Entretien avec Edgar Morin

Edgar Morin : « On a perdu l’avenir. Il est temps de retrouver notre inventivité politique ».

A 90 ans, Edgar Morin, ancien résistant, sociologue précurseur de la culture populaire, penseur trans-disciplinaire, philosophe indiscipliné, auquel Nicolas Sarkozy « emprunta » abusivement le concept de « politique de civilisation », vient de publier un ouvrage dans lequel il fait un diagnostic abrupt du vaisseau spatial Terre (via le déclin de l’Occident, la montée des extrêmes, la prolifération du nucléaire). Façon pour lui de poser les jalons d’une « voie » salutaire, à la conjonction d’une myriade de chemins réformateurs, qui pourrait conduire à une métamorphose plus étonnante encore que celle qui a engendré les sociétés historiques à partir des sociétés archaïques de chasseurs-cueilleurs.

 César - Dans La Voie, vous prédisez que la marche vers les désastres va s’accentuer. L’actualité, voir Fukushima, conforte ce pessimisme. Mais vous plaidez aussi en faveur du « nouveau improbable ». Quel peut-il être ?

Edgar Morin - L’improbable, ce serait une prise de conscience et une action décisive et conjointe dans tous les domaines, pour abandonner un processus qui nous conduit à la catastrophe. Une perspective que je ne peux pas résumer d’un mot puisque c’est le propos des 350 pages de mon livre. Mais cela veut dire qu’une autre issue est possible si nous suivons toute une série de chemins réformateurs et transformateurs, lesquels à un moment donné vont se relier pour créer une voie nouvelle.

 

 Dans votre diagnostic, vous pointez trois phénomènes : la mondialisation-occidentalisation (l’Occident en crise s’exporte comme solution), le profit sans contrôle ni régulation, le déchaînement techno-économique du développement. Quelles pistes de travail alternatives ?

Je propose à la place de la notion de développement, formule standard, une « politique de l’humanité », laquelle au lieu d’imposer à des nations et des cultures extrêmement différentes le modèle occidental sans tenir compte de leurs propres réalités et qualités, ferait la symbiose entre le meilleur de la culture venue de l’Occident, c’est à dire la démocratie, les droits de l’homme, les droits de la femme, un certain nombre d’éléments médicaux et techniques, et le meilleur de leurs propres cultures, car elles ont aussi des savoirs, des arts de vivre, des vertus, notamment dans le domaine de la solidarité et des relations avec la nature. C’est ce que j’appelle une « politique de civilisation » laquelle, tout en reconnaissant les qualités de la civilisation européenne, en voit aujourd’hui les effets négatifs et pervers notamment par la destruction des solidarités et la réduction de tout à une question matérielle. Un constat qui ne vaut pas seulement pour nos pays mais aussi pour tout le monde occidentalisé, que soit à Sao Paulo ou Shanghai.


Vous insistez sur la prise en compte par le politique de l’importance des cultures, des ethnies, de ce que l’on appelle aujourd’hui le Patrimoine Culturel Immatériel, pour rompre avec un universalisme abstrait et le cosmopolitisme du business. Qu’entendez-vous par là ?

Prenez la lutte contre l’alphabétisation : apprendre l’alphabet, c’est très bien. Mais que des gens qui disposent d’une culture orale très riche soit désignés uniquement par l’absence de connaissance de l’alphabet est une faute puisqu’ils sont souvent porteurs de cultures millénaires. Je pense à cet égard à des petites communautés d’Amazonie qui ont une connaissance extraordinaire des plantes, des animaux, de la nature qui les environne et qui possédent un sens de la solidarité que nous avons perdu. Et donc je veux dire que la reconnaissance des potentialités de ces cultures me semble primordiale


Vous faites usage d’une citation de Kenneth Boulding qui dit : « Quiconque croit qu’une croissance exponentielle peut durer toujours dans un monde fini est ou un fou, ou un économiste ». Quelles sont vos intuitions quant à un changement de cap ?

Nous ne savons pas si ce qui se passe est irréversible comme, par exemple, la dégradation de la biosphère. Mais comme nous ne le savons pas, nous ne devons pas renoncer et ne devons pas penser que le pire va arriver. Je ne peux faire aucune prédiction. La seule chose que je sais, c’est qu’il y a des moments d’accélération et d’amplification de mouvements qui, au départ, sont extrêmement minoritaires. L’histoire l’a montré pour les idées du socialisme qui, au milieu du XIXe siècle, étaient très minoritaires avec des esprits isolés comme Marx ou Proudhon, mais sont devenues des idées fortes qui ont joué un rôle crucial dans l’histoire du XXe siècle. Il y a des mouvements qui mettent très longtemps à incuber avant de se déployer comme le Christianisme qui a mis trois siècles et d’autres qui deviennent rapidement puissants comme l’Islam, au bout de cinquante ans.

 

Estimez-vous que nous sommes encore dans un âge de fer planétaire, dans la préhistoire de l’esprit humain ?

Plus que jamais ! La vieille barbarie, celle du mépris, de la haine, du fanatisme, n’a jamais été extirpée. Au contraire, elle devient plus forte. Et puis elle se combine à une nouvelle barbarie qui est froide, technique, glacée et qui cherche à nous dominer. On est aussi dans la préhistoire de l’esprit humain parce qu’on nous enseigne à appréhender les choses de façon séparé quand on aurait besoin de voir les problèmes de façon globale avec une connaissance complexe. C’est pourquoi les experts sont aveugles sur l’ensemble des problèmes, bien qu’ils puissent être lucides sur une petite partie isolée du tout.

 

Quel est le fil rouge qui lie votre participation à la Résistance, vos implications intellectuelles comme la revue Arguments, vos actions à l’étranger, vos livres ?
Le fil rouge, c’est que j’ai toujours eu le souci de comprendre l’homme, préoccupation reliée à un souci d’améliorer le destin humain. Et bien entendu, la conséquence de cette attitude fut la résistance aux barbaries.

 

Depuis La Méthode, livre dans lequel vous plaidez en faveur de la pensée complexe, une de vos cibles est la compartimentation de la pensée et des savoirs dont vous dites que ses effets pernicieux se font surtout sentir dans le politique.

Oui, car les politiques qui, comme les journalistes, traitent de problème fort divers, doivent avoir une culture multiple alors qu’ils font appel à des experts qui ont un problème de compétence clos et n’ont pas de méthode capable de relier les choses entre elles.

 

Au-delà d’un débat binaire croissance / décroissance, vous estimez que les choses vont se jouer de façon plus dialectique ?

Il y a des choses qui vont croître et d’autres décroître. Prenez ce qu’on appelle l’économie verte, ce n’est pas seulement le recours à des énergies renouvelables mais ce sera aussi tout ce que cela suppose de nouveaux investissements et de grands travaux pour dépolluer les centres villes. C’est-à-dire qu’il y aura toute une économie sociale et solidaire qui va croître. Quant à tout ce qui devra décroître, ce sera bien entendu les industries polluantes et le déchaînement d’un consommationisme pour des objets de plus en plus chargés d’illusions et de mythologies.

 

Que vous inspire l’émergence de ses sociétés civiles sur le pourtour méditerranéen ?

Cela me comble de joie ! Je sais que ces révolutions arabes peuvent être détournées, étouffées. Du reste, la Révolution française l’a été très tôt par la terreur de Thermidor. Mais le message de 1789 a régénéré, avec la République, le XIXe et le XXe siècles, il continue à produire ses effets. Et je pense que ce printemps arabe va régénérer l’avenir du monde arabe mais aussi le reste du monde, voir l’influence qui joue par exemple en Chine.

 

Comment appréciez l’écho actuel auprès de nouvelles générations de ces « dinosaures », le mot est de vous, dont vous faites partie avec Stéphane Hessel, Claude Alphandéry, Raymond Aubrac, etc… ?

Nous sommes l’exemple de personnes qui se sont compromis pour leurs idées à une époque où c’était très dangereux. Une époque qui ne s’est pas renouvelée puisque c’était celle de l’Occupation nazie. Je pense que depuis cette époque nous n’avons eu aucune bassesse, aucune compromission, et donc, si vous voulez, en gros, nous avons gardé nos aspirations de jeunesse mais nous avons perdu nos illusions. Ce qui explique qu’on bénéficie d’une sorte de halo (rire)...

 

Il se trouve quand même, que lorsqu’on relit le programme du Conseil National de la Résistance, qu’il conserve une étonnante actualité ?
Oui, il peut être complété mais, c’est vrai, qu’il conserve sa force génératrice.

Propos recueillis par Frank Tenaille

 

Edgar Morin, La Voie, Ed Fayard. A écouter, Entretien avec Edgar Morin (2 Cds) et Vive le politique Edgar Morin/ Claude Lefort (1 CD) chez Frémeaux et Associés.

(article pubié in César 297 - mai 2011)

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