Burkina Faso: ce peuple uni et emblématique qui fait peur

 Face à la "horde d'insoumis", les burkinabés ont réagi avec une efficacité qui ne doit rien au hasard. Outre leur courage à braver la mort, voici quelques clés d'une mobilisation à toutes les échelles de la société, enrichie de témoignages franco-burkinabés du collectif CCCDBF et d'un extrait sonore d'une responsable du parti UNIR-Parti Sankariste. Un aspect peu traité dans les médias français. La question "à qui fait peur ce peuple?", en dehors d'une certaine évidence, requiert une enquête pointue pour éviter de tomber dans la marmite du complot simplificateur et caduque. 

 Face à la "horde d'insoumis", les burkinabés ont réagi avec une efficacité qui ne doit rien au hasard. Outre leur courage à braver la mort, voici quelques clés d'une mobilisation à toutes les échelles de la société, enrichie de témoignages franco-burkinabés du collectif CCCDBF et d'un extrait sonore d'une responsable du parti UNIR-Parti Sankariste. Un aspect peu traité dans les médias français. La question "à qui fait peur ce peuple?", en dehors d'une certaine évidence, requiert une enquête pointue pour éviter de tomber dans la marmite du complot simplificateur et caduque.

 

Ambassade du Burkina Faso, le 19 septembre 2015 © Mark Baugé Ambassade du Burkina Faso, le 19 septembre 2015 © Mark Baugé


Précisons que le RPS (Régiment de Sécurité Présidentielle, instigateurs du coup d'état), vient d'entamer son désarmement suite au décret de résolution présidentiel. Gilbert Diendéré, chef des putschistes, a déclaré hier : « Parler de désarmement [du RPS] alors que le combat n'a pas encore commencé, c'est aller trop vite en besogne ». Une ouverture à la négociation pour le moins mitigée, qui nous amène à revenir sur les cartes dont dispose le président Michel Kafando, tout juste remis en selle.

Le peuple va au front

Les putschistes appuyaient leur légitimité sur la contestation du nouveau code électoral, portée par les pro-Compaoré d'abord (l'ex despote déchu), puis par un arrêt de la Cour de Justice de la Cédéao (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest). L' exclusion des futures élections d'anciens soutiens de Blaise Compaoré, aurait placé le pays dans un état "d'insécurité", selon le chef de la "horde d'insoumis" (termes du président Kafando).
Son opération de "sécurisation" a coûté la vie à 17 burkinabés, et 108 blessés, selon un bilan provisoire. "Putschiste un jour, assassin pour toujours", résume amèrement Sirima Ardiouma, membre du Collectif Contre la Confiscation de la Démocratie au Burkina Faso (CCCDBF), basé sur Paris.
Les jeunes burkinabés, bravant la mort dans la rue, furent le premier rempart au coup d'état. Pas seulement. Dès le 17 septembre, la grève générale est décrétée à l’appel des syndicats et des membres de la société civile (voir LeMonde.fr du… 21 septembre). Information quasi invisible dans les médias français, elle révèle pourtant une société organisée et réactive, unie pour résister.


Grève Générale éclair

Didier Ouedraogo, autre membre collectif CCCDBF, témoigne :  "En quelques heures, l'ensemble du pays a été paralysé, des usines aux banques jusqu'à la moindre échoppe de marchand. L' UGTB (Union Générale des Travailleurs Burkinabés) est très suivie par les travailleurs, car les syndicats qui la composent concentrent leurs efforts essentiellement sur leurs intérêts concrets ". Intérêts desquels le processus démocratique est l'exigence ultime. Une union qui dépare fortement des syndicats français, dont la dernière alliance notable remonte aux grèves contre la réforme de retraites, en 2010. Sans grèves majeures, ni effet.
L'ex diplomate Laurent Bigot, si bien informé, préférait (interview Le Monde Afrique en ligne) s'étonner de voir les hommes politiques "particulièrement silencieux ces derniers jours et durant ce coup d’Etat." Moins de 24h après le dit coup, l'homme est exigeant, pour les autres.
Didier Ouedraogo poursuit : " Un putsch ça se finance. La grève a certainement permis d'assécher les sources des nécessaires relais extérieurs au RSP ".

« Le peuple et l'armée étaient un »

L'armée régulière converge le 21 septembre sur Ouagadougou. Les premiers régiments n'auraient pas attendu les ordres, jusqu'à ce que le chef d'état major ne reprenne la main. Au micro de RFI, un témoignage local abonde en ce sens : " Les jeunes ont poussé les plus anciens; les officiers "facebook" sont en phase avec le balai citoyen." Des éléments de la gendarmerie et de l'armée étaient d'ailleurs intervenus en soutien de la population dès les premiers heurts (voir ici).
Il est possible aussi que le chef d'état major des armées Pingrenoma Zagré se soit assuré du soutien de ses troupes avant de lancer la mobilisation. Il se positionne clairement dès le 19 septembre, dans un message relayé sur twitter :  "... je demande aux populations de garder leur confiance aux Forces Armées Nationales engagées depuis les premières heures de cette crise avec les acteurs nationaux...". Ces éléments sont encourageants quant à un soutien solide et pérenne de l'armée pour la reprise du processus démocratique; le RPS fait toujours peser une chape de plomb sur les acteurs du CNT (Conseil National de la Transition), qui ont fort besoin d'une protection fiable.
La société civile et politique est très consciente de ces enjeux et élabore une réflexion depuis l'insurrection de 2014, à laquelle participe le CCCDBF. Les propos de Germaine Pittropa du parti UNIR-Parti Sankariste, dans une réunion du Collectif à Paris le 14 novembre 2014, sont édifiants :

 

Reunion du collectif CCCDBF à Paris, 14 nov. 2014

Mark Baugé et Nicolas Poitier

 

 

Dans sa lettre à en-tête Unité-Progrès-Justice, le chef des Armées Zagré réaffirme "leur attachement aux valeurs républicaines, fondements de la fraternité et de la cohésion nationale". La mise à l'épreuve récente tend à démontrer que ce ne sont pas des vains mots, et que le CNT ait engagé efficacement la réforme de l'armée.
Dans l'esprit du peuple, ce qui est sûr, c'est que l'affirmation « Le peuple et l'armée étaient un » du temps de Thomas Sankara a repris des couleurs.

Lettre du Chef d'état major des armées du Burkina © source Twitter Lettre du Chef d'état major des armées du Burkina © source Twitter


Maturité démocratique

N'en déplaise aux détracteurs moralistes de tout poil, le Burkina Faso a tous les signes d'une démocratie vivace. Qui dit jeune ne dit pas immature. 1983 à 1987 est la période de la "révolution marxiste tropicalisée" du panafricaniste Thomas Sankara, aux expérimentations multiples. Des erreurs d'ampleur seront commises, dues notamment à la volonté de décentralisation via les Comités de Défense Révolutionnaires. Initiative avant-gardise aux effets bénéfiques, par exemple comme vecteur de l'intervention des femmes dans le domaine politique. Mais prématuré au sens où des dérapages seront commis par manque de contrôle sur ces unités autonomes. Des erreurs qui pourraient se révéler instructives pour la suite du processus initié par le CNT.
La période Compaoré, 27 ans, fut autoritariste et criminelle mais pas strictement dictatoriale, notamment depuis 1998, la pression populaire l'obligeant à "composer"; l'opposition politique, bien qu'elle ait cher payé sa témérité, est donc loin de partir de zéro. Le Brésil a mis 20 ans à se débarrasser d'un système clientéliste, mité de barons locaux corrompus qui achetaient les votes sur un terreau de misère. Sans comparaison hâtive (ne serait-ce que par la taille du pays), on peut imaginer qu'il faille un peu de temps pour assainir la situation héritée. La nécessité d'écarter pour un temps les soutiens politiques de Blaise Compaoré les plus compromis tombe sous le sens. Selon Didier Ouedraogo, elle s'appuie de plus, sur l'état d'urgence inhérent au caractère transitoire du CNT. Inutile de vérifier si la constitution burkinabé actuelle déroule ce caractère d'exception : la réforme électorale est elle même contenue dans la constitution amendée par le Conseil Constitutionnel, ce qui n'a pas empêché sa condamnation. Légitimité et légalité ne se recouvrent jamais totalement. Ce gap (vide) est comblé par le positionnement politique. National ET international, en l' occurence. Le problème surgit lorsque derrière Le politique, se dissimule la politique (voir ici la nuance).

Hervé Kam : « nous avons décidé de ne faire partie d’aucun organe délibérant »

Partant de 32 partis politiques en 2014, une forme de rationalisation devrait faire son chemin.
La soif de liberté d'expression alimente une quantité impressionnante de médias : 150 radios, 21 chaînes de télévision privées, 83 journaux dont 14 "pure players". L'un d'eux, Burkina24.com, rapporte le 25 aout 2013 le virage du fameux balai citoyen : « Celui de la maturité. Le mouvement se révèle (…) en tant que mouvement citoyen d’avant-garde qui regroupe en son sein plusieurs organisations de la société civile, des artistes, des journalistes, des juristes, des commerçants, des paysans, des chômeurs », y explique Hyppolite Domboué, son porte-parole remplacé depuis par le Me Hervé Kam, qui est "assurément un acteur majeur de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014", selon le portail Netafrique.net qui propose des sujets sur l’actualité Africaine et mondiale, relayant en l'occurence un article du journal burkinabé "Le pays". Pourtant, dit plus loin Hervé Kam, "Le « Balai citoyen » n’est représenté ni dans le gouvernement de transition ni dans le Conseil national de transition (CNT). La raison est simple, nous avons tout simplement décidé de ne faire partie d’aucun organe délibérant [...] Nous pensons d’ailleurs que la société civile joue mieux son rôle quand elle ne participe pas à la prise de décision".  Au "balai", on ne s'attarde pas assis sur des fauteuils, ça ankylose.

Cohésion

Ce sage retrait vis à vis des instances politiques par un collectif porté par des jeunes, n'est pas sans rappeler les propos de Germaine Pittropa (ci-dessus) : une intelligence inter-générationnelle synonyme de confiance mutuelle, bienveillante, stratégique et salvatrice. Les citoyens français, à force de trop entendre - et de ne pas assez écouter - une inflation de discours univoques puisés dans des cercles trop restreints, dictés par des gens cultivés, "intellectuels" ou politiques souvent mués en fabricants de cloisons artificielles, peinent à contrer une fragmentation naissante ; division sociétale plus fantasmée qu'affirmée dans nos vies quotidiennes de "petites gens", pour le moment. Nous aurions beaucoup à apprendre de la société burkinabé.
Le Collectif CCCDBF (basé à Paris, donc), est une sorte d'hybride entre le balai citoyen et la communauté politique burkinabé. Comme son nom l'indique, sa raison d'être est de disparaitre au plus vite : quand la démocratie est installée, plus de risque de confiscation; il est composé indifféremment de toutes formes d'organisations associatives (dont l'UABF, qui inclut une vocation entrepreneuriale, économique) ou partis politiques (auquel cas l'étiquette politicienne est rangée dans la poche). La parole y est également répartie entre les vieux briscards et les plus jeunes, représentés par exemple par le secrétaire général de l'Association des Etudiants Burkinabés en France. Les individus s'y expriment au nom de leur organisation. Avec une évidente dimension transnationale.

Symbole

Compagnon de lutte de Thomas Sankara, il a participé à sa prise de pouvoir en 1983, un putsch d'une autre nature, qui fera également de nombreux morts. Ce journaliste nommé Chérif Sy s' opposera inlassablement au gouvernement autoritaire de Blaise Compaoré, 27 ans durant. Chantre de la liberté d'expression au péril de sa vie (un autre journaliste, Norbert Zongo, fut lui assassiné en 1998), « sankariste dans l’âme et dans l’action » selon le frère de Sankara, il inspire le respect dans son pays. Ce qui fait de lui l'homme du consensus pour présider l'assemblée de députés du CNT en 2014. Il a affirmé sa volonté d'abolir la peine de mort. Un homme dont l'acceptation par un peuple, combinée à une intégrité - au sens de respect et constance en ses idéaux, et de leur affirmation non déguisée -, et le courage, doit faire peur à bien des tenants d'intérêts particuliers, économiques ou plus complexes. Symbole vivant.
Parallèlement, l'aura de Thomas Sankara le panafricaniste fait du Burkina Faso un symbole historique d' émancipation du joug impérialiste.
Le tout ravivé par les événements récents, fait du peuple burkinabé un emblème d'optimisme; un modèle d'expérimentation gouvernementale démocratique pour de nombreux peuples africains, impatients de voir se concrétiser les inexorables changements en cours.

Solidarités sans frontières. Mouvements et collectifs articulés et complémentaires aux formes mouvantes. Grève générale, syndicats unis. Médias indépendants florissants. Des exemples à ne pas suivre, assurément. Ni en Afrique, ni en France, ni ailleurs…

PS : dans le même thème, voir l'article du spécialiste Bruno Jaffré, magnifique peuple...

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