« Pourquoi je n'ai pas laissé se faire la guerre civile? ». L'homme qui s'interroge, Balaam Faustin Facho, fut secrétaire d'État Tchadien de 1989 à 1990, professeur agrégé et opposant «maquisard » les autres années. En 1990, « Idriss Déby prend le pouvoir par la force avec la complicité de la France de François Mittérand et de la Libye, il se met à arrêter tout le monde ». Balaam Facho est alors sollicité pour négocier la libération des opposants; la réussite de son intervention met fin au risque de guerre civile. La voie est ouverte à 25 ans de dictature d'Idriss Déby, qui est « parvenu à cristalliser contre son pouvoir la haine de la plupart des ses compatriotes », selon la Ligue Tchadienne des droits de l'homme en 2006. Une enquête officielle fait état de « 997 morts civils, militaires et rebelles », lors des événements de février 2008, faisant suite à une série d'exactions sanglantes, ciblées ou massives, durant les années 90.
Comme l'explique Balaam Facho, la malédiction du Tchad est son pétrole. Suite à l'indépendance de l'Algérie, De Gaulle fait tout pour que ELF prenne sa part aux côtés des exploitants pétroliers EXXON et Chevron. Les américains et les français assurent le service après-vente en « formant les tortionnaires Tchadiens ». Toujours au pouvoir, Idriss Déby est un « sous-traitant de la France, dans une Françafrique encore puissante », conclut-il.
Stratégie coloniale de la division
Le Tchad est un exemple récent et très actuel de l'ingérence française aux désastreuses conséquences. Pour d'autres comme la Mauritanie, il faut remonter un peu plus loin. Ibraahima Abuu Sal, historien et membre des FLAM (Forces de Libération des Africains de Mauritanie), est en tenue traditionnelle, front dégarni, le ton posé et le regard perçant. Il nous apprend qu'un soulèvement aboutit en 1774 à une république Mauritanienne. 15 ans avant la France. « Les droits humains ne sont pas l'apanage de l'occident », abonde M. Sal. Une république théocratique certes, mais qui rétablit suffisamment la justice pour faire intervenir les nations esclavagistes comme la France ou le Portugal : la Mauritanie n'alimentait plus le marché des esclaves !
Aujourd'hui, dans ce pays peuplé de noirs africains et d'une minorité arabe et touareg, l'esclavage perdure. « La France n'a pu terminer sa mission civilisatrice », se diront certains. Ibraahima Sal, lui, nous rappelle à l'idéologie de l'homme d'état Pierre Mesmer, administrateur des colonies françaises de 1949 à 1959, puis premier ministre en 1973/74. Au sujet de la Mauritanie, il aurait déclaré : « Libérer les esclaves n'est ni de l'intérêt de des Arabes, ni de la France», ou encore : « La France n'acceptera jamais un noir à la tête de ce pays ». Voilà ce que fut la mission de la France, ethniciser la politique Mauritanienne, quitte à organiser des déplacements de population pour la « blanchir » (Maures et Touaregs vers l'intérieur, Noirs vers l'extérieur), ce qui fut opéré dès 1899. Mais aussi l’islamisation forcée, la France n’hésitant pas à « construire clandestinement des mosquées ». En 1990, des militaires noirs étaient assassinés pour fêter l'indépendance du pays. La Mauritanie est durablement meurtrie.
Récit National (français)
Ibraahima Sal insiste sur un point : si la résistance du FLAM parvient a faire cesser les injustices, ce ne sera pas pour en créer d'autres. L'appartenance ethnique ou la couleur sont à ses yeux, très loin derrière l'Humain. Le moteur de cette plateforme panafricaine ne puise pas son carburant dans le ressentiment. Les violations du droit des peuples africains, que cet article reporte partiellement, se doivent d'être restitués pour « assurer la continuité générationnelle », partir sur des bases communes, comme le rappelle le président de la CDAB (Coordination de la Diaspora Africaine de Bretagne) Ardiouma Sirima. Il ajoute : « La manière dont est construit le récit national français, c'est comme une honte que l'Empire ne veut pas assumer». La volonté de rétablir la vérité sur les relations France-Afrique est taxée de « repentance» ou « d'auto-flagellation » par des intellectuels tels que l'historien Daniel Lefeuvre. L'auteur de « Pour en finir avec la repentance coloniale » affirme au Figaro Magazine : « En accusant la colonisation de tous les péchés du monde, on reporte sur le passé les difficultés du présent. » Il faudrait donc s'aveugler pour mieux voir. Le néocolonialisme n'existe pas. Les pays africains sont indépendants. Ils n'ont pas de dette visée par le FMI ou la Banque Mondiale. Leurs chefs d'états sont tous démocratiquement élus sans aucune influence étrangère. On ne les encourage pas à une monoculture en proie aux manœuvres spéculatives… Retour à la réalité, avec le docteur en économie Nicolas Agbohou, de passage à l'espace panafricain pour parler du franc CFA.
La nécessaire « capacité de battre monnaie »
Le franc CFA concerne 15 pays d'Afrique. Sa banque centrale se trouve en France. Les décisions se prennent à l'unanimité dans un conseil d'administration qui comporte 18 membres dont deux français. La France a donc de fait un droit de véto sur la politique monétaire de ces pays. La souveraineté monétaire africaine en prend un coup. Et la souveraineté nationale tout court, puisque « la capacité de battre monnaie » en est un des principes majeurs, rappelle le Professeur Balou Bi Toto Jérôme. Nicolas Agbohou revient à l'époque de l'Occupation, où les importations de biens français en Allemagne n'étaient pas payées directement, mais consignées dans un compte bancaire situé à Berlin. L'utilisation de cet argent par la France était donc conditionnée au bon vouloir de Hitler; « À la Libération, la France a appliqué le même nazisme monétaire aux africains», affirme le Docteur. Quand un état de la zone CFA gagne des devises, il est obligé d'en reverser 50% à la banque centrale (jusqu'en 1973, 100% des devises). Et « lorsqu'un chef d'état remet en cause ces règles, il est destitué », appuie Nicolas Agbohou. Il donne l'exemple de Laurent Gbagbo en Côte d'Ivoire, reprenant la thèse de ses avocats au TPI, dont Jennifer Naouri citée par RFI en rapport aux évènements de 2011 : « C’est pour avoir envisagé de remettre en question le système du franc CFA, que Laurent Gbagbo sera condamné à la destitution par les autorités françaises ». En tout état de cause, la politique monétaire de la zone CFA est fortement verrouillée, ce que déplore Nicolas Agbohou pour qui il est dans ces conditions « impossible de développer notre industrie de transformation » . L'Afrique, transformer elle-même ses matières premières? Un pas que Sarkozy n'est pas prêt à laisser franchir; Gilbert du Bénin cite sa récente interview sur BFM : « Pas question de laisser les anciennes colonies françaises d’Afrique avoir leur propre monnaie », Sarkozy arguant que cela ferait descendre la France du 5ème au 20ème rang des puissances mondiales. Aux oreilles des démocrates africains, ces propos désinhibés sonnent comme une provocation belliqueuse.
Émergences démocratiques
Dans ce contexte, le Bénin ou le Burkina Faso tentent de surnager. Le journaliste d'investigation Olivier Fado Dossou dresse le bilan de 25 ans de renouveau démocratique au Bénin : « La démocratie de façade ne vaut rien sans liberté économique, elle n'a pas empêché l'accroissement de la pauvreté ». Cette république, proche du modèle français de l'homme providentiel, conduit à « la recherche permanente et anxiogène de l'oiseau rare » qui a amené à la tête du pays « un technocrate, un militaire brutal puis un banquier de Lomé qui a fait venir des prédateurs comme Bolloré ». Élu en avril 2016, l'homme d'affaires Patrice Talon « se sert de l'État pour ses intérêts privés et suit les réformes structurelles dictées par le FMI et la Banque Mondiale ». Pour sortir de l'impasse, Olivier Dossou se méfie des stéréotypes idéologiques capitaliste ou communiste : « Il s'agit d'initier une culture d'un développement autoréférentiel, de réinventer un imaginaire politique». Et pour commencer, de « sortir de la malédiction des matières premières», le pétrole en premier lieu mais aussi cette « rente coloniale» qu'est la culture du coton ou du cacao, « de relancer la culture vivrière au lieu d'importer du poulet d'Europe ». Face aux 600 think-tank qui réfléchissent à « comment asservir l'Afrique », le journaliste déplore l'absence de contrepartie, « une défaite de la pensée».
De son côté, le peuple du Burkina Faso a arraché au prix de dizaines de morts, la tenue d'élections en 2015 après avoir chassé l'allié de la France Blaise Compaoré, accroché au pouvoir 27 ans durant. Dans une population paupérisée sous la dictature, où les forces conservatrices savent jouer de l'argent corrupteur, la vigilance de la société burkinabé, très unie et bénéficiant d'un front syndical uni, sera déterminante. Une doyenne du Parti Sankariste, Germaine Pitroipa, rappelle que le Burkina se structure politiquement depuis 1966, épisode démocratique suivi de la période Thomas Sankara du mileu des années 80. Malgré un taux d'analphabètes de 70%, le pays peut compter sur des bases citoyennes solides.
« L'heure de l'Afrique a sonné »
Soulignant l'expérience acquise depuis la décolonisation, le béninois Gilbert affirme que « quand les choses arrivent à maturité, aucune force ne peut l'arrêter » ; certains signes ne trompent pas : « Avant tu t'opposais au franc CFA, tu te faisais tuer. Aujourd'hui, même Idriss Déby se prononce contre ». Ceux qui craignent pour leurs intérêts seront d'autant plus dangereux, d'où la nécessité de bien différencier ses amis de ses ennemis. Pour lui l'Afrique est « au tournant de la vraie libération», et si l'étranger « nous domine, il ne peut rien sans les complicités intérieures ». Sans trahir l'esprit de la plateforme panafricaine, selon M. Gilbert « l'heure de l'Afrique a sonnée ».
Didier Ouedraogo, issu de la diaspora du burkinabé, est convaincu que « les peuples africains ne vont pas se libérer tout seuls», qu’ il faut « éclairer l'opinion internationale sur ce qui se passe en Afrique. »
Caravane des convergences
C'est bien entendu l'un des objectifs de la caravane panafricaine qui a déjà prévu de se poser à Lille, Rennes, Nantes, Tours, Toulouse, Grenoble, Lyon, Paris, et appelle d'autres villes à les accueillir. Didier ne considère pas les français comme « complices, n'étant pas strictement insérés dans le système politique », ce qui ne les dédoine pas de leurs responsabilités de citoyen au sein d'une démocratie représentative. Il appelle les africains à « se solidariser avec les démocrates occidentaux pour en faire un seul combat commun ».
La cynique logique qui consiste à exploiter d'autres peuples avec coupable indifférence, a mené notre république à la régression démocratique et sociale actuelle, au dépeçage de la Grèce. En écho aux propos de Didier Ouedraogo, nous pourrions affirmer : « Les peuples français et occidentaux ne s’en sortiront pas sans s'allier aux peuples du Sud ». L’étape première est la déconstruction du récit national édulcoré et mielleux servi aux français. Après cela, « les voix qui s’élèvent de France et d’Afrique pour exiger une vraie coopération franco-africaine » pourront gagner en influence.