Paranoïas

Un grand moment de justice

J’avais retenu ce billet, écrit il y a 2 ou 3 semaines, pour 2 raisons : d’abord ne pas réagir à chaud aux événements et ensuite, vu le mise en examen quotidienne de la Justice par la vox populi, je ne voulais pas crier avec les loups.

Je le publie aujourd’hui.

Comme tout le monde (comment y échapper ?)  j’ai appris la condamnation de N.Lelandais à vingt ans de réclusion pour la mort de A.Noyer à la suite d’un procès hyper médiatisé, où les jurés ont retenu la qualification de « meurtre »  pour ce fait.

Pour clarification, l’homicide peut, en justice,  être qualifié selon les circonstances en 3 catégories :  

« homicide involontaire »  qui est un délit, « homicide volontaire sans préméditation » soit « meurtre » qui est un crime (puni d’au max. 30 ans de réclusion criminelle) ou « homicide volontaire avec préméditation » soit « assassinat », crime lui aussi puni avec une peine pouvant aller jusqu’à « perpétuelle ».

Le jury populaire a estimé en la circonstance qu’il s’agissait d’un homicide volontaire écartant la thèse de la défense qui pérorait pour un homicide involontaire, la qualification d’assassinat n’entrant pas en ligne de compte.

A la sortie du tribunal j’ai écouté les déclarations de satisfaction des parents, satisfaction aussi partagée par l’avocat de la défense (je me demande bien pourquoi), évoquant « un grand moment de justice ».

En replay le soir suivant sur Cnews, j’ai eu aussi droit à une longue péroraison larmoyante du même avocat, ainsi qu’à l’hommage rendu à la grande dignité des parents par un ancien magistrat invité de la chaîne.

 Et là une foule des questions est venue m’interpeller.

  Un tribunal est un lieu où la justice doit être rendue en toute sérénité malgré l’atmosphère d’émotion qui peut parfois être légitimement présente le long des débats émotion qui ne doit pas prendre les tournures d’une (mauvaise) pièce de théâtre.

La justice représentée par une femme aux yeux bandés tenant une balance, est censée être aveugle.

  Dès lors il apparaît hautement critiquable l’exposition durant tous les débats d’une photo géante de la victime, photo trônant devant ses parents droits sur leurs sièges comme des vulgaires placiers derrière leur stand,  pour attendrir le jury.

Où est la dignité ?

« Si la photo est bonne » chantait Barbara.

Lors des exécutions à la guillotine, pour motiver le bourreau, la gendarmerie lui montrait les photos sanglantes de la scène du crime. Voila à quoi ressemble cette mise en scène macabre.

 Et que cette indigne mascarade n’ait pas suscité une réaction de la part de la défense, dont on arrive mal à comprendre exactement de quel coté elle est.

 Les parents de la victime ont voulu dissocier ce procès de celui Maelys pour accélérer la procédure et avoir un beau procès tout pour eux et ainsi tenir la vedette dans l’actualité plutôt que jouer les deuxièmes couteaux passant derrière l’autre crime bien plus sordide.

Et ils se sont  vite déclarés très satisfaits du verdict lançant ainsi un message à la procureuse si jamais elle avait envie d’interjeter un appel.

Car l’appel aurait rallongé l’issue d’une bonne paire d’années au moins avec le risque d’une requalification du crime en délit (il n’y a pas eu de preuves formelles que cet homicide ait été volontaire et le doute aurait dû profiter à l’accusé). Avec, dans ce cas, probablement un redimensionnement des indemnisations au titre de tort moral.

 Ils se sont contentés de vingt ans à la mémoire de leur fils – ultime trahison -, tout en sachant pertinemment que dans le procès à venir N.Lelandais va prendre très probablement « perpète »,  et puisque les peines en France ne sont pas cumulables. …

 Le Jury aussi a participé, volens nolens, à ce presque déni de justice,  sa décision semblant vouloir ménager la chèvre et le chou, soit qualification de « meurtre » au bénéfice des parents, vingt ans pour contenter un peu la défense.

Car, sans aveux,  le fardeau de la preuve doit être supporté par l’accusation.

(En 1963 dans un film de l’excellent André Cayatte au titre « Le glaive et la balance »  ce sujet était traité de fort belle façon - un crime étant commis par 2 hommes,  voyait 3 accusés qui se renvoyaient réciproquement la balle tant et si bien que le tribunal ne pouvant condamner un innocent a dû se résoudre à prononcer un triple acquittement.

 Ce film a très probablement inspiré en 1964 les époux Bebawi, habitant Lausanne, dont l’un ou l’autre  - ou même de connivence - a assassiné dans son bureau à Rome le samedi 16 janvier 1964 Farouk Chourbagi, amant de la femme. Rattrapés en Grèce et incarcérés en Italie, lors du procès - 142 séances, 120 témoins - ils se sont accusés mutuellement sans jamais se trahir. Verdict en 1966 : 2 acquittements faute de preuves. Par la suite ils ont été condamnés en appel par contumace sans jamais être inquiétés car refugiés à l’étranger.)

 

Le psychopathe des Cevennes

 Collision médiatique, à peine sorti du procès N.Lelandais, voila que la chronique nous relate l’homicide de 2 personnes tuées par balle sur leur lieu de travail par un collègue.

Branle-bas dans les rédactions pour couvrir ce fait divers abominable, déclarations du procureur qui nous décrit un homme en fuite surentraîné, presqu’un survivaliste, lourdement pourvu en armes létales, presqu’un nouveau Rambo.

On nous relate qu’après avoir occis à coups de pistolet son patron et un de ses collègues, il s’est rendu à son domicile pour se réarmer en munitions et s’équiper d’une carabine de chasse puis prendre la fuite dans la forêt.

Un dispositif adéquat des forces de l’ordre (surtout gendarmerie nationale et ses équipes spéciales) est mis en place pour entourer la zone et procéder aux recherches menant à l’interpellation. Les balles de chasse étant conçues pour provoquer le plus de dégâts possibles (donner la mort en évitant les blessures), la Gendarmerie, et c’est tout à son honneur, a procédé très précautionnement  pour éviter tout drame supplémentaire tout en sachant pertinemment que ce genre d’opération se résout généralement sans coup férir (sauf suicide du forcené) à l’usure.

Ce qui, après 4 jours c’est ponctuellement passé. Et qu’a-t-on découvert ? Un être frustre, apeuré, désarmé, demandant pardon. Ni les fameuses armes ni aucune balle n’ont pas été retrouvées dans sa cachette  ni autour au moment où j’écris ces lignes.

A l’audition  l’accusé, prolixe, a fait état de toutes ses peurs et craintes, dévoilant une personnalité paranoïaque qui était convaincu que beaucoup de monde lui en voulait. C’est la raison pour laquelle il se rendait depuis un certain temps à son travail équipé d’un gilet pare-balle et d’un pistolet semi-auto.

Loin du Rambo dépeint par le procureur. Son comportement ressemble à celui d’un gosse qui, ayant commis une faute, court se cacher pour éviter la punition. Pas loin de chez lui, presqu’au fond de la cour dans la remise. Et, paraît-il, ayant abandonné ses armes.

Il y a un tas de questions qu’on est en droit de se poser.

D’abord sur l’entourage professionnel de cet individu au profil d’idiot du village,  composé de son patron et de 2 collègues soit 4 personnes en tout, aux horaires communs.

Comment le port du gilet pare-balle, accessoire impossible à dissimuler, était-il perçu par ses collègues? Manifestement ils n’avaient pas peur, donc presque sûrement ils se moquaient plus ou moins ouvertement de lui.

Par ailleurs il est difficilement croyable que, dans un milieu confiné, il ait pu cacher tout le temps qu’il avait une arme sur lui. Le témoignage du survivant apportera peut être un éclaircissement.

Ce qui semble prouver que son entourage, pas plus que les autres habitants de ce petit village de 300 personnes où personne ne passe longtemps inaperçu, le considéraient comme inoffensif.

 Hélas les faits sont venus contredire cette fatale méprise.

 Il vient d’être mis en examen pour « assassinat(s) », soit homicide(s) avec préméditation.

Cette thèse, n’en déplaise à l’égo du procureur, sera difficile à soutenir car l’accusé se rendait régulièrement à son travail armé et avec un gilet pare-balle, ce qui démontre plutôt une volonté de se défendre que d’attaquer.

 Ivry-sur Seine

 Ici, un autre procureur, dans le cas de Marjorie, où un gosse de 14 ans après une première bagarre est monté chez lui pour s’armer d’un couteau, est revenu sur le lieu du différent en tuant la jeune fille, a estimé qu’il n’y avait pas de préméditation et donc a mis en examen l’auteur pour « meurtre ».

Alors, Justice ou Loterie ?

 

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