour objectif de faire des économies et de centraliser les soins (1). Elles mettaient en avant que le maillage d’un territoire ne s’improvise pas et que c’est la sécurité du public et le bien commun qui doivent primer lorsqu’il s’agit de la santé.

 

Dans la région de Stockholm, où naissent 25 % des bébés suédois, la maternité privée toute neuve « BB Sophia » a fermé (2). Pourtant la région voit sa population croitre et la clinique offrait des alternatives non disponibles ailleurs. En fait la structure était déficitaire de 90 millions de couronnes par an (environ 9 millions d’euros), en cause les investissements de long terme et le loyer élevé qui n’ont pas été compensés par les rentrées d’argent frais. (2) La dotation initiale de 320 millions de couronnes s’est vu remplacée par un déficit de 180 millions. Mais fermer une maternité qui vient de s’équiper d’un service d’anesthésie, de chirurgie et de soins intensifs parce qu’il faut du temps pour amortir l’investissement n’est-il pas un formidable gâchis économique et humain ?

 

Le journal  Expressen nous apprend aujourd’hui que plus de femmes vivant en Suède vont devoir donner naissance....en Finlande! En effet en raison du manque places et de personnel l’hôpital universitaire de la région d'Uppsala a dû réserver deux places de néonatalogie dans le pays voisin (ville de Abo en Finlande) et on s’attend à ce que la crise s’intensifie durant l’été. En effet le service de néonatalogie de 20 places va se réduire à 6 places intensives et 4 places intermédiaires. Une situation qui, d’après le chef de service, sera compensée par les 2 places réservées en Finlande. Ben oui 6+4+ 2 = 20 Ah non ? 12, c’est trop bête! (4). 

 

N’allez pas croire que la crise se résume à de l’export de ventres à vider de leur contenu dans une gestion à flux tendu, ce serait beaucoup trop simple. 

 

Suite à la fermeture de certaines maternités, des femmes donnent naissance en chemin, c’est inévitable. Dans cette vidéo, Emma Andersson raconte son expérience (et vous pouvez la visionner même sans comprendre le suédois; sa détresse et le stress post traumatique qui découle de la peur qu'elle a éprouvée sont palpables). Emma, donc, est conduite par son compagnon en direction de la maternité de Örnsköldsvik (leur maternité de Sollfteå a fermée) et lorsque la  poche des eaux se rompt, il appelle la maternité qui envoie à leur rencontre une ambulance. Voici le témoignage de la maman sur Facebook " Un cauchemar pour moi. Prise de panique. Insécure Inquiète. C’est pourquoi je pense que le bébé ne crie pas et ne respire pas. Alors qu’en réalité, elle respire." L’ambulance arrive après 3 minutes et:  « Sans pantalon ni chaussures, avec le cordon pendant entre les jambes et notre fille sur la poitrine je dois sortir de la voiture dans la neige alors que le thermomètre est en dessous de zéro. Mouillée de partout. C’est seulement dans l’ambulance que je me suis sentie en sécurité et que j’ai craqué sur le plan émotionnel ». Oui, une femme, qui se sent être en danger et pense que son enfant est morte durant quelques minutes, vit quelque chose de radicalement intense! Difficile de se contenter du "maman et bébé vont bien"

Ce couple n’est pas le seul a avoir vécu une expérience traumatique, c’est pourquoi le syndicat ABF Arbetarnabildingsförbund a démarré un cours spécifique pour palier au pire. « L’accouchement d’urgence sans assistance dans la voiture par -10, comment ça marche? » aurait pu nous commenter Michel Chevalet avec son inimitable gimmick. (6, cf vidéo en lien avec la sage-femme qui montre la sortie de la tête sur le siège de voiture avec un mannequin).

 

D’autres mères ont mis au monde dans leur cuisine ou sur leur canapé tandis que leurs compagnonsau téléphone enchainaient les coups de fil et l’attente (tapez 1, tapez 2, tapez dièse, tapez vous la tête sur le frigo…).

 

Le gouvernement minoritaire (7) a mis en urgence de l’argent sur la table, mais les sages-femmes font remarquer que c’est le one to one (une femme pour une sage-femme) dans la dernière phase du travail qui assurent le mieux la sécurité des femmes (8), Aujourd’hui les sages-femmes courent entre plusieurs femmes en travail et démissionnent parfois en groupe comme à l’hôpital d’Helsingborg où 36 sages-femmes avaient démissionnées en 2 jours en juillet 2016 pour protester contre leurs conditions de travail très dégradées depuis 2010. En effet les sages-femmes ne disposaient pas d’assez d’heures de récupération après les gardes alors que le travail s’était intensifié à l'extrême. Il n’y a pas assez de salles et des femmes doivent être dirigées vers la maternité d’Halmstad mais certaines d’entre elles se présentent malgré tout au plus près. Le nombre d’heures de travail exigé a augmenté ainsi que le nombre d’accouchements. Au point que parfois, après 8 heures de travail, il faut prendre sans pouvoir refuser une garde de 10 heures au pied levé. Une situation si difficile que travailler à plein temps devient impossible, avec pour conséquence à long terme une pension de retraite dégradée, un piège dans lequel beaucoup de métier féminisés se trouve coincé aujourd’hui. Devant cette situationdes sages-femmes ont choisis de s’expatrier en Norvège. N’allez pas croire que l’employeur privé est responsable, c’est au contraire au moment où la région Scanie a repris la direction de la maternité que les conditions de travail ont le plus souffert. Après 6 ans d’action syndicale, les sages-femmes ont perdu patience et choisi ce mode de protestation inédit pour créer le rapport de force. Mais les démissions collectives n’ont pas touchées que des sages-femmes, puisque 2/3 des infirmières de soins intensifs ont aussi démissionné à Kristanstad (9). Une situation qui n'est pas près de s'arranger puisque Les prud'hommes (Arbetsdomstolen) viennent de considérer dans un jugement qui fera jurisprudence que l'employeur après diverses recherches de solution peut reprendre les vacances qu'il avait pourtant précédemment autorisées et validées. (10) Il faut savoir être flexible et ne pas réserver trop tôt son emplacement au camping.

 

La difficulté d’accéder à une place en maternité transforme la plus sympathique et fraternelle des mères en hyène qui défend la survie de sa portée. C’est du moins mon interprétation du témoignage de cette maman (11) qui habite à 3km d’une maternité. Comme il n’y avait plus de place quand ce fut l’heure pour elle de mettre au monde, on lui demanda de patienter en serrant les fesses, peut être d’ici une heure pourrait-on lui garantir une place à l’hôpital d’à côté. Peine perdue celui-ci est complet, au grand complet. Heureusement il y a encore une unique place dans un troisième hôpital. Seulement, voilà, sur le parking elles sont deux à progresser en se dandinant au fil de leurs contractions et à se hâter pour être la première. Une mise en concurrence qui a choqué profondément cette femme. Sous la publication de ce texte sur la page Facebook de Födelsevrålet (le rugissement de la naissance, mouvement de protestation des usagères) on peut lire que des couples renoncent actuellement à concevoir lenfant désiré car l'accès à la maternité n'est plus garantit

Certes toutes les suédoises ne mettent pas au monde sur le parking d'une station-essence perdue au milieu d'une forêt de sapins mais la crainte de ne pas avoir de place ou de personnel en nombre suffisant pèse sur les familles. Rien que pour la région de Falun, 29 enfants sont nés en dehors d'une maternité sans qu'il s'agisse d'un choix. Un paradoxe pour un pays où l'accouchement à domicile avec sage-femme est assez mal vu (seule la région de Stockholm a intégré le domicile dans l'offre de soins). D'autant que les femmes aux grossesses simples et faciles ne sont pas les seules touchées. Une maman de jumeaux dont l'accouchement s'est déroulé deux mois avant terme s'est vu refuser faute de place à Hudik, Sundsvall, Gävle; mais comme Falun, Uppsala et Västerås étaient également au complet, il fut envisager de la transporter en hélicoptère jusqu'à Stockholm avant qu'in extremis une place se libère à Gävle. Bref, il fallut 90 minutes pour prendre en charge une situation pourtant prioritaire. (12) Ce contexte est une véritable violence faite aux femmes. Alors on fait quoi? Manifestement, nous attendons le premier décès.

Boite noire: Merci à Florence pour sa relecture attentive. Ce billet est le premier d'une série sur les dérives du système de soins suédois.

Sources: 

(1) http://www.aftonbladet.se/debatt/article22267778.ab 

(2) La maternité BB Sophia a ouvert le 3 mars 2014 avec une capacité de 4 000 naissances par an, 250 employés y travaillaient dont 80 sages-femmes. La maternité a fermée le 31 mai 2016. En 2015 la maternité avait accueilli 3200 naissances.

http://www.svenskdam.se/2016/01/var-ska-victoria-foda-har-ar-alternativen/

http://www.aftonbladet.se/nyheter/article22361635.ab

 

(3) http://www.aftonbladet.se/nyheter/article22206452.ab

(4)http://www.expressen.se/nyheter/fler-svenska-kvinnor-kan-tvingas-foda-barn-i-finland/ 

(5) https://www.svt.se/nyheter/lokalt/vasternorrland/forsta-babyn-fodd-i-bilen-pa-vag-till-bb

(6) https://www.svt.se/nyheter/lokalt/vasternorrland/har-lar-sig-blivande-foraldrar-foda-i-bilen et

http://www.bbc.com/news/blogs-news-from-elsewhere-38638416?SThisFB

 

(7) gouvernement minoritaire: gouvernement qui n'a pas la majorité mais repose sur une coalition de partis qui gourvernent ensemble.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gouvernement_minoritaire

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gouvernement_Löfven

Dirigé par le nouveau Premier ministre social-démocrate Stefan Löfven, ce gouvernement est constitué et soutenu par une coalition de centre gauche entre le Parti social-démocrate suédois des travailleurs (SAP) et du Parti de l'environnement Les Verts (MP). Ensemble, ils disposent de 138 députés sur 349, soit 39,5 % des sièges de la Diète nationale. Il bénéficie du soutien sans participation du Parti de gauche (V), qui compte 21 députés, soit 6 % des sièges de la Diète.

Il est formé à la suite des élections législatives du 14 septembre 2014.

Il succède donc au gouvernement du conservateur Fredrik Reinfeldt, formé en octobre 2006, constitué et soutenu par L'Alliance, coalition de centre droit rassemblant les Modérés (M), le Parti du centre (C), le Parti du peuple - Les Libéraux (FP) et les Chrétiens-démocrates (KD).

Au cours de ce scrutin, la percée des Démocrates de Suède (SD) empêche la formation d'une majorité absolue. Si L'Alliance remporte un total de 141 sièges, le bloc rouge-verte sait pouvoir compter sur le soutien extérieur de la gauche radicale. En conséquence, Reinfeldt cède le pouvoir à Löfven, qui forme un cabinet majoritairement féminin auquel les écologistes participent pour la première fois de leur histoire. 

 

(8)http://www.gp.se/ledare/teodorescu-juli-året-om-i-svensk-förlossningsvård-1.4292901

(9) http://www.expressen.se/kvallsposten/barnmorskorna-fick-nog-och-gjorde-revolt/

(10) http://www.expressen.se/nyheter/nu-far-chefen-ratt-att-flytta-pa-din-semester/

(11) http://sverigesradio.se/sida/artikel.aspx?programid=161&artikel=6659373

(12) http://www.helahalsingland.se/halsingland/soderhamn/skulle-foda-tvillingar-fullt-overallt

 

(11 ) http://www.expressen.se/debatt/ville-de-pa-forlossningen-att-jag-skulle-knipa-eller/

(12) http://www.helahalsingland.se/halsingland/soderhamn/skulle-foda-tvillingar-fullt-overallt

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.