L’économie comportementale : véritable rupture ou théorie de la rustine masquée ?

L’économie comportementale, branche de l’économie essayant d’incorporer des concepts et éléments issus de théories en psychologie, mais aussi en anthropologie, est à la mode. Très à la mode. Trop à la mode ? La question mérite d’être posée tant elle est lourde d’enjeux pour l’avenir de la recherche en économie, mais aussi –et surtout- pour notre compréhension des phénomènes économiques et sociaux, et pour les politiques mises en place sur les conseils prodigués par les économistes mainstream, ces étranges chercheurs en sciences sociales, qui n’ont souvent de chercheur en sciences sociales que le nom…

 

C’est en Allemagne et aux Etats-Unis qu’ont été réalisés les premiers travaux pionniers d’économie comportementale et expérimentale, la première se référant plutôt à des aspect théoriques et une volonté d’expliquer l’origine des violations de la théorie économie standard systématiquement observées, la deuxième consistant à conduire des expériences, un peu comme en psychologie, afin de quantifier certains effets, d’étudier des comportements dans un cadre ‘neutre’, en se débarrassant le plus possible des ‘spécificités’ de chacun pour mieux observer un effet particulier selon la thématique de recherche (l’idée étant de varier un paramètre et d’observer les changements de comportements qui en résultent). L’économie expérimentale est donc (en partie) une façon commode de tester la théorie standard en laboratoire et de voir si celle-ci est violée ou non. C’est aussi une façon de générer à peu de frais des données, les ‘sujets’ étant typiquement des étudiants (bien souvent en économie), relativement enclins à participer à une expérience pour une somme modérée.

 

La montée en puissance de l’économie comportementale et expérimentale est saisissante : en quelques décennies à peine, le nombre d’article publiés a explosé, des revues académiques spécialisées ont été créés (Experimental Economics, Journal of Behavioural and Experimental Economics etc.),  et plusieurs chercheurs ayant contribué à cette littérature ont reçu le prix Nobel d’Economie en moins de 20 ans (Selten en 1994, Smith et Kahneman en 2002, Roth en 2012 par exemple). En France, il existe une Association française d’économie expérimentale, ainsi que plusieurs laboratoires de recherche, comme à Montpellier par exemple. Mais en Europe, c’est surtout au Royaume-Uni et en Allemagne que l’on observe une présence de plus en plus importante de cette branche de l’économie.  En fait, l’économie comportementale étant relativement ‘récente’, il n’existe pas de théorie unifiée, mais plutôt une myriade de théories plus ou moins influentes, qui tentent d’expliquer les violations de la théorie standard, la plus connue étant la Théorie des Perspectives de Kahneman et Tversky, développée à partir de 1979.

 

Malgré l’engouement de nombreux économistes de tradition orthodoxe (voir plus bas), certaines questions taraudent l’économiste hétérodoxe : l’économie comportementale est-elle vraiment pertinente ? Résout-elle réellement les problèmes rencontrés dans la théorie dominante néo-classique ? Est-elle une remise en question fondamentale des fondations de ces théories ? La vraie question est là. Et la réponse n’est pas évidente.

 

Les fondations de la théorie néo-classique se basent sur des hypothèses très précises et peu probables. Plus précisément, une des hypothèses est que les agents sont parfaitement ‘rationnels’ et agissent selon leur propre intérêt en toutes circonstances (à noter la définition déjà problématique de la notion de rationalité, bien différente de la rationalité définie par beaucoup de sociologues, par exemple). Sans rentrer dans des détails techniques, la rationalité des agents implique en fait que certaines relations mathématiques sont vérifiées en toutes circonstances, comme le principe de ‘non-satiation’ par exemple (on préfère toujours ‘plus’ à ‘moins’). Bref, pour faire simple : tout ça ne se vérifie pas en pratique. Même les expériences en laboratoire le montrent. Alors : que faire ?! Plusieurs réponses existent. La première est une réponse hétérodoxe, qui consiste à attaquer les fondements des théories dominantes et conclure que ces modèles économiques ne sont pas pertinents. Mais penchons-nous plutôt sur les réponses plus orthodoxes. La première est la négation totale, et correspond au profil type de l’économiste borné incapable de penser en dehors d’un cadre théorique dominant, et ce, même si tout semble prouver que les fondations de ce cadre théorique sont chancelantes. La réaction des économistes Grether et Plott est frappante, et représente un véritable cas d’école. Rarement le dogmatisme et l’aveuglement n’ont été aussi saisissants. Réagissant aux (nombreux) résultats expérimentaux mettant en évidence le phénomène de  ‘preference reversal’ (une des nombreuses violations observées),  leur réponse fut la suivante : chercher par tous les moyens possibles et imaginables à prouver que les procédures expérimentales ayant permis d’obtenir ces résultats n’étaient pas valides, et que sous certaines conditions théoriques, ce phénomène ne représentait en fait pas de 'danger' pour la survie de la théorie qu'il semblait contredire. Une autre réponse a été de reconnaître la régularité de ces violations et de développer et/ou utiliser des concepts de psychologie pour rendre compte de ces dernières et améliorer la théorie néo-classique.  C’est ce type de réponse qui a permis le développement de l’économie comportementale.

Alors : rupture ou pas rupture ? Les deux, en fait. L’économie comportementale et expérimentale apporte une véritable rupture d’un point de vue méthodologique. Elle signe de fait la fin d’une longue tradition en économie qui consiste à penser que l’économie n’est pas et ne pourra jamais être une discipline expérimentale, l’exemple parfait étant celui de Paul Samuelson, prix Nobel en 1970, ou celui de Milton Friedman, prix Nobel 1976,  pour qui l’observation est le seul moyen dont dispose l’économiste pour tester ses théories, alors que les chercheurs en sciences dures (physique, notamment), peuvent, eux, tester leurs théories avec des expériences. En ce sens, cela constitue un véritable changement méthodologique, et instaure une sorte de cycle : la théorie et la pratique s’auto-complètent de façon permanente. Des résultats similaires obtenus dans différentes expériences renforceront certaines théories, là ou d’autres devront être ‘révisées’ si des violations systématiques sont observées. L’argument est d’autant plus séduisant que s’il y a bien un endroit où l’on peut espérer valider la théorie néo-classique, c’est en laboratoire, lorsque tous les paramètres susceptibles de ‘polluer’ les résultats expérimentaux (sexe, caractère sociaux-économiques, religion, orientation politique etc…) sont sous contrôle. Si la théorie ne se vérifie pas en laboratoire, alors elle a bien peu de chance de se vérifier en réalité. Si elle se vérifie en laboratoire, une solution peut alors être de réaliser une expérience de terrain (généraliser l’expérience de laboratoire en ‘grandeur nature’, où les sujets évoluent dans leur environnement naturel) pour voir si les résultats sont similaires (les économistes Harrison et List ont d’ailleurs développé une taxonomie des différents types d’expériences réalisables). C’est cette perpétuelle ‘boucle’ entre positions théoriques et résultats expérimentaux qui représente une rupture méthodologique. D’ailleurs, même si les économistes ayant recours à l’économie comportementale et/ou expérimentale sont de plus en plus nombreux, ou du moins, de plus en plus nombreux à accorder un certain respect envers ces pratiques, le débat n’est pas clos pour autant, et nombreux sont encore les économistes à l’intérieur du paradigme néo-classique dominant à refuser de voir les résultats expérimentaux comme valides. En effet, les procédures expérimentales, les conditions en laboratoire, la volonté de contrôler les paramètres individuels, l’environnement particulier, la nature peu variée des sujets (quasiment exclusivement des étudiants) ont donné lieu à des débats académiques passionnés entre les partisans des expériences et ceux qui ne croient pas en la validité externe des résultats obtenus. Débat qui, d’ailleurs, devrait rester ouvert encore un peu de temps…

 

Pour autant, l’économie comportementale peut aussi être vue comme une formidable tentative de sauver ce qui peut (encore) l’être dans la théorie néo-classique. En ce sens, rien de révolutionnaire donc. Les économistes les plus orthodoxes ont encore de beaux jours devant eux et peuvent dormir tranquilles. En fait, au-delà du changement méthodologique, qui peut très bien servir la cause néo-classique (comme le montrent les travaux de Vernon Smith, par exemple), la sémantique et les conceptions des phénomènes sociaux et économiques ont bien peu changé. On raisonne toujours en termes d’utilité, là où une véritable rupture chercherait à se débarrasser de l’omniprésence du concept. Ce concept hérité des travaux de Mill, entre autres, reste une pierre centrale de l’édifice théorique, et si l’on cherche à redéfinir certains concepts et à en créer d’autres afin d'‘affiner’ les modèles théoriques aux résultats observés, on ne se demande pas pour autant si le problème réel n’est pas la notion d’utilité ‘en soi’. De la même façon, l’économie comportementale modifie certains concepts, tels les taux d’actualisation utilisés par les agents dans certaines situations, afin d’expliquer (entre autres) les comportements d’ « impatience ». Par exemple, cela expliquerait pourquoi les fumeurs décident de ne pas s’arrêter (leur taux d’actualisation seraient tels que la valeur qu’ils placent sur le futur –un risque de cancer par exemple- n’a pas assez de poids pour compenser le plaisir du présent : la pause cigarette). Ainsi, les différentes ‘structures’ de taux d’actualisation expliquent les différents comportements observés. Les comportements non ‘rationnels’  s’expliquent alors par le phénomène de ‘time inconsistency’, qui se traduit par un ‘biais’ en faveur du ‘présent’ par rapport à demain, ou après-demain.  Le même type de raisonnement permet aussi d’étudier les phénomènes d’obésité. Là non plus, rien de bien nouveau une fois que l’on gratte la surface : on reste dans une perspective d’individualisme méthodologique, on reste dans une primauté des mécanismes purement ‘économiques’ (incitants financiers etc…) par rapport aux mécanismes sociaux et socio-économiques (exclusion sociale, marginalisation économique, ségrégation géographique, violence symbolique etc…) qui eux aussi, offrent des explications sur ces phénomènes. D’où la conclusion : un vrai changement, certes, mais rien de révolutionnaire !

La problématique est d’actualité, car l’économie comportementale et expérimentale a atteint un degré de développement suffisant pour pouvoir maintenant être appliquée dans des contextes pratiques : en économie du développement (voir les travaux intéressants d’Esther Duflo et de ses collègues du MIT en Afrique Sub-Saharienne par exemple), en économie de la santé, ou encore en économie financière. Le développement exponentiel des expériences permet aux chercheurs de se pencher sur des sujets ‘sensibles’, et c’est aussi pourquoi il faut dès à présent interroger la pertinence de ces méthodes. Elles sont en effet utilisées pour étudier la corruption, les normes de groupes, l’effet de la punition et des récompenses sur les agents… Si une volonté d’ouverture aux autres disciplines (il était temps, d’ailleurs) est enfin affichée, notamment vers l’anthropologie en ce qui concerne l’économie comportementale appliquée aux problèmes de développement, la méthode n’en reste pas moins, encore et toujours, orthodoxe. Toutefois, cette ouverture aux autres sciences sociales ne peut être que de bonne augure, et les résultats expérimentaux peuvent parfois constituer des données de qualité permettant de faire avancer le débat.

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