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A la sortie du taxi place des Nations Unies, l’européen est immédiatement repéré, d’autant qu’il se fait rare. Soulèvement, Coup d’état, ça fait peur, de loin. De près, l’impression est aux élections libres, humeur joyeuse et pacifiée. Trois jeunes artisans et artistes déboulent illico proposer leurs produits, sans oublier la doyenne du lieu qui vit maigrement de sa vente de cacahuètes, assise par terre. Après déballage à l’abri d’une guérite, le travail commence. « Nous, on est pour le Vrai changement », affirme Issa. Celui qui pense à un candidat de l'opposition historique, parti Sankariste par exemple, se trompe. Il parle bien de l’ancien ministre de l’Économie et des Finances, Zephirin Diabré. « Vous étiez dans la rue pendant le putsch ? », risquais-je. « On est sortis dès le début, on s’est réfugié quand les putschistes ont tiré dans la foule. On ressortait dès qu’on pouvait… ». Des révoltés votant pour un ex-ministre de la dictature constitutionnelle, ça questionne. L’homme de l’UPC, Union pour le Progrès et le Changement, a plusieurs atouts : il n’est pas le plus compromis du système, et a une expérience solide hors politique intérieure : secrétaire aux Nations Unies, puis responsable au sein du groupe AREVA. Il a des soutiens financiers et une bonne chance de gagner.
Amado, militant UPC rencontré au marché de gros de graines de cola, a les yeux qui brillent en évoquant Zéphirin Diabré. A propos du concurrent Roch Christian Kaboré, il n’y va pas par quatre chemins : « Le programme de Kaboré, c’est le même que celui de Compaoré en 2010; vingt cinq ans de complicité…». Le politicien ne s’est éloigné de Blaise Compaoré que dix mois avant l’insurrection d’octobre 2014 en créant le MPP, Mouvement Pour le Progrès, après avoir été ministre des Transports, ministre des Finances, Premier ministre ; son acolyte Salif Diallo, numéro deux du MPP, est par contre rentré dans l’opposition dès 2010. Tapsoba, tee-shirt orange comme tous les membres du MPP, milite au marché central de la capitale. Ce jeune burkinabé se réclame du soulèvement populaire : « nous on a défié le régime de Blaise Compaoré ». Quand on lui demande si son mentor incarne le mieux la rupture, il répond par un proverbe : « Celui qui dort dans la maison sait d'où vient la fuite ». Avec Salif Diallo, Roch Kaboré est un des architectes du système Compaoré. « Ils l’ont construit, à eux de le défaire », tonnent les militants MPP. Et s’ils ne tiennent pas parole ? « On les délogera », répondent-ils. Fort de ses récentes victoires, le peuple du Burkina Faso est optimiste et déterminé.
Dans un pays où un burkinabé sur trois seulement a pu apprendre à lire et écrire, les messages de campagne se passent essentiellement à l’oral ou par les médias audiovisuels. Les deux partis les mieux financés ont donc recruté en masse pour les élections, envoyant des escadrons de communicants jusqu’aux contrées les plus reculées ; cet afflux militant sera-t-il facteur de démocratisation au sein même des partis ? À terme peut-être, si la dynamique démocratique globale perdure.
Afin de différencier ces deux mastodontes politiques, un passage par la lecture des programmes électoraux, 80 pages chacun, s’avère utile.
Zephirin Diabré fustige la corruption, « ce cancer qui gangrène notre société », et propose des mesures concrètes, précisant notamment qu’il « compte installer un tribunal spécial, une Cour de Répression de la Délinquance Economique et Financière ». Le parti d’opposition viscérale, l’UNIR-PS, se revendiquant de l' héritage du président Thomas Sankara assassiné en 1987, compte dissuader la corruption, par « le contrôle des organes spécialisés et en dernier ressort le contrôle exercé par le peuple à travers les Organisations de la Société Civile (OSC) ». De son côté, Roch Christian Kaboré fait preuve d’une exceptionnelle pudeur. Lorsque l’UNIR-PS évoque une « corruption érigée en système de gouvernement », le programme de Roch Kaboré évoque le « manque de transparence et d’équité dans l’attribution des marchés ». Ses réponses, « révision des seuils de passation des marchés publics » ou bien « l’application effective des sanctions relatives aux infractions », font figure de bonnes intentions comparées à la création d’un tribunal spécial évoqué par le parti UPC de Diabré. Le MPP propose en outre de refonder la République par une nouvelle constitution, réduisant les pouvoirs du président, supprimant le sénat… Des réformes techniques aux finalités complexes ; d’un côté, elles tendent à incriminer le cadre juridique et législatif plutôt que les gouvernants et hommes d’affaires adeptes des petits arrangements entre amis du cercle politico-financier établi sous l’ancien pouvoir. De l’autre, elles reposent sur des réalités : Issa, citoyen éclairé, rappelle que le sénat fut modelé pour contrebalancer le parlement au cas où il ne soutienne pas Blaise Compaoré. Sa suppression pourrait être compensée, dans la nouvelle République, par une « déconcentration » et une « décentralisation » dont la mise en œuvre est difficile à comprendre, fut-elle expliquée.
Le MPP de Kaboré pose un constat édulcoré de la société burkinabé, qui laisse indemnes les acteurs incontournables de l’ancien système, y compris lui-même. Peut-on changer un système corrompu en ménageant tout le monde ? Son projet est très argumenté sur la question de l’énergie et de l’économie, ne manque que le coût. Citons le développement de « l’industrie de transformation de nos produits locaux » adapté au Burkina Faso : lait, oignons, aliments pour bétail… bénéficieront d’un « soutien à l’installation des PME/PMI dans les filières porteuses ». Le coton, ressource majeure d’exportation du pays, n'est pas cité. Après avoir adopté à 80% les OGM de Monsanto, cette "filière porteuse" subit une crise de rentabilité du fait notamment d'une qualité déficiente.
L’attitude de la population focalise l’ attention. Sans illusion sur la capacité de changement de sa classe dirigeante installée, elle mise sur la stabilité du pays, et une évolution sur le long terme, appuyée par une vigilance de tous les instants. La liberté d'expression est de mise : le lendemain des élections, dans les cafés ils n’ont pas peur d’avouer leur vote aux inconnus, échangent leurs analyses et stratégies de vote. Joël fait le grand écart en votant MPP futur vainqueur de la présidentielle, et Paren aux législatives, organe proche du parti sankariste ; s’ensuit une franche rigolade, son collègue embrayant sur la situation française qu’il connaît étonnamment bien. Observateur, il a fait le tour des bureaux de vote, constatant de multiples problèmes. Dans les quartiers « non lotis », sans eau ni électricité, baignant dans la poussière ocre des rues de terre battue, soulevée par motos et voitures, les gens ont parfois dû voter à la lumière des téléphones portables. Surtout, un grand nombre d’électeurs n’ont pas pu voter, à cause d’erreurs dans les listes électorales. Nous l’avons constaté à l’école Saint Viateur, où la présidente du bureau de vote, Madame Pafadnam, confiait son inquiétude : deux heures avant la fermeture, 10% des citoyens parmi deux cents n’avaient pu exercer leur droit de citoyen, problème global à Ouagadougou selon le volontaire de la CODEL (organisme domestique d’observateurs burkinabés), M. Harouna, présent dans le même bureau. Les observateurs internationaux ont préféré mettre officiellement l’accent sur l’attitude exemplaire des citoyens burkinabés. Il est indéniable que, selon nos constatations à Saint Viateur, la confidentialité du vote, l’absence de pression psychologique au sein du bureau, et la décontraction des citadins y étaient palpables. Joël a peur que les listes incomplètes ne découragent les “victimes“, d’autant que des élections locales se profilent. Gageons que les autorités corrigeront ces erreurs dans Ouagadougou qui abrite 18% des 5.5 millions d’ inscrits au Burkina Faso. Avec un score de 53,5%, le MPP est largement au dessus de la majorité absolue permettant l’élection au premier tour. S’il avait été à 49%, les erreurs de listes électorales auraient pu amener le MPP à contester le tour de scrutin, avec raison. La question n’est pas anodine, même si la CEI (Commission Electorale Internationale) déclare que les élections ont été « conformes aux normes internationales ».
Le débat démocratique s’inscrit largement dans les groupements d’amis, voisins ou connaissances, ces familles « manches longues », pour lesquels la valeur “solidarité“ dépasse la nécessaire entre-aide de survivance. Leur pensée politique se forge à la parole, avec les « grands frères », ceux qui ont la chance d’étudier à l’université, aux côtés du "Balai citoyen", fer de lance de la contestation populaire, avec l’ODJ (Organisation Des Jeunes), et autres associations. Parlant de ceux qui s’accrochent au pouvoir, Didier synthétise : « Un lion est un lion ». Mohaimi, élève en terminale, vote pour Zéphirin Diabré, sans perdre l’esprit critique : l’ancien responsable d’Areva, dont le programme est explicitement social-libéral, n’exclut pas un projet de centrale nucléaire, « qui n’a rien à faire au Burkina » ; Mohaimi a manifesté contre le projet avec les étudiants de Ouagadougou. En Afrique francophone, la France et ses intérêts ne sont jamais très loin. Les jeunes ouagadais qui suivent des études secondaires adoptent majoritairement un vote “utile“ en faveur du candidat Diabré. Dans ce quartier de classe moyenne non loin de l’ hôpital pédiatrique, vu par tout français comme un quartier populaire, les cercles d'amis mêlent étudiants et jeunes travailleurs, souvent analphabètes. La ville est un immense laboratoire d’artisans de toutes matières, qui coopèrent et se forment mutuellement. Désiré, réparateur de pièces moto plastique, a fabriqué son ventilateur de chauffe avec la fonte des métalleux. Les clients ne sont pas légion par les temps qui courent, il passe les temps morts à faire des casse têtes chinois cotons à démêler, qu’il vend quelques milliers de francs CFA. Des gamins férus de langue anglaise travaillent avec lui la journée avant d’étudier aux cours du soir.
Accueillants et paisibles, indifférents à l’appartenance ethnique Mossi, Bissa, Peuls (une soixantaine dans tout le Faso), les burkinabés sont souvent issus de couples mixtes. Ils ont la maturité, la débrouille et l’intelligence, et n’ont besoin que d’une chose : l’arrêt d’une corruption qui n’a rien d’endémique, qui provoque le chômage mais aussi la « vie chère », gros souci pour développer une entreprise de métal, maçonnerie… Selon Alexandre Sankara, chargé de la communication de l’UNIR-PS, la tonne de ciment coûte 120 000 francs CFA, trois fois plus cher qu’au Sénégal. « Un monopole a été octroyé à trois ou quatre commerçants, qui s’entendent sur les prix », nous affirme-t-il. Pour les menuisiers, le prix du bois importé du Cameroun ou d'ailleurs, est un problème majeur. La capacité du nouvel élu à juguler le fléau de la "vie chère" sera un marqueur de sa politique.
Pour cela, les jeunes n’ont qu’un mot à la bouche : ÉDUCATION. Un peuple instruit a les clés pour entretenir la démocratie, ennemie des rentes confortables imméritées. Et bien sûr, c’est la clé du travail choisi et de l’émancipation.
L’absence de prénoms féminins n’aura pas échappé au lecteur attentif. Les femmes sont peu présentes lors des discussions improvisées. Elles s’affairent alentour, travaillent, ou sont invisibles, s’occupant des enfants. On ne les voit pas zoner en groupe dans la rue. Elles ont moins de chance que le frangin d’aller à l’école. La faute aux « mentalités » pour une part, mais aussi la faute à la pauvreté des parents, à l’absence ou à l’éloignement des écoles, en campagne surtout. « On les côtoie à l’université, ou dans des contextes particuliers », témoigne Adolph. En mode loisirs, rarement. La condition féminine, tous les candidats en parlent, brièvement. A contrario du MPP, l’UNIR-PS fait un constat de la société burkinabé clair et chiffré. On y lit : « Victime des conceptions rétrogrades et féodales régissant encore des pans entiers de notre société, la femme burkinabé connaît beaucoup de difficultés… ».
La seule femme candidate, Sara Séremé du PDC (Parti du Cheval Blanc), a obtenu 1.1% des voix. Elle propose la création d’une banque dédiée à l’activité économique des femmes. Son discours au stade municipal de Ouagadougou, le 26 novembre, fut sobre, sans effet de manche. Sans illusions, non plus. « Les promesses des bonimenteurs n’engagent qu’eux-même », a-t-elle asséné. Alexandre Sankara place son parti dans une stratégie « gagnant-perdant » de long terme, ses dirigeants étant « composés majoritairement de jeunes ». Avec 2.77%, son parti UNIR-PS est arrivé à la quatrième place, juste derrière le Renan, aux idées très proches prônant l’autonomie économique et politique du pays.
Le nouveau président Roch Christian Kaboré est « gagnant-gagnant » des élections présidentielles, bien que les élections législatives soient plus nuancées. La reconnaissance immédiate de sa victoire par l'ensemble des partis devrait permettre une entrée en matière sereine pour continuer le processus démocratique entamé par le CNT (Conseil National de Transition).
Le nouveau président sait qu'il a en face de lui une société civile organisée et vigilante, qui est en mesure de lui fournir l'indispensable soutien pour rétablir une justice économique, sociale et politique... mais peut aussi bien rendre son mandat électoral fort difficile, si Roch Christian Kaboré ne convainc pas les burkinabé de sa volonté de changer les choses.