Faveurs, folies ou fièvres de l’évaluation? Un symptôme socio-politique majeur

 Depuis quelques années, les sociétés modernes occidentales sont frappées d’une épidémie ravageuse: l’évaluation. Dans le monde académique, les entreprises, grandes et petites, au coeur des instances politiques à tous les niveaux, au sein des administrations nationales et internationales, dans le monde de la santé et les rouages de l’économie, partout, l’évaluation est devenue une préoccupation majeure qui conjoint une sorte d’obligation morale d’y consentir avec la méfiance que requiert tout rapport à un pouvoir quelconque.

 

Depuis quelques années, les sociétés modernes occidentales sont frappées d’une épidémie ravageuse: l’évaluation. Dans le monde académique, les entreprises, grandes et petites, au coeur des instances politiques à tous les niveaux, au sein des administrations nationales et internationales, dans le monde de la santé et les rouages de l’économie, partout, l’évaluation est devenue une préoccupation majeure qui conjoint une sorte d’obligation morale d’y consentir avec la méfiance que requiert tout rapport à un pouvoir quelconque.

 

Ainsi, critiquer l’évaluation ne peut provenir que de la crainte d’avoir à se soumettre à une telle procédure et cette crainte elle-même ne peut provenir que d’une volonté de dissimuler cette médiocrité qui caractérise les médiocres et dont il faut encore qu’ils soient conscients pour qu’on puisse effectivement les soupçonner de vouloir la cacher. Par ailleurs, la méfiance que l’on peut nourrir pour la procédure elle-même reste légitime dans la mesure où l’évaluation nécessite des évaluateurs et que ceux-ci, après tout, sont amenés, même si c’est parfois malgré eux, à se retrouver dans la posture d’un pouvoir qui ne dit pas son nom et qui, de ce fait, ressemble fort à ce qu’on peut appeler : une imposture.

 

On me rétorquera que précisément, c’est bien parce que l’évaluation ne peut pas ne pas impliquer un rapport de pouvoir, que les procédures qui la caractérisent aujourd’hui ont tendance à se dissimuler dans l’anonymat de critères dits « objectifs » dont l’application, en bonne logique, devrait dès lors se faire en aveugle. L’évaluation serait alors assimilable à une machine, une machinerie plutôt, ou une machination propre à faire le tri entre les « vraiment bons » et les imposteurs. Ce dispositif n’a de sens que si l’on est convaincu de l’existence de tricheurs et d’imposteurs dont la multiplication en divers lieux sociaux est censée perturber la bonne marche de l’excellence.

 

Et puisqu’il est question d’excellence, il est indispensable d’aller plus loin. L’excellence ne peut se juger que sur certains critères. Ceux-ci ne peuvent pas être objectifs sauf à ne se référer qu’à une efficacité quantifiable. Ce qui est loin d’être possible dans tous les domaines. On pourrait même se demander quels domaines pourraient se prêter à une telle quantification intégrale et exclusive ! Quoiqu’il en soit, même si elle s’effectue sur la base de critères soit-disant objectifs, l’identification et l’application de ces critères à un domaine de compétences ou de performances a besoin d’évaluateurs. Toute évaluation qui se donne explicitement comme telle présuppose l’existence de ces évaluateurs. Aussi anonymes qu’ils puissent s’efforcer de paraître.

 

Cela semble aller de soi. Mais on oublie à ce moment-là, que toute vie en société se trouve traversée en permanence par des évaluations spontanées qui viennent directement de nos rapports avec nos semblables. Ces rapports sont complexes. Ils incluent des évaluations positives associées à l’établissement de liens d’amitiés, de rapports de fraternité, d’admirations silencieuses, d’engagements éphémères ou durables, etc. Ils incluent évidemment tout autant des évaluations négatives. Nous avons tous des ennemis, des gens qui, pour des raisons souvent confuses, vous détestent cordialement. Bref, nous sommes constamment soumis à ces procédures implicites d’évaluation qui fondent notre rayonnement social et qui nous responsabilisent par rapport aux autres.

 

La mise en place de procédures spécifiques et explicites destinées à l’évaluation des performances et des compétences semble vouloir redoubler en les systématisant de façon explicite ces mécanismes implicites qui émergent spontanément de toute vie en société. Et la question que l’on peut légitimement se poser est : pourquoi un tel redoublement ? pourquoi rendre explicite ce qui relevait principalement de l’implicite ?

 

Car c’est bien en devenant explicite que l’évaluation, avec son cortège d’évaluateurs patentés, se transforme en un symptôme politique, révélateur d’une maladie sociale extrêmement grave. Une société qui a besoin d’évaluateurs est une société qui se méfie d’elle-même, qui n’a plus foi en ses propres mécanismes implicites d’évaluation, c’est à dire qui ne croit plus aux liens spontanés qui font d’elle un ensemble d’individus solidaires et responsables les uns des autres. En ce sens, l’évaluation renvoie à un manque de solidarité et de responsabilité.

 

On ne s’étonnera donc pas de cette fièvre de l’évaluation qui a gagné toutes les instances du monde social à tous les niveaux et qui dénote la montée d’un individualisme de plus en plus exacerbé. On ne pense plus qu’à soi-même et à sa propre survie ce qui, bien souvent, confine au délire dans la mesure où cet intérêt si exclusif pour soi-même a besoin d’une exclusion sans limites des autres, de tous les autres. A quoi sert l’évaluation ? A cela précisément : à exclure et non à inclure. Tel est le symptôme !

 

Le grand argument qui milite en faveur de telles pratiques est celui qui invoque la nécessité d’un feed back sur la manière dont on atteint, ou non, les objectifs que l’on s’était donnés ou qui vous avaient été imposés. Ce serait une manière d’introduire des opérateurs de réflexivité dans le monde social. Mais il s’agit là d’une illusion. C’est dans la solidité des liens sociaux et dans la manière dont ces liens font implicitement et constamment référence à des évaluations spontanées que réside la possibilité d’une réflexivité qui fait qu’une société peut prétendre être « consciente d’elle-même ».

 

Au cours d’entretiens radio-diffusés récemment, Joseph Stiglitz nous a donné une grande leçon de modestie et de réflexivité. A la question des indicateurs de croissance et de soi-disant « bonne santé économique », il répondait que c’est à la définition des indicateurs qu’il faut s’attaquer. Qu’importe les chiffres qui attestent l’existence d’une bonne croissance si la plupart des gens ne se sentent pas heureux de vivre et solidaires à la fois de la nature et les uns des autres. Il faut être à l’écoute de ce qui change, même quand on est en quête d’excellence, surtout quand on est en quête d’excellence, parce que, précisément, celle-ci ne peut pas se définir de façon objective, une fois pour toutes et dans tous les contextes possibles.

L'évaluation est un exercice difficile et dangereux. Elle est au service du contrôle politique des sociétés. L'efficacité d'un tel contrôle doit être limitée pour que la société puisse respirer librement. Cette respiration dépend de la largeur des marges qui permettent à l'implicite d'abriter le négociable. Cela me semble fondamenta.

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