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Un vent d’optimisme souffle sur la manifestation, en cette grise journée parisienne. C’est que dans les raffineries, les dépôts de carburants, chez les cheminots et même dans les centrales nucléaires, la grève a démarré fort.
En chasubles orange fluo, une délégation détonne dans le paysage : des militants CFDT. Impossible de ne pas les titiller, en l’occurrence Mr Gillet, secrétaire adjoint dans la branche métallurgie. « Elle est où la violence, dans la rue ou dans le 49.3 ? » : balayant la polémique des “casseurs“, il préfère évoquer les « arcs-boutements » générés par la politique actuelle. Il récuse tout autant le terme de blocages, suite évidente des piquets de grève. Selon lui, l’acceptation de la Loi Travail par sa fédération nationale ne reflète pas ce que pensent la majorité des adhérents CFDT : « Que Jean-Claude Mailly écoute sa base, et qu’il s’applique à lui-même le principe du referendum » ; il fait ainsi référence au referendum d’entreprise prévu par la nouvelle loi. Un autre collègue intervient : « C’est une certitude ; les syndicalistes CFDT sont plus à gauche que la moyenne, les français sondés sont à 70% contre la loi. Donc un referendum interne montrerait que nous sommes contre ». En algèbre, ce raisonnement s’appelle une relation transitive. L’appareil syndical ne se résume pas à une science, mais déjà, la CGT apparaît moins seule.
Les cortèges aussi ont leur logique : en tant que minoritaires, les chasubles oranges ferment le bal. Devant eux les sections de FO, devancés par la CGT certes imposante, et les syndiqués de SUD Solidaires, moins disciplinés, qui sont souvent visibles en tête avec les jeunes manifestants ou bien en milieu de défilé.
En accélérant un peu le pas, nous tombons rapidement sur les lignes FO et Luc, directeur d’école au Val de Marne. En réponse à la position de son secrétaire Jean-Claude Mailly, qui semblerait ouvrir la porte à des compromis, il « souhaite un appel net et clair » contre la loi. Son camarade rétorque : « aujourd’hui l’important, c’est que tout le monde soit réuni dans la lutte ». Parmi les militants interrogés, pas d’esprit corporatiste. Indifférents à leur appartenance, ils sont tous polarisés sur l’objectif commun, le retrait de la loi. Surement pas démentis par les grèvistes FO de la raffinerie GrandPuits, arborant fièrement leur banderolle « Ni amendable Ni négociable ».
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Dans un autre style, l’affiche CGT « Rétablissement des élections prud’homales » remet en cause la loi Macron. L’un des porteurs est juge CGT aux Prud’homs. bientôt retraité. Il déplore parmi d’autres effets de cette loi, la « prescription réduite à 3 ans des heures sup impayées. » D’expérience, il sait que de nombreux salariés ne seront pas indemnisés de leur travail, car la prescription est vite arrivée. « Deux siècles de lutte, le PS t’auras tombé ça en deux secondes », assène-t-il. Côté syndicats, il observe qu’un certain « fatalisme, une technicité s’est installée, j’te donne un bout tu m’en redonnes un autre ». Il ne considère pas ses collègues manifestants comme étant des « durs », mais note que le mouvement de contestation se structure, « gagne en profondeur ». Quand à la CGT mise dans le collimateur, il répond : « Y’a pas que la CGT, c’est dégueulasse pour les autres ». Puis il embraye sur la Nuit Debout : « La CGT n’aurait pas bougé sans la Nuit Debout. En bouddhisme, c’est le centre vide, absence d’autoritarisme. La Nuit Debout, c’est le projet, les syndicats, c’est le rapport de force ». Les « précaires du supérieur » ont selon lui, le temps et la connaissance nécessaire pour construire le projet. Lui n’a plus assez d’énergie après le travail et ses extras aux prud'homs. « Faut imaginer, pas seulement rationnaliser », conclue-t-il.
Venus chercher des avis sur une polarisation politico-médiatique, nous n’avons trouvé que des convergences. En fort contraste avec la fragmentation syndicale observée depuis plusieurs années. Une unité de circonstance face à l’adversité, sans doute, par des syndicalistes éloignés des sommets d’appareil. Mais le sentiment d’un changement de la donne se dégage. Sur France Info ce matin, le journaliste Jean Leymarie demandait à Laurence Parisot : « Les manifestations continuent, les blocages aussi. Qui doit reculer, la CGT ou le gouvernement ? ». Le gouvernement, peut-être ; en face en tous les cas, la CGT ne sera pas seule pour décider. D’autant moins en cette heure, où les forces de l’ordre ont imposé la réouverture de la plupart des dépôts de carburants. Et après que sept organisations opposées au projet aient annoncé dans la nuit, une « consultation nationale », et demandent à rencontrer François Hollande.