Coronavirus – Faut-il mettre sous tutelle Martin Hirsch et l’Assistance Publique.

Pénurie de masques, absence de politique de prévoyance de santé au moment adéquat, contaminations visiblement sous-estimées en Ile de France, région la plus exposée. Comment donc faire confiance au gouvernement, à l’AP dirigée par Martin Hirsch, à Santé Publique France? De notre droit de savoir donc d'agir.

Lors de l’hommage au médecin de Compiègne Jean-Jacques Razafindranazy mort du Cvid-19 à 67 ans, l’émotion était visible sur le visage des infirmières, aides soignant et médecins : ils et elles, pour une part, n’avaient pas de masques. Tout un symbole.

Compiègne: Hommage au médecin orthopédiste décédé Jean-Jacques Razafindranazy Compiègne: Hommage au médecin orthopédiste décédé Jean-Jacques Razafindranazy

Le masque, c’est Edouard Philippe qui l’avait hier soir au 20 heures de TF1. Mal à l’aise dans cette interview pourtant sur mesure, le déni du Premier Ministre était chancelant :

  • « … la consommation de masques est considérable, et supérieure à ce que nous pensions avant le début de la crise... » :  Argument intenable ; la fréquence d’utilisation des masques est réglementée. Une année sur deux l’épidémie de grippe envoie des dizaines de milliers de cas graves dans les hôpitaux. Le besoin est archi-connu.
  • « Si nous voulons garantir aux soignants qu’ils vont pouvoir continuer à disposer de masques, il faut que nous réservions les masques qui sont en stock aux médecins, aux soignants… » : Comment « continuer » à en disposer quand le personnel est sous-équipé depuis des semaines ? Avec un « si » en début de phrase, le mensonge est hypothétique. Malin, mais pas crédible.
  • « … effort de mobilisation depuis plusieurs semaines pour que la production nationale de masques monte en puissance… » : 600 médecins ont porté plainte contre Edouard Philippe, tellement ils sont convaincus.

Il y en a un qui a nécessairement l’écoute des politiques, et qui ne pouvait que connaitre les besoins en matériel médical. Martin Hirsch est depuis 2013 directeur de l’AP-HP, l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris. Cet ancien d’Emmaüs, secrétaire d’État à la Santé pour Bernard Kouchner et grand serviteur de l’État auprès de François Fillon, ne rate pas un plateau télé pour justifier les « rationalisations » successives de l’hôpital public. Avec 100 000 employés de l’AP-HP sous ses ordres et un sens inné de l’orientation technocratique, l’homme a sans doute autant de poids qu’une Ministre de la Santé.

Le gros bug

Martin Hirsch n’a pas seulement glissé sur la question de la pénurie de masques de protection. Il est de par sa responsabilité, au centre de la stratégie de surveillance des contaminations Covid-19 en Ile de France ; or il y a eu un énorme flottement au sein des autorités, une semaine avant les élections municipales. Le lundi 10 mars, le nombre annoncé de « contaminés confirmés » au Covid-19 est de 1784. Deux jours après, le 12 mars, l’agence Santé Publique France publie un rapport où elle précise sans raison aucune que « le nombre total de cas présenté dans ce point épidémiologique est supérieur à celui présenté le 10 mars à 15h qui était de 1784 ». Il est en effet passé à 2041, ce qui ne fait jamais qu’une augmentation nationale de 15%. Oui, mais quand on regarde les données régionales, toutes sauf une présentent une progression cohérente. Et la région qui semble avoir subi à elle seule le rattrapage, c’est l’Ile de France. En trois jours, du 7 au 10 mars, le nombre de cas détectés est multiplié par 4,5. C’est plus parlant en image :

Courbe des "cas confirmés" de contamination sur 3 régions. Données de l'agence de santé à part les 8 et 9 mars 2020 par extrapolation linéaire. Rouge: Ile de France. Gris : Hauts de France. Vert : Grand Est. Courbe des "cas confirmés" de contamination sur 3 régions. Données de l'agence de santé à part les 8 et 9 mars 2020 par extrapolation linéaire. Rouge: Ile de France. Gris : Hauts de France. Vert : Grand Est.

Étant donné que les données régionales du 8 et 9 mars n’ont pas été publiées, nous avons tracé une simple droite entre le 7 et le 10 pour conserver l’échelle de temps. Si pour les régions Grand Est et Hauts-de-France, l’allure est grossièrement monotone, il est flagrant que la courbe rouge (Ile de France) montre une progression chaotique qui ne peut correspondre à une évolution naturelle : brusque augmentation après un long plateau, puis à nouveau une décélération après le 10 mars.

Pour se figurer des chiffres réalistes de contamination d’avant le 7 mars, nous avons extrapolé l’allure probable de la courbe en Ile de France, en reproduisant à peu près la progression observée dans les autres régions :

Courbe orange avec données du 4 au 9 mars 2020 extrapolées par BasicBlog en recherche de cohérence évolutive du Cvid-19 en Ile de France. Courbe bleue sans modification sauf 8 et 9 mars ajoutés par extrapolation linéaire. Courbe orange avec données du 4 au 9 mars 2020 extrapolées par BasicBlog en recherche de cohérence évolutive du Cvid-19 en Ile de France. Courbe bleue sans modification sauf 8 et 9 mars ajoutés par extrapolation linéaire.

Pour revenir à un semblant de réalisme, il faut qu’il y ait environ 200 cas au lieu de 55 à la date du 4 mars. La progression étant très lente, la sous-évaluation était déjà importante fin février. Plusieurs options se présentent :

  • Soit les autorités ont oublié dans leur cumul certains établissements hospitaliers.
  • Soit les méthodes de détections étaient mauvaises (test non fiable).
  • Soit le déploiement du test n’était pas assez systématique ou répandu. Moyens non fournis par l’AP-HP ou le Ministère, absence de consignes…

Dans tous les cas cela révèle un grave manquement des autorités, aux conséquences délétères diverses selon les raisons de la sous-évaluation :

  • Accroissement du retard dans le lancement de l’alerte.
  • Accroissement du retard dans la sensibilisation au public, l’incitation aux mesures de précaution, le tout aggravé par la pénurie de masques.
  • Les personnes contaminées non détectées propagent la maladie sans le savoir, les nouveaux contaminés sont plus difficilement assignables au Covid-19, puisqu’un moyen de le déterminer est le questionnaire d’enquête, et que les symptômes de départ excluent la détresse respiratoire.

Le fait que l’agence de santé (Santé Publique France depuis 2016), sous tutelle du Ministère de la Santé, n’explique pas ce qui s’est passé, laisse les professionnels de santé dans l’ignorance du problème. Ils ne savent pas dans quels hôpitaux ou localités parisiennes le déficit de détection a eu lieu. Les données régionales sont largement insuffisantes, pour le public et plus encore pour les professionnels. Du point de vue opérationnel, la direction de l’AP-HP porte une très lourde responsabilité sur ces manquements. D’autant que Paris était d’évidence la zone à surveiller en priorité : ville cosmopolite, flux internationaux, transports publics surchargés…

Le nombre d’unités de dépistage du coronavirus passerait de 2000 à 4000 par semaine en France, l'Allemagne annonçant 160 000 par semaine.

Martin Hirsch allergique à la chloroquine

Le CV florissant de Martin Hirsch comporte également la direction de la Pharmacie Centrale des Hôpitaux de Paris (PCH), il connait donc parfaitement la problématique de l’approvisionnement et de la gestion des stocks. La PCH est gérée par l’AP-HP. Le professeur Raoult de Marseille, infectiologue réputé, expérimente depuis des années la chloroquine sur les maladies infectieuses. Il a informé les autorités de santé sur les bienfaits de ce traitement antipaludique pour les malades du Covid-19. Il ne semble que l’AP-HP ait pris en compte ses recommandations, puisque la pharmacie centrale est déjà en rupture de stock.

Ce qui n’est pas étonnant, puisque Martin Hirsch a prestement balayé d’un revers de main tout intérêt pour la molécule, dès le 1er mars sur Europe1 : « … c’est effectivement très précis puisque tous les … spécialistes que j’ai vus hier disent : la chloroquine à chaque fois qu’il y a un nouveau virus y’a un type pour raconter que ça va marcher. Il se trouve que la chloroquine marche très bien dans une éprouvette et elle n’a jamais marché chez un être vivant » (*).

Martin Hirsch est tellement « précis » qu’il ne donne le nom d’aucun « spécialiste », que la chloroquine a été prescrite pendant des décennies contre la malaria à des centaines de millions de personnes, que l’un des « types » qui conseille sa prescription est un infectiologue, et que le protocole de test qu’il a effectué sur 20 personnes atteintes du Covid-19, confirme une étude chinoise faite sur 100 personnes.

Les contre-indications existent comme tout médicament, mais elles s’observent sur des gens qui prennent le traitement pendant des années puisque le risque de malaria est constant en Afrique. De plus, d’autres molécules plus efficaces contre la malaria existent, donc le risque d’enlever la chloroquine de la bouche des africains qui en ont besoin est limité.

La Chine a fait une conférence de presse le 17 février suite à des essais cliniques multiples à base de chloroquine. En substance, la recommandation est « d'inclure ce médicament dans la prochaine version des lignes directrices pour la prévention, le diagnostic et le traitement de la pneumonie causée par COVID-19 », en l’occurrence en Chine.

Le directeur de l’AP-HP ne serait donc pas au courant de tests conséquents effectués en Chine et conclus deux semaines avant ses propos, ni des tests faits à Marseille de manière tout à fait officielle, et il se base sur une discussion avec des « spécialistes » pour évacuer une méthode qui pourrait mettre un terme rapidement à l’épidémie, et épargner la souffrance et la mort à des centaines ou à des milliers de personnes.

« La chloroquine n’est pas assez chère »

Sur Cnews le 23 mars, le docteur Philippe Sopena s’insurgeait contre l'hésitation des pouvoirs publics à valider l'usage de la chloroquine ; « la chloroquine n’est pas assez chère » disait-il amer, arguant que ce vieux médicament ne ferait pas gagner assez d’argent à l’industrie pharmaceutique. La chose ne serait effectivement pas nouvelle, la porosité aux lobbies de l’Agence du médicament (ANSM) est patente sur l’affaire Servier, et ce n’est qu’un exemple.

Dr Sopena sur Cnews Dr Sopena sur Cnews

Mais si la pression de lobbies est bien l’une des raisons de la frilosité administrative, alors le cynisme des « décideurs » confinerait à un crime de masse au vu et au su de tous, les yeux de la planète étant instantanément rivés sur le coronavirus.

Nous pourrions pointer l’ex Ministre de la Santé Agnès Buzyn, comme les 600 médecins qui portent plainte contre elle et Édouard Philippe pour « mensonge d’État ». La Cour de Justice statuera malheureusement un peu trop tard pour sauver des vies. On y apprend notamment que la colère des soignants est « d'autant plus grande qu'ils ont découvert qu'une entreprise française produit des masques… mais pour le compte du ministère de la Santé britannique, qui a passé commande avant la France !».

C'est donc dès à présent qu'il s'agit de scruter la gestion de Martin Hirsch, qui dans cette affaire est un cumulard :

  • Promoteur des réductions d’effectifs hospitaliers depuis de nombreuses années.
  • Responsable de l’approvisionnement (donc des pénuries) de matériel médical en Ile de France en tant que directeur AP-HP et donc de la pharmacie centrale.
  • Superviseur de fait de la campagne de test des infections au Covid-19.
  • Contradicteur hâtif du traitement à la chloroquine qui pourrait sauver de nombreuses vies et soulager les 100 000 professionnels de santé qui travaillent sous son autorité.

Martin Hirsch n’a pas le poids décisionnel d’une Ministre, mais il garde du coup une certaine indépendance vis-à-vis du gouvernement qu’il aurait pu exploiter, fort son entre-gens médiatique, pour alerter la population en temps voulu. Il n’en a rien fait, et sa responsabilité opérationnelle dans la catastrophe en cours est énorme.

On ne peut tout simplement pas faire confiance aveuglément en des gens qui portent à eux seuls un tel pouvoir, qu’il soit opérationnel comme celui de Martin Hirsch, ou décisionnel comme celui du gouvernement. C’est d’ailleurs l’essence de tout principe démocratique.

Le Premier Ministre Edouard Philippe a annoncé hier soir que la chloroquine était autorisée « pour les cas graves », sur décision collégiale des médecins hospitaliers au cas par cas. Cette concession mi-figue mi-raisin a les atours d'une décision de bureaucrate. Les médecins qui ne sont toujours pas correctement protégés, qui sont potentiellement infectés, qui sont surchargés de travail, n’ont pas de temps à perdre à décider « collégialement », ni le loisir d’augmenter les risques de se transmettre le virus en se réunissant. Les décisions seraient en outre très disparates et inégales selon les équipes, et combien de vies ne seront pas sauvées?  La prise précoce permet en outre, selon les résultats annoncés, de désengorger les services de réanimation.

Voici l'avis d'un médecin urgentiste que j'ai contacté : « L'association hydrochloroquine + Azythromycine agirait notamment sur l'inflammation induite par le virus, qui elle-même peut entraîner épuisement et fibrose pulmonaire. Il serait possible pour les personnes hospitalisées, une fois le diagnostic établi de façon certaine, sur la base du volontariat, après une information complète et éclairée, et après en avoir éliminé  les contre-indications, d'administrer le traitement sous contrôle hospitalier, de façon sécurisée ».

Et l'avis de Christian Perrone, chef du service infectiologie à l'hopital Raymond-Poincarré:

COVID-19 : Le traitement existe ! Le gouvernement est responsable de chaque mort supplémentaire

Notre droit de savoir et de peser

La conclusion des chercheurs chinois est claire : la chloroquine est recommandée pour la prévention, le diagnostic et le traitement de la pneumonie.

La situation d’urgence exige d’agir sur ces trois paramètres.

La première question est donc : la quantité de chloronine disponible en France et dans le monde est-elle suffisante pour passer à une prescription massive ? La pénurie déjà constatée à la pharmacie centrale ne rassure pas. Les industries productrices sont-elles mobilisées pour fournir rapidement les doses nécessaires dans les pays qui le requièrent ? Lesquelles et comment.

Les promesses de production de masques faites par le gouvernement restent extrêmement floues.

Les chiffres publiés des contagions se limitent au niveau régional. Qu’est-ce qui empêche les autorités de nous donner ceux des grandes et moyennes villes, ceux des départements ? Les capacités de dépistage montent-t-elle en puissance, comment ? Que s'est-il passé du 7 au 10 mars 2020 ?

Martin Hirsch à Paris, le ministre Olivier Véran nationalement, le gouvernement et la présidence, ont le devoir régalien de nous informer dès maintenant, de manière crédible et avec le détail nécessaire, des paramètres sur lesquels nos libertés et nos vies reposent.

 

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Avis de trois médecins, d'accord avec ce que tente de faire en parallèle le Pr Raoult : massifier les tests.

Le Dr Philippe Klein est Médecin chef à la Clinique Internationale de Wuhan.
Carlos Moreno est Directeur scientifique de la Chaire ETI - IAE de Paris à l’université Panthéon Sorbonne.

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/contre-le-covid-19-il-faut-massifier-les-tests-l-appel-de-trois-specialistes-20200323

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(*) : Martin Hirsch fait référence à des tests réalisés in vitro contre le virus du SRAS qui provoque également des pneumonies. L’efficacité in vitro ne serait pas vérifiée in vivo sur l’humain, selon certaines études. Le professeur Raoult affirme cependant avoir observé des résultats prometteurs in vivo sur d’autres maladies depuis plusieurs années, en plus du Covid-19.

 

Martin Hirsch AP-HP, Olivier Véran - Ministre Santé, Emmanuel Macron Martin Hirsch AP-HP, Olivier Véran - Ministre Santé, Emmanuel Macron

 

 

 

 

 

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