Délivrance

  

C'est comme si l'ordre des choses était revenu. Je ne me réveille plus tous les matins malade, avec la gorge nouée et mal à l'estomac. A nouveau je vis, je bouge, je respire, je vole, je nage.

Moi, pauvre canard prisonnier des poulaillers de la Sarkozie, gavé pendant cinq ans à l'entonnoir.  

Bien sûr je sais qu'au bout du compte, la question ultime, celle qui délimite la finalité de nos vies de colverts en liberté surveillée, c'est : " à quelle sauce voulez-vous être mangés ? ". Mais c'est infiniment mieux qu'être traîtés en volailles de batterie.

Sans parler de la machine à gaver : foie de canard, quelle barbarie ! On nous installait en rangs devant un écran et là, il fallait avaler, et avaler de la pâtée, ad nauseam. Il s appelaient cette prétendue nourriture "lézinfo" ! Une bouillie infâme, en vérité, dont l'ingrédient principal, un truc écoeurant à la limite du toxique, avait pour nom  "le sarko".

Quand on commençait à régurgiter le sarko, ils arrêtaient un peu de nous gaver avec ça, mais jamais très longtemps. Tout était prétexte à remettre le couvert, si j'ose dire... "Les faidivers", c'était le terme générique de ces prétextes à reprendre le gavage. Plus récemment, nos geôliers ont argué un autre prétexte : "les zélections" ! Malheur à nous, en plus de l'infect "sarko", ils mettaient du purin, dans la pâtée : soi-disant un truc qui venait de la mer : Il appelaient ça "la marine". Des algues, qu'ils nous disaient : Tu parles ! Même si ça pue à peu près autant, le varech n'a rien à voir avec le lisier.

Et là, c'est clair : en plus de nous rendre malades avec le gavage, on a senti qu' ils cherchaient carrément à nous empoisonner.

Surtout que plus le temps passait, plus le lisier de "la marine" se mélangeait avec "le sarko". Sans compter qu'un autre ingrédient, particulierèment agressif pour nos systèmes digestifs, s'y ajoutait de plus en plus copieusement : j'ai nomme "le copé".

 

Oui ce furent cinq années de grande souffrance. Malgré nos coin-coins vigoureux de protestation, nous  n'étions jamais entendus par nos bourreaux. A peine d'ailleurs si on savait exprimer. A part ce cri de rage, qui peu à peu, repris en écho, s'est mis à monter :

DEGAGE !

Et maintenant, c'est arrivé : ils ont dégagé !

Il y eut un beau soir, suivi d'un radieux matin : l'heure de la délivrance avait enfin sonné. La cage s'est ouverte

Maintenant, le gavage n'est plus obligatoire, et d'ailleurs la nourriture a changé : saine, légère, variée. Je n'ai plus de nausées. Mon organisme guérit, hormis quelques symptômes de copéchiasse, j'ai recouvré ma bonne santé d'avant . Avant le 6 mai 2007.

Avant l'abus de gavoir. 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.