Questions tendancieuses - Réaction à « Tous malades du covid-19

Sous une enveloppe consensuelle pour les mouvements sociaux et écologiques, des questions tendancieuses autour du "déni de la mort" interpellent l'humaniste et le militant. La réponse pointe ces dangers de dérapage anti-humaniste, le mode de raisonnement qui procède directement des réflexions métaphysiques à des conseils concrets aux mouvements sociaux sur la hiérarchisation de ses priorités..

« Des questions tendancieuses cachées dans un texte critique consensuel »

Réaction à « Tous malades du covid-19 »

de Stéphane Madelaine et autres

par John Barzman

Je réagis en tant que modeste militant de la région du Havre ayant participé aux mouvements sociaux et écologiques pour la défense à la fois des retraites, des droits du travail, des écoles et universités publiques, des hôpitaux publics, des collectifs de travailleurs des industries et services ; et d’autre part, de la planète, de la biodiversité, de l’espèce humaine partie prenante de la nature, pour l’interdiction des pesticides, la régulation des perturbateurs endocriniens, la sortie du nucléaire et l’amitié entre les peuples. J’ai côtoyé certains auteurs de ce texte dans de nombreuses manifestations et je les considère comme des camarades. J’espère qu’ils acceptent ma réponse comme une partie normale du débat qu’ils engagent.

Ce texte présente l’apparence d’un consensus dans la gauche écologique et sociale mais introduit une dangereuse hiérarchisation des priorités de ce mouvement sous la forme de questions tendancieuses autour de « la mort naturelle » :

« Qu'est-il advenu de la mort naturelle ? Qu'est-ce que vieillir et quelle place accorder au technoscientifique dans ce processus ? La fin de vie doit-elle nécessairement être médicalisée et technicisée ? Est-il possible de mourir ailleurs que dans un hôpital ou isolé dans un EHPAD ? Plutôt que de s’arc-bouter coûte que coûte contre la mort, est-il possible d’avoir recours à des moyens plus humains, conviviaux et chaleureux d’accompagner la fin de vie, quitte à ce que celle-ci soit peut-être un peu plus courte ? Laisse-t-on la possibilité aux personnes âgées, particulièrement en ces temps de Covid-19, de choisir de voir leurs enfants et petits enfants, quitte à accepter le risque de mourir plus tôt ? »

Le texte fait de nombreuses critiques très justes du système capitaliste, partagées par beaucoup de militants de l’émancipation sociale et de l’écologie. Mais, peut-être involontairement pour certains de ses auteurs, il tend à faire déraper le débat sur le bilan du néo-libéralisme dans la crise sanitaire, vers un débat philosophique sur l'acceptation de la mort, la réduction des moyens mobilisés pour combattre la maladie, l'accompagnement plus rapide des personnes âgées vers la mort, la liberté de mourir, toutes réflexions qui, à mes yeux, arrangent bien les compagnies d'assurance et responsables de la gestion du capitalisme actuel.

Il pousse à ce dérapage en grande partie parce qu’il saute de considérations métaphysiques générales sur l’avenir de l’univers et de l’homme, vers des propositions pratiques dans le débat provoqué par la pandémie de la Covid-19. Il fait l’économie de la politique au sens de médiation entre les grands principes et l’état des forces disposées à impulser le changement. Il ignore les nombreux collectifs qui cherchent à faire interagir les idées émancipatrices et les formes réelles du mécontentement populaire.

Mais il inclut aussi une attaque particulière, assez dure, même si elle est déguisée sous la forme de questions sans réponse, contre les personnes âgées, et par extension contre les malades, les handicapés, et on pourrait ajouter, les enfants « en surnombre », et les moyens collectifs de les aider (EHPAD, hôpitaux publics, personnels, machines et procédés médicaux chers). Tout en affichant une opposition au productivisme, il désigne à l’abandon les mêmes catégories qui sont la cible des compagnies d’assurance, du MEDEF et des nombreux économistes libéraux réfléchissant sur le capitalisme en crise. Comme eux il s’interroge sur l’intérêt de réduire le nombre d’humains dont la performance n’est plus, ne sera jamais, n’est pas conforme à la norme, ou exige trop d’investissements au mauvais moment pour atteindre cette norme. Il correspond aussi au point de vue de nombreux jeunes cadres dynamiques, potentiellement performants mais qui aimeraient disposer de plus de ressources publiques.

++ Cette bombe à retardement est dissimulée dans les questions apparemment ouvertes d’un texte qui apparaît comme porteur d’une vision humaniste émancipatrice. En effet, qui peut ne pas être d’accord avec l’objectif de la conclusion :

« s'ouvrir à des sociétés autonomes et libres de se fixer ses propres règles, conviviales et en capacité de maîtriser les choix techniques, chaleureuses et basées sur l'attention portée à tou•te•s par tous, la confiance et la responsabilité. »

De même, l’humaniste écologiste appréciera la critique du transhumanisme :

« derrière le projet transhumaniste propre au capitalisme se cache la peur de notre finitude. » 

-- Mais au milieu de ces phrases agréables à l’oreille de l’humaniste, je signale ci-dessous les termes qui m’ont le plus interpellé.

- « Bien plus que d’un vaccin et de gestes barrières, c’est d’un nouveau contrat social dont nous avons besoin, basé sur un nouvel imaginaire. »

Que veut dire « dont nous avons besoin » ? Faut-il alors reléguer à l’arrière-plan la revendication de davantage de moyens de recherche vers un vaccin contre la Covid-19 et les maladies connexes ? Relativiser l’amélioration des mesures d’urgence que sont les gestes barrières, ou ne pas en parler ?

- Les auteurs confondent à plusieurs reprises le message dominant des médias dont le mode de fonctionnement sert les intérêts capitalistes, avec l’opinion publique. Ils font l’économie d’une analyse des courants contradictoires de l’opinion publique. Ils voudraient que l’opinion publique (« le peuple » ? les Etats occidentaux ? les fondations charitables ?) s’occupent davantage des questions qu’elle a mises en veilleuse face à la gravité de l’épidémie :

« Pourquoi les morts causées par la nature nous révoltent toujours plus que les morts causées directement par l'homme (guerres, famines créées par le jeu de la finance, victimes de l’émigration, réfugiés climatiques …) ? »

- Ils passent de la dénonciation du capitalisme à celle de « notre civilisation occidentale ». Sommes-nous dans une guerre des civilisations ? Ou dans une série de conflits entre Etats impérialistes, sous-impérialistes, alliances de puissances rivales et d’Etats clients ? Où placer la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Arabie saoudite ?  Ils écrivent ainsi :

« notre civilisation occidentale incapable de penser, d’accepter les limites et, qui dans une quête illusoire vers l’immortalité, met en péril la simple vie d’autres civilisations mais aussi des générations futures. »

- Ils reprennent l'image fausse d’un conflit entre générations si utile aux propagandistes du néo-libéralisme, dans lequel les vieux se délectent sur des paquebots de croisière tandis que des jeunes très diplômés ont du mal à trouver un emploi ou à faire vivre leur start-up. Je croyais que nous étions d’accord pour dire que la génération précédente avait œuvré longtemps pour que leurs enfants et petits-enfants puissent être élevés, soignés, éduqués, employés, logés, assurés, divertis dans de bonnes conditions ?

- Le texte peut appeler des réponses qui s’opposent au serment d’Hipocrate, à la tradition humaniste séculaire, au principe de la sécurité sociale santé que tout être humain a le droit à nos soins :

« Mais, il n'y a jamais eu débat sur le préalable suivant : il faut absolument soigner tout le monde ... quoi qu'il en coûte. »

- La notion de « mort naturelle » utilisée dans le texte est peu utile : que faire des millions de nouveaux-nés qui meurent dans le premier mois faute de moyens ? De ceux qui n’étaient pas soignés avant les avancées de la médecine moderne : des tuberculeux, des pestiférés, des lépreux, des accidentés ? Des morts « naturels » de froid et de faim ? Et les soins psychologiques : les morts de chagrin, les suicides ? Faut-il revenir à l’espérance de vie moyenne avant que nos ancêtres Néanderthal n’inventent la trépanation des crânes ?

L’idée admirable de sobriété, qui fait partie d’une certaine tradition sociale, doit s’appliquer d’abord aux dépenses militaires faramineuses, aux grands projets pharaoniques inutiles, au luxe des millionnaires, à la concentration des capitaux dans les mains d’une minorité.

J’ai voulu exprimer publiquement les inquiétudes que ce texte soulève pour la confluence du mouvement social et écologique qui s'est dégagée ces dernières années. Quelles que soient nos réponses aux questions métaphysiques, comme « le déni de la mort » pointées dans ce texte, il me semble que ce mouvement doit se saisir de la pandémie, désormais combinée à une crise économique grave, pour mettre en avant l’augmentation des moyens attribués aux services publics : salaires des personnels hospitaliers et moyens des hôpitaux publics, de l’éducation nationale publique des écoles à l’université, de la prévention et de la recherche sanitaire. Et engager une réflexion sur la planification démocratique écologique et sociale.

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