Haro sur les sciences sociales

Haro sur les sciences sociales !

par Baudouin Jurdant, Professeur à l’Université Denis Diderot

 

 

« Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue

Qu’il fallait dévouer ce maudit animal

Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal… »

 

Ce bon La Fontaine déborde son siècle par la justesse et la pertinence de ses propos dans des domaines qu’il n’aurait sans doute pas imaginés lui-même. Il s’agit ici de l’avenir, bien compromis, des sciences sociales et des humanités en Europe, dans cette Europe hellénisée, berceau des humanités et de la démocratie justement, comme l’attestait encore récemment Jacqueline de Romilly. Le 8e PCRD (Programme Cadre de Recherche et Développement) en préparation à Bruxelles, nous l’annonce : réduction des financements en sciences sociales et humaines, encadrement de leurs demandes par les sciences dures, ajustement aux projets d’applications industrielles, etc. Mais qu’ont-ils donc à vouloir à tout prix affaiblir les sciences humaines ? Pourquoi cet acharnement contre la pensée ?

 

Le problème avec les sciences sociales, c’est qu’elles ne sont pas suffisamment compétitives. Et si elles ne sont pas assez compétitives, c’est surtout parce qu’elles échappent aux critères d’évaluation qui nous permettraient de garantir leur « excellence ». Les sciences sociales n’apportent rien à ce moteur de la croissance dont on entend de plus en plus souvent les ratés. On pourrait même les suspecter d’être à l’origine de ces ratés. Avec leurs analyses maniaquement critiques, leurs questions intempestives, leurs obsessions méthodologiques, leur laxisme supposé.

 

Or n’est-ce pas de cela qu’il s’agit avant tout : sauver la croissance, et donc, être toujours plus compétitif. C’est vrai que sur ce plan-là, les sciences sociales sont quelque peu décalées. Il est difficile de prendre des brevets sur les phénomènes sociaux, d’obtenir une licence sur une période historique donnée, de toucher des dividendes sur un principe moral, de formater durablement une langue pour en faire un instrument de pouvoir plus performant, même si de telles tentations ont parfois donné lieu à de réelles tentatives. Au fond, à quoi servent-elles, ces sciences sociales ? Les recherches qui en procèdent cherchent quoi ? Qu’y a-t-il à découvrir en sociologie, en linguistique, dans les humanités ? Les physiciens sont en quête du boson de Higgs. Quel est le « boson de Higgs » des sciences sociales ?

 

Parlons clairement : dans les sciences sociales les « découvertes » ne portent ni sur des objets réels ou supposés, ni sur des phénomènes ou des processus encore inconnus. Et pourtant, les sciences sociales « découvrent ». Elles fabriquent du savoir. Mais alors, que découvrent-elles ?

 

Trouvant leur inspiration dans les ressources méthodologiques et conceptuelles offertes par un ethos scientifique associé à la révolution galiléenne, les sciences sociales découvrent de nouvelles visions de la réalité sociale. C’est dans l’invention de nouvelles perspectives sur le social que sociologues, économistes, historiens et linguistes trouvent leur meilleure justification. L’intérêt de ces visions originales du monde dans lequel nous vivons réside essentiellement dans le fait qu’elles échappent aux déterminations que subit le savoir du social quand ce savoir se réduit à n’être qu’un maillon de la chaîne qui fait fonctionner le pouvoir. Et c’est bien dans les vertus de cette inspiration scientifique (le souci de la rigueur, la quête d’objectivité, la discutabilité des énoncés, la prudence critique, la passion du terrain, l’échange réflexif) que ce savoir peut réussir à nous faire voir les choses autrement au moment même où elles nous paraissent bloquées dans la vision unidimensionnelle qu’impose le fonctionnement politique des sociétés. L’exercice du pouvoir engendre par lui-même un savoir du social. Mais celui-ci est incroyablement pauvre dans la mesure où il ne retient comme éléments pertinents que ceux qui contribuent à la reproduction des rapports de force induits par le pouvoir. Certes, il existe des social scientists qui acceptent d’être enrôlés par le pouvoir pour rendre son pauvre savoir encore plus efficace. Un tel surplus d’efficacité, souvent considéré comme un « supplément d’âme », rend le savoir du social encore plus misérable. Il n’existe que dans la mesure où il sert. C’est un savoir servile. Il usurpe la légitimité du statut scientifique dont il se pare. Pour être scientifique, le savoir doit s’élaborer en dehors des intérêts et des enjeux immédiats du pouvoir.

 

C’est pourquoi on n’a nul besoin de sciences sociales dans une société totalitaire. Elles ne feraient qu’y perturber l’homogénéisation souhaitée des êtres humains. Par contre, nos sociétés démocratiques ne peuvent pas s’en passer. La démocratie ne survit que dans le foisonnement des points de vue, la diversité des perspectives et des intérêts, la légitimité des opinions conflictuelles. La science, qui constitue l’un des éléments les plus dynamiques de l’évolution de nos sociétés, inspire à certains hommes de nouvelles visions de la réalité sociale. Fortes de leur légitimité scientifique, ces visions sont bien souvent en contradiction avec celles que nous impose, à tous les échelons de sa hiérarchie, le pouvoir. Elles ne sont partageables que par ceux qui souscrivent aux règles de fonctionnement des communautés scientifiques. Leur plus grand mérite est d’exister. Elles contribuent activement à enrichir nos environnements démocratiques. Elles nous font penser au delà de nos prises d’intérêt immédiates dans le jeu social. Elles nous obligent à suspendre un instant nos jugements pour donner du temps à la réflexion.

 

Une telle position repose sur la nécessité de distinguer science et politique. Cette distinction est souvent remise en cause aujourd’hui au nom de cette place centrale que la science occupe dans la politique en raison de ses modes de financement public, de l’expertise qu’elle fournit comme aide à la prise de décision, des réseaux qu’elle mobilise à travers toutes les mailles du tissu social. Héritée du XVIIe siècle, cette distinction ne serait qu’un artifice devenu obsolète. On oublie alors de questionner les raisons de sa mise en place et certaines de ses conséquences. Parmi les raisons que l’on peut invoquer, il me semble évident que science et politique obéissent à des logiques de fonctionnement très différentes : alors que la science est là pour transformer nos savoirs au nom d’une attention relativement désintéressée aux choses et aux faits qu’ils nous désignent dans le monde, la politique tend à stabiliser les rapports de force qui structurent le social selon les intérêts particuliers de tel ou tel groupe ou telle ou telle classe. Le savoir fait certes partie des outils de cette stabilisation du social en démocratie. Il devient alors idéologie. Sa transformation permanente par les sciences est par contre déstabilisatrice.

 

Parmi les conséquences d’une séparation entre science et politique, il y a précisément cette émergence des sciences sociales au début du XIXe siècle. Celles-ci sont là pour maintenir une différence entre les savoirs issus du fonctionnement politique des sociétés et les savoirs issus d’une exigence de scientificité indépendante du pouvoir.

 

Le discours dominant des programmes européens de recherche affirme que l’urgence, c’est la croissance. Tout ce qui n’y participe pas directement et de façon visible sera mis de côté. Les sciences sociales et les humanités dignes de ce nom mettent en question cette vision qui cherche à se rendre exclusive de toute autre. L’urgence est peut-être plus grande encore de les renforcer pour explorer des voies alternatives afin d’assurer aux sociétés d’aujourd’hui une plus grande diversité de lignes d’avenir susceptibles de redéfinir le bien-être économique, social et politique de ces sociétés sans passer forcément par les oukases dictés par la croissance et son cortège de préjugés bien établis. Il est urgent de parier, avec le sociologue Karl Manheim, sur les utopies contre l’idéologie.

 

 

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