Reportage entre Paris 19ème au “104“, les conférences sises au lycée Jean Jaurès à Montreuil et dans la ville, et la place de la République.
Agrandissement : Illustration 1
Au sein de la grande Halle du 104, qui héberge la ZAC (Zone d’Action Climat) dans le XIXème arrondissement, un membre de la Confédération Paysanne lance : « 30 paysans du monde entier vont nous rejoindre à Notre Dame des Landes pour lutter contre l’aéroport !! ». Une première réponse est donnée aux dirigeants : les citoyens devront muer leurs luttes locales en luttes globales, s’ils doivent combattre seuls les projets hostiles à l’environnement.Des projets soutenus par les gouvernements signataires de la COP21 eux-mêmes ; l’état français ne vient-il pas d’annoncer la reprise des travaux à Notre Dame des Landes et l’expropriation des dizaines de petits exploitants entrés en résistance ?
Multinationales dans le viseur
Derrière ces bombes à retardement, se cache souvent une multinationale. En l’occurrence Vinci, plus intéressée par les opération immobilières promises sur le site de l’actuel aéroport de Nantes, que par le bilan écologique induit.
Bobo travaille dans une ONG de Birmanie, « avec les jeunes, car à Myanmar on croit au changements futurs ». Sa préoccupation première est le droit foncier qui joue en défaveur des petits agriculteurs, et facilite leur expropriation par les grandes entreprises. La société d’exploitation minière chinoise Wang Baung déverse impunément les eaux polluées par le traitement du cuivre. « Les fermiers sont de fait dépossédés de leurs terres, rendues inexploitables », déplore Bobo. Son collectif éduque au savoir technique et à l’esprit critique, avec l’objectif de « construire un réseau de jeunes paysans, puis de faire alliance avec d’autres organisations pour changer la loi ».
Le 6 décembre au lycée Jean Jaurès de Montreuil, grand débat sur « la souveraineté des peuples contre l’impunité des grandes entreprises ». Dans la salle polyvalente, les traducteurs de langue espagnole, anglaise et française ont du grain à moudre. 140 organisations civiles de quatre continents élaborent un traité (60 pages dans sa version inachevée), dont certains sont venus en France le faire savoir.
Traité citoyen contre traités commerciaux
Ce « Traité international des peuples pour le contrôle des entreprises transnationales » se veut une alternative formelle de la société civile aux traités de libre échange, chevaux de Troie de multinationales qui piétinent les droits de l’Homme. Ce document cherche une portée aussi large que possible, par son caractère collectif, pragmatique et systémique: ses contributeurs sont des citoyens indigènes, syndicalistes, mouvements sociaux, experts, activistes et communautés diverses du monde entier. Face à « l’ensemble des règles destinées à protéger l’investissement international », le traité pose en principes essentiels l’autonomie des peuples et l’autosuffisance alimentaire ; parmi les idées fortes figure la notion de « crime économique contre l’humanité », adossée à la Charte des Nation Unies. Ou encore de retirer des traités de libre échange les secteurs de l’agriculture, l’eau, l’éducation, la santé, la propriété intellectuelle, la finance, afin de « redéfinir des politiques préservant la nature et ceux qui en vivent ». A propos des intérêts corporatistes : « contrer l’influence excessive des industriels va de pair avec un processus de démocratisation, qui responsabilise les groupements citoyens en les incluant comme parties prenantes de la prise de décision. »
Incontournables travailleurs de la terre
Le week-end du 4 au 6 décembre à Montreuil et au lycée Jean Jaurès, une trentaine de conférences-débat se tenaient simultanément et 30 000 personnes ont fait le déplacement selon les organisateurs, dont le jeune mouvement écologiste Alternatiba qui a mis en place le “village“ près de la mairie, et la Coalition Climat 21 qui regroupe 130 organisations de « défense des droits humains et de l’environnement ».
Au milieu de ce brain-storming géant, les membres de l’association « International Regeneration » officient en salle 402. Ces ardents promoteurs de l’agriculture biologique portent leur message d’espoir avec une efficacité réglée à l’américaine. Selon eux, un sol “régénéré“, c’est à dire peuplé de bactéries, champignons et vers de terre, a une capacité d’absorption du CO2 telle qu’en 10 ans, théoriquement, la tendance au réchauffement pourrait être stoppée. « On vous parle de techniques durables qui existent, nous les utilisons sur nos champs depuis des dizaines d’années ». Jeff dissipe la confusion habituelle : l’agriculture industrielle est plus productive en terme de main d’ oeuvre – moins d’hommes pour récolter plus de tonnes – mais concernant les rendements à l’hectare, « un quart des surfaces cultivées avec les méthodes traditionnelles nourrissent trois quarts de la planète ».
Le représentant mexicain s’insurge : « Je parle d’un pays qui a été vendu à Monsanto. 75% de la population a du quitter ma région pour raisons économiques ». Les fermiers bio américains du Vermont dénoncent la boulimie du groupe Unilever. Pour évacuer les produits chimiques et revitaliser les sols, donc reprendre du terrain à ces exploitants agro-industriels, « la régénération doit être éducative, sociale et économique », ajoute l’un d’eux.
La synergie avec les institutions existe aussi. Le Nigérien Yacouba Manda est gestionnaire de l’Union des Groupements Paysans (UGP), qui mène des recherches pour adapter les semences locales à l’aggravation de la sécheresse. Il précise : « Au Niger les sécheresses se produisaient tous les 10 ans dans les années 80, maintenant c’est tous les deux ans ». L’UGP tente de limiter les engrais chimiques : « Grâce aux micro-doses, on est passé de 150 kg de MPK par hectare, à 60kg en 2014 ».
Le ministère de l’agriculture Nigérien et des ONG comme OXFAM soutiennent l’UGP, Yacouba attend de la COP21 des financements pour distribuer largement les graines de Mil et Niébé adaptées, améliorer les semences de sésame ou woandzou, et développer les champs-écoles.
Au 104, les paysans de la Via Campesina sont reconnaissables à leur foulard vert. Créée en 1993, l’organisation mondiale regroupe 200 millions de paysans de 79 pays avec en France la Confédération Paysanne. A l’assemblée générale du mercredi, ils ont choisi de s’asseoir en cercle au milieu du public, sous la verrière du grand hall. Les témoignages fusent , le porte parole de la convergence Malienne contre les accaparements de terre s’exprime : « Ils imposent leur modèle de développement : agro-business, exploitations minières… avec la complicité de nos gouvernements. » Les expulsions de villageois continuent, « par les gendarmes que nous payons de nos propres impôts », s’insurge-t-il. « Des gens sont frappés jusqu’au sang, parfois à mort. » ; c’est pour cela que s’est créée la “Convergence Globale de la Lutte Terre et Eau, « pour montrer que nos luttes ne sont pas dissociables ». Le représentant Haïtien n’est pas en reste. Il dénonce la militarisation des Caraïbes par la force Onusienne Minusta et les autres bases occidentales. « Notre région est stratégique de par ses flux et sa biodiversité océanique. C’est aussi un espace de rébellion qui porte le nom des Toussaint l’Ouverture, Jose Marti, Fidel Castro. » Il ajoute : « Nous avons su résister à la mondialisation libérale ; les militaires sont envoyés pour imposer de nouvelles formes de colonisation », avant d’annoncer une journée mondiale le 1er juin 2016, « pour l’abolition des bases militaires ».
Leur détermination est à la mesure des agressions qu’ils subissent. L’échange se termine par un salut d’Est en Ouest de respect à la terre mère.
L’écologiste dans tous ses états
Midi à la République. Le camion bleu des “assignés“ est là pour rappeler que 24 citoyens actifs de 24 à 38 ans ont été assignés à résidence, parfois simplement par solidarité envers certaines ZAD (Zones à Défendre contre projets écocides). Une forme d’autoritarisme d’état, qualifié de « détournement de l’état d’urgence » par l’avocat des assignés, la Ligue des Droits de l’Homme dénonçant un ministre de l’intérieur qui « perd ses nerfs, confond et assimile le mouvement associatif au terrorisme ».
Agrandissement : Illustration 2
Sur la place, des repas sont servis par des jeunes « vegan », qui s’interdisent toute protéine animale par respect pour les animaux et l’environnement. Tout au long de la COP21, ils apparaissent comme par magie dans les rues de Paris, dès que la faim du militant se fait sentir.
Les vegan sont présents dans les ZAD, par exemple NDDL, parmi ces gens bizarres qui échangent des biens à « prix libre », comme si l’égale répartition du bien produit importait plus que sa rentabilité. Il n’y a qu’un pas à franchir pour que la police les classe dans « la mouvance contestataire radicale », argument qu’ils ont utilisé (selon mediapart) pour perquisitionner le Massicot, squat d’Ivry sur Seine dont certains membres s’activaient dans le débat alternatif COP21.
Au café La pêche à Montreuil, l’association Les petits débrouillards, rayon éducation populaire en sciences et esprit critique, organise des ateliers où les jeunes élaborent des méthodes de communications à distance et autres stratégies vertes; les tunisiens du RAJ (Réseau Alternatif des Jeunes) sont venus en force, aguerris aux débats suite au Forum Social Mondial sis à Tunis deux fois depuis le printemps arabe.
Quatre jeunes travailleuses sociales du Vermont et du Maine (États Unis) portent le bonnet de leur délégation “it takes roots“, qui regroupe les réseau “Indigenous Environmental Networks“ et “Grassroots Global Justice“. Elles ne croient pas aux « fausses solutions des officiels », qui sont en train de « privatiser l’atmosphère ». Pour Shela Linton, du Vermont Workers’ Center, « les solutions viendront des communautés qui sont dors et déjà confrontées au réchauffement climatique et aux inégalités sociales. » Celles des réserves indiennes Navajo ou des quartiers noirs défavorisés, par exemple. Meaghan ajoute : « Une transition juste consiste à fermer les exploitations nocives comme les mines de charbon, autant qu’à élaborer la reconversion d’activité avec les savoir-faire des populations indigènes ».
Convergences
Dans cet échantillon partiel de citoyens en ébullition, quelques tendances se dessinent.
L’urgence climatique accélère les synergies entre collectifs des populations impactées par injustices et réchauffement, les mouvements écologistes anciens et nouveaux, les organisations altermondialistes comme ATTAC, différents types d’ONG et initiatives diverses. Le slogan « Changeons le système, pas le climat » est accepté par tous, y compris des ONG financées par les institutions comme OXFAM. La nuance est entre la critique majoritaire du “système économique“ ou du “néolibéralisme“, et la critique plus prononcée du système capitaliste, plusrare : citons la délégation américaine “It takes roots“. Mais les griefs reprochés au “système“ sont unanimes quand à la gravité du constat et la nécessité radicale de transformation. En d’autres termes, la distance est tellement démesurée entre “ce qui se fait“ et “ce qu’il faudrait faire“, que la différence semble atténuée entre ceux qui voient la solution au milieu du gué et ceux qui la voient sur l’autre rive, entre les plus pragmatiques et les plus “politisés“. Illusion d’optique ?
Puisque tout est politique, “esprit critique“ fut le maître mot entendu et exercé du 104 à Montreuil. Les collectifs les plus divers intensifient la transmission de savoir en mode éducation populaire. Pour être fort et bien rire, il faut être nombreux. Dans les conférences alternatives, les métiers producteurs de biens représentés sont quasi exclusivement agricoles, les syndicats et travailleurs de l’industrie ne s’expriment pas en leur nom ou fonction. Pas étonnant, dirions-nous. Mais cette séparation appauvrit le potentiel de confrontation démocratique et limite la puissance du “mouvement“. L’adhésion de la CGT et CFDT à la Coalition Climat 21 est un premier pas, peu observé dans les débats.
En Chine, les ouvriers qui sont souvent des paysans expropriés, suffoquent au rythme de cadences infernales dans l’air pollué par leurs propres usines. En France, les suicides en entreprise sont la partie visible de la dégradation des conditions de travail sous fond de précarité, hyperspécialisation, perte de sens, invectives managériales sourdes ou tonitruantes. Tous subissent sous des formes différentes une même “logique“ d’exploitation, aliénante, source d’injustices.
Le monstre occidental, affaibli, acculé, ne parvient plus à maintenir l’illusion démocratique. Descendus de leur piédestal factice, les citoyens des pays “riches“ se retrouvent à hauteur des peuples du Sud qui n’ont jamais baigné dans ces illusions. L’homme qui a échappé au mythe de la modernité a gardé les pieds sur terre. L’homme “moderne“ déniaisé découvre qu’il a besoin de l’autre. Ce mouvement de rapprochement salutaire est combattu par les puissantes forces réactionnaires, selon le vieil adage “diviser pour mieux régner“ : rien de nouveau sous le soleil, à part qu’il commence à taper sévère.