Lettre aux insoumis

J'ai écrit cette lettre aux insoumis pour expliquer le point de vue de ceux (comme moi) qui ne croient pas à la possibilité d'une révolution "citoyenne" à travers le bulletin de vote Mélenchon. En effet, vouloir changer la 5ème république en utilisant ses propres outils est une entreprise vouée à l'échec puisqu'elle porte en elle une contradiction insoluble.

Cher(e) camarade insoumis(e),

Depuis des années, nous luttons ensemble pour changer le monde que nos aînés nous ont légué. Nous avons ensemble l’utopie en ligne de mire et l’émancipation du peuple comme but ultime. Nous ne supportons plus de voir nos congénères souffrir sous les coups de butoir du capitalisme. Nous ne supportons plus de voir quelques-uns se nourrir sur le dos de la bête au détriment de tous les autres. Nous savons que le modèle de développement actuel d’une croissance infinie dans un monde fini est impossible. Nous sommes conscients que nous ne sommes que des locataires sur cette planète et que, à force de la maltraiter, elle finira par nous éjecter.

Nous partageons le même constat mais nous buttons chaque fois sur le problème éternel de notre camp : quelle stratégie devrons-nous adopter ?

Tu crois que la révolution sera citoyenne et que la France sera insoumise et qu’elle va se rebeller à travers les urnes. Le bulletin de vote Jean-Luc Mélenchon (JLM) nous permettrait de « renverser la table », de donner aux classes populaires « une bouffée d’air frais ».

Pour ma part, je crois que la révolution sera révolution ou ne sera pas, pas la peine de lui accoler un adjectif. Je crois que nous n’avons pas besoin d’un leader et que le changement viendra d’en bas. Je crois que l’émancipation passera par la peuple lui-même, non pas en déposant un bulletin de vote tous les cinq ans. Le salut passera par l’implication de tous dans tous les domaines de la vie à travers une organisation horizontale, « base-iste » et dont Nuit Debout a été dans ce sens une belle tentative.

A travers cette lettre, j’explique en quoi le vote est un outil de domestication du peuple en revenant sur des exemples historiques qui soutiennent cette thèse.

Ensuite, je pointe la contradiction originelle de vouloir changer le système actuel en jouant le jeu de la 5ème république. Pour cela, je m’appuie sur l’exemple du Parti de Gauche (PG) et de ce qu’il en est advenu. On pourra toujours arguer du fait que la France Insoumise (FI) n’est pas le PG mais si la tête reste la même, le corps ne pourra que subir ce qui s’est passé avec le PG.

Enfin, dans les trois dernières parties, j’esquisse une critique -incomplète et sans doute partiale- des prises de position de JLM sur des sujets comme l’immigration ou l’Allemagne et une critique du programme de la France Insoumise. Ce programme est en effet assez consensuel et non-révolutionnaire.

L’Histoire, une continuité universelle

Cher(e) camarade insoumis(e),

Je t’écris cette lettre non pas pour te dissuader de voter ni pour t’imposer mon point de vue. Je t’envoie cette lettre pour t’expliquer pourquoi je (et certainement plein d’autres dans mon cas) suis (sommes) aussi critique(s) envers Jean-Luc Mélenchon, son programme, sa stratégie de campagne, sa façon de traiter ses alliés et son absence d’auto-critique. J’entends te démontrer dans cette lettre que les élections présidentielles ne vont pas opérer le changement tant attendu. Au contraire, je pense même que cet événement bloque l’émergence d’une gauche combative et de toute alternative crédible au système. Tout donc restera en suspension pour un résultat final bien maigre…

D’ailleurs, je préfère te prévenir : je vais faire appel à l’histoire dans mes démonstrations. Évidemment, chaque époque a ses particularités mais je vois l’Histoire de l’humanité comme continue et universelle. Continue puisque ce que nous vivons aujourd’hui est le fruit du passé avec ses luttes, ses tentatives d’émancipation et ses trahisons. Universelle puisque, je fais le pari de croire que, malgré le folklore culturel local, les événements historiques s’interconnectent, ont une incidence concrète sur nos vies de tous les jours et sont riches en enseignements. Pour comprendre le présent, on se doit d’analyser les précédentes tentatives d’émancipation (1), celles qui ont réussi comme la révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue de 1791, celles qui ont partiellement réussi comme les révoltes arabes des années 2010 et celles qui ont échoué comme la révolution allemande de 1918-1923.

Cela peut paraître comme une énumération inutile de ces événements mais toutes ces tentatives devraient nous guider pour coordonner toutes les luttes et les faire converger : la lutte des minorités ethniques aux États-Unis à travers Black Lives Matter fait écho à la mobilisation des frères et sœurs racisés dans nos quartiers dont les trop nombreuses morts suspectes sont une honte sur le front de la république. Les expériences de gestion collective durant la commune de Paris de 1871 ou de la commune de Shanghai de 1967 sont autant de brouillons dont il convient de garder en tête les cheminements et les destins tragiques. Car aujourd’hui, le but est de relier les luttes des minorités, des exploités et des opprimés. La tâche est immense certes car ces luttes sont trop éclatées et le capitalisme s’en accommode très bien. Mais c’est la clef de l’émancipation.

Tirer le bilan de toute cette histoire qui nous a précédée nous permet de comprendre le monde d’aujourd’hui et d’éviter de refaire les mêmes erreurs car pour paraphraser Marx, à force de se répéter, ça en devient une farce (2).

Le vote, un outil de domestication du peuple

Cher(e) camarade insoumis(e),

Croire que la révolution se fera par les urnes est un leurre, un leurre savamment entretenu par nos gouvernants. En effet, le vote est un instrument de domestication de la souveraineté du peuple puisqu’il s’agit d’éviter que celle-ci ne s’exprime dans le champ social des luttes d’émancipation légitime.

Avant, le monarque ou le dictateur décidait de tout par sa seule volonté dont la légitimité provenait de sa royauté (Les rois en France, choisis par Dieu) ou de son héroïsme auquel le peuple est éternellement redevable (Bourguiba en Tunisie, le père de l’indépendance). Ainsi, il concentrait contre lui toutes les critiques et donc, il était plus simple se rebeller contre cette figure.

Avec le vote, c’est la souveraineté nationale qui gouverne. Ce mode est moins vulnérable que la monarchie (3) puisqu’il possède des soupapes de sécurité. C’est comme une cocotte-minute : il faut évacuer de temps à autre les colères et ainsi mieux contrôler les révoltes. En d’autres termes, pourquoi allez-vous vous rebeller ? Vous n’avez qu’à glisser votre bulletin dans l’urne si vous n’êtes pas contents !

Certains opposeront que le peuple pourra voter « librement ». A cela, on peut objecter qu’orienter le vote pour avoir des majorités conservatrices est encore plus facile aujourd’hui qu'hier. Même si les médias « classiques » montrent des signes d’essoufflement (Trump – Brexit – TCE 2005), ils restent un moyen pour manipuler les votes et éviter que l’ordre actuel ne change. Croire qu’internet nous permettra de contrer la propagande officielle est un mirage car la multiplication des sites complotistes et leur armée de trolls rend la compréhension des événements plus floue. Pire, au lieu d’ouvrir les esprits, Internet conforte chacun de nous dans ses certitudes, aussi fausses soient elles : une partie non-négligeable des électeurs de Trump ont eu leurs informations exclusivement sur facebook (4).

Encore pire, dès que sont réunies les conditions d’un état de révolte dans un pays, les gouvernants transitoires utiliseront rapidement les urnes pour laisser s’exprimer la majorité. Celle-ci, acculée par la peur, préférera le retour vers le passé qu’aller de l’avant et s’émanciper complètement. La constituante en Tunisie est à cet effet un exemple assez frappant. Très rapidement, le gouvernement transitoire a mis en place des élections qui ont stoppé les manifestations et transformé une révolution prometteuse en une révolte qui a aboutit à une démocratie à l’européenne.

En cherchant du côté de l’Amérique latine des années 2000-2010 (Venezuela – Équateur – Bolivie) ou du front populaire en France de 1936, on remarquera que chaque fois que le vote a abouti à un gouvernement progressiste, c'est qu'il a été préalablement poussé par un mouvement social assez combatif. Souvent ces gouvernements ne font que transcrire dans les lois un état de fait que nos camarades ont forcé grâce à leurs révoltes.

Quand ce mouvement montre des signes de faiblesse, le gouvernement issu des urnes lâche aussitôt prise et va même jusqu’à attaquer les mêmes militants qui l’ont porté là où il se trouve. Et cela arrive quel que soit la couleur politique de la gauche : la trahison rouge de la gauche radicale de Syriza en Grèce de 2015 (5) a le même goût amer que la trahison rose de la social-démocratie de l’Allemagne de 1920 (6).

Pour résumer, tous les moyens sont bons pour ne pas laisser l’émancipation aboutir et le vote est un des moyens de ce contrôle (pas le seul).

Changer la 5ème en utilisant ses outils ?

Cher(e) camarade insoumis(e),

Pour revenir à l’objet de ma lettre, la France de 2017 n’échappe pas à tout ce que je viens d’énoncer. On voit bien que l’échéance de 2017 est utilisée par les médias pour cannibaliser la vie politique. Passant sous silence la situation du pays, les élections sont là pour nous détourner des vrais problématiques que j’ai énoncées plus tôt. Mais c’était déjà le cas en 2012 me diras-tu et j’étais des vôtres à cette époque là. Je ne vais pas renier ce passé, loin s’en faut. J’ai été adhérent du PG et avec les camarades à Toulouse, nous avons porté JLM à 15% (le score le plus élevé de France !). Nous avons tracté ensemble, maillé tout le territoire de la cité et côtoyé de près le fonctionnement du Parti de Gauche. Au national, Jean-Luc Mélenchon était derrière Marine Le Pen mais dans la ville rose, nous l’avons placé devant.

Quel est le problème alors ? Déjà, j’ai tiré un bilan de mon expérience de 2012 et j’ai vu l’évolution du Front de Gauche et sa mort sous nos yeux alors que je n’ai cessé d’alerter les camarades sur le sujet. Car vois-tu, le Jean-Luc Mélenchon de 2017 n’est plus le Jean-Luc Mélenchon de 2012. Le programme de la France Insoumise est beaucoup moins offensif que l’humain d’abord, il y a encore des constantes dans l’organisation pyramidale du PG qui se reflètent dans la FI et surtout, il y a des dérives graves dans le discours de JLM qu’une personne de gauche ne peut cautionner.

Déjà, revenons sur la contradiction originelle de sa stratégie: Mélenchon nous enjoint de déconstruire la 5ème république en jouant dans ce cadre-là. Sauf que le cadre de la 5ème république, nous le connaissons tous. C’est le cadre parfait dans lequel se développent le népotisme, la corruption et le plus important : la culture du chef. Se créée ainsi autour du président, une cour, une cour qui ne rapporte au leader que ce qu’il a envie d’entendre. Et cette organisation, tout au sommet de l’état, se propage dans toutes les structures de la société, y compris les partis politiques, qui la reproduisent à merveille.

Malgré lui donc, Jean-Luc Mélenchon se retrouve, en tant que chef d’un parti -le Parti de Gauche-, entouré d’une cour qui l’a accompagné en partant du Parti Socialiste (PS). Ces mêmes personnes (dont je ne veux pas citer les noms, ce n’est pas le but) ont tous « politiquement » grandi dans les jupons de leur chef. Ils lui sont redevables des maigres postes électoraux que le PG a grappillé grâce au Front de Gauche (et grâce aux militants surtout!).

Donc, on se trouve dans une situation où Jean-Luc Mélenchon est entouré de lieutenants qui ne le conseillent pas assez sur ses propres erreurs, qui ne l’orientent pas vers la direction qui serait en adéquation avec les aspirations du peuple de gauche. La seule personne qui avait les capacités intellectuelles et politiques pour porter cette contradiction est le regretté François Delapierre.

Emporté par un cancer, Delapierre était la matrice idéologique qui ancrait Jean-Luc Mélenchon à gauche et lui permettait de corriger le tir quand le candidat partait sur des chemins tortueux -que j’analyse plus tard dans cette lettre-.

Le fonctionnement du PG a été imaginé par les démissionnaires du PS pour éviter l’expression de courants contradictoires au sein du parti et éviter donc les tambouilles électorales qui ont mené le PS au résultat que l’on connaît. Sauf qu’en éliminant toute opposition interne, les militants les plus aguerris, qui forment les nouveaux et qui ont un pied dans la vie associative et sociale, ne peuvent plus s’exprimer et donc quittent le PG.

La France Insoumise se trouve ainsi orpheline de cette force de mobilisation qui en a marre de ces pratiques. Car ne nous trompons pas, cette cour n’a pas disparu et se retrouve à la tête de France Insoumise.

France Insoumise : un mouvement « populaire » ?

Cher(e) camarade insoumis(e),

J’anticipe l’argument qui consiste à dire que la FI est différente du PG et qu’il ne faut pas préjuger de son futur. Or, il faut regarder de plus près le passé du PG pour comprendre le futur de la FI.

Dès 2008, lors du congrès constitutif du PG, Jean-Luc Mélenchon a déclaré que le but « n’était pas de partir sur des sempiternelles polémiques idéologiques sur l’organisation du parti. Il faut  des militants disciplinés pour gagner des élections» (7). Vu son parcours au sein de l’OCI (Organisation Communiste Internationaliste), cette attitude autoritaire n’est pas étonnante. Ainsi, dès le départ, le PG a été et sera un parti qui court les élections, qui n’a pas le temps de se poser pour réfléchir, de se former et de former ses militants et donc incapable de se renouveler idéologiquement car coupé des réalités sociales du pays.

Alors qu’il devrait au moins conjuguer son action avec le mouvement social, le PG préfère se construire au sein de la 5ème république, ce qui n’est pas condamnable en soi. Ce qui l’est, c’est de prétendre construire un mouvement collectif, comme la France Insoumise alors que l’on est soi-même non ouvert à la critique et adepte des parachutages des proches au dépend des militants locaux.

Au début, j’ai cru que le cas du PG de Toulouse était particulier et que je ne pouvais pas le généraliser au niveau de la France. Sauf qu’en recoupant avec d‘autres sections locales, les mises sous tutelles et les exclusions des têtes dures sont légions ! Je veux donner pour exemples la situation du Parti de Gauche 92 (8) où le parachutage d’un certain Michel Soudais, journaliste à Politis, a induit la rébellion de la section locale qui s’est retrouvée mise sous-tutelle... Ou encore, tout récemment, le 26 Janvier 2017, la démission collective de 30 membres du PG Isérois (9).

Donc, les Mélenchon ne peuvent pas s’exprimer dans le cadre imaginé pour eux par Mélenchon. Comment donc espérer que lorsqu’il sera président de la république, il changera les institutions ? Alors que dans sa pratique, dans son propre parti, Jean-Luc Mélenchon a parfaitement intégré les codes de la 5ème république. En même temps, il ne faut pas s’en étonner puisque le parcours même de JLM montre qu’il ne peut être porteur d’une pratique nouvelle en dehors des partis politiques.

France Insoumise se targue d’avoir une organisation sur internet et donc horizontale. Nous verrons si les 200.000 soutiens auront leur poids dans la campagne électorale mais entre cliquer sur un bouton et aller militer sur le terrain, il y a tout un monde.

Le but des élections est de convaincre des gens, de faire du porte à porte et non pas se contenter de partager les vidéos de JLM sur Youtube et mettre des « pouces bleus ». Quid des classes populaires ? Des retraités qui ne maîtrisent pas ces outils ?

Je suis loin de la France et je porte une analyse sur les bribes d’informations que je reçois par ci, par là. Mais, je ne crois pas que FI puisse mobiliser la jeunesse des quartiers, qui est un acteur fondamental sur lequel il faudra s’appuyer pour mener une véritable politique révolutionnaire.

Ce qui me fait dire cela est un exemple assez frappant : celui de la caravane de la FI qui a parcouru les quartiers populaires. La démarche est plus que louable et elle permet de connecter les classes moyennes -le gros bataillon de FI- et les classes populaires des quartiers. Sauf que, le vrai lien doit se faire avec les associations locales. Car toutes ces associations existent déjà et ce n’est pas la peine de réinventer la roue en venant avec sa propre caravane.

Ces militants et militantes extraordinaires des quartiers sont nos alliés et connaissent ces problématiques mieux que quiconque. Ils sont une véritable mine d’or mais ils ne sont malheureusement pas impliqués dans le processus électoral de FI. A l’exception notable de Leila Chaibi, une figure connue, respectée et respectable du monde associatif, je ne vois pas beaucoup de représentants des classes populaires et des associations dans la FI.

Ce succès de JLM sur Youtube n’est malheureusement qu’un effet de mode et aura du mal à se transformer en succès dans les urnes. Car, écouter JLM est devenu un moment de consommation : même la contestation se consomme comme on consommerait des pizzas. Je tiens à signaler que Benoit Hamon fait à peine 2000 vues sur sa chaîne YouTube mais a réussi à réunir 1.2 million de voix...

Le mirage de l’Union de la Gauche parlementaire

Cher(e) camarade insoumis(e),

A l’heure où j’écris ces lignes, Benoit Hamon a été placé en position pour faire l'Union de la gauche opposée à la politique de sa droite complexée incarnée par Valls et compagnie. Sauf que, pour réaliser cette unité, Hamon va buter sur l'intransigeance de Mélenchon -déjà intransigeant avec ses propres alliés comme le Parti Communiste (PC)- mais peut compter sur le PC pour savonner la planche à FI. Donc en échange de quelques circonscriptions, le PC va soutenir Hamon dans son entreprise d'union. Le même raisonnement s'appliquera avec Europe Ecologie-Les Verts (EELV).

Le bilan sera le suivant : Hamon va siphonner l'électorat de Mélenchon et remontera -comme par magie- dans les sondages. Sachant que sa trouvaille du revenu universel a déjà ringardisé Montebourg, il va bénéficier de la prime nouveauté et par dessus, de la prime de la tentative d'union.

Tout cela vient démontrer une fois de plus qu’on ne peut pas espérer une révolution citoyenne par les urnes... Le système électoral aura toujours une capacité d'adaptation incroyable : vous voulez du neuf? Tiens, vous avez du Hamon et du Macron. Vous ne voulez plus de Sarkozy? Vous avez du Fillon et on peut même rajouter une belle casserole par dessus si vous voulez.

D’ailleurs, cette tentative d’union de la gauche de gauche est une vieille lubie qui a de tout temps échoué. Le dernier exemple en tête est celui de l’élection présidentielle de 2007. A l’époque, la gauche de gauche sortait revigorée de la victoire contre le Traité Constitutionnel Européen, rejeté par référendum. La gauche du PS, qui a avalé son chapeau, s’est rangée derrière Ségolène Royal. Je me souviens à l’époque de toute l’énergie que nous avons mis dans les collectifs anti-libéraux (il y en avait même un à l’université Paul Sabatier de Toulouse!). On espérait fort que cette énergie se transforme dans un cartel électoral.

J’avais posé la question à Noël Mamère, rencontré à Toulouse en 2006 : « Et pourquoi ne pas unir toute la gauche anti-Traité Constitutionnel Européen pour les présidentielles ? ». Il avait balayé la proposition d’un revers de la main en disant qu’on ne peut pas s’allier avec « des sectaires »…

Et du coup, on a mis tous nos espoirs dans la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) ancêtre du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) pour porter ce projet d’union: tout le monde parlait d’unité, Olivier Besancenot, Arlette Laguiller, Marie-Georges Buffet et le bon vieux José Bové. Arrivé Décembre 2006, tout le monde est rentré dans sa niche et les rêves d’union dans les urnes se sont fracassés sur le mur des égos…

Donc, l’union Hamon-Jadot-Mélenchon, elle aussi va capoter. Il fut une époque durant laquelle, moi-même, j’ai cru qu’une union dans les urnes allait tout faire changer...

Glissement programmatique (1) :

Immigration, International et Allemagne

Cher(e) camarade insoumis(e),

Le PG, le FG, le Mouvement de la sixième République (M6R) et maintenant la FI, ce n’est pas seulement la structure et le cadre de lutte que nous propose JLM qui posent problème. C’est le programme en lui-même et l’orientation politique du Jean-Luc Mélenchon de 2017 qui constituent un point de rupture qui devraient interpeller plus d’un militant de gauche. C’est un véritable glissement vers le centre auquel on assiste dans les discours de JLM et ses prises de positions.

Un des moments forts de la campagne de 2012 a été le discours de Marseille dans lequel les youyous se sont mêlés à la voix du tribun. On assistait enfin à une gauche de gauche décomplexée qui se connecte à sa part maghrébine et aux racisés dans le pays. Pourtant, depuis quelques mois, Mélenchon a opéré un virage inquiétant sur la thématique de l’immigration. Comme toujours, il est extrêmement compliqué de dénoncer des positions de Mélenchon car souvent, il sombre dans sa propre caricature. Et une fois la polémique levée, il fait marche arrière et met la faute sur les médias qui auraient déformé ses propos (10).

Donc, Jean-Luc Mélenchon part d’un constat classique sur lequel nous pouvons tous nous accorder : les conditions économiques du pays de départ font que les jeunes qualifiés sont obligés d’émigrer pour fuir la misère dans leurs pays. Jusque-là, tout va bien.

« Quand les gens arrivent, il faut une politique humaine et les traiter dignement. C’est-à-dire les accueillir autrement que dans les conditions de la « jungle » de Calais. L’urgent est qu’ils n’aient plus besoin de partir de chez eux. Je suis pour la régularisation des travailleurs sans papiers mais pas pour le déménagement permanent du monde, ni pour les marchandises ni pour les êtres humains. Emigrer est une souffrance. »

On peut toujours reprocher à ce constat le manque d’analyse sur ce qu’a été (et ce qu’est encore) l’exploitation (post-)coloniale de l’Afrique par les entreprises françaises. Mais, nous pouvons mettre ça sur le compte d’un manque d’analyse ou d’un oubli.

Ce qui est grave, c’est que, un peu plus loin , en répondant à la question du journaliste, "Vous avez critiqué la gestion du dossier des réfugiés par Mme Merkel. L’immigration peut-elle être une chance pour la France ? », JLM déclare :

« La question est piégée. A des moments oui et à d’autres non. Je n’ai jamais été pour la liberté d’installation, je ne vais pas commencer aujourd’hui. Est-ce que, s’il venait dix mille médecins s’installer en France, ce serait une chance ? Oui. »
Qu’est-ce que cela veut bien dire ? En déclarant qu’il n’a jamais été pour la liberté d’installation, JLM s’assoit sur le droit d’Asile.

Car accueillir des réfugiés n’est pas un choix du pays d’accueil, c’est une obligation issue des conventions de Genève.

De plus, maladroitement, JLM trie les immigrés et en fait deux catégories : ceux qui peuvent apporter quelque chose à la France, les médecins et les ingénieurs, et puis tous les autres. Ceux qui ne mériteraient pas d’être en France. Cela vous rappelle quelque chose ? L’immigration choisie de Nicolas Sarkozy…

Ainsi, en matière d’immigration, JLM fait du Sarkozy, car à la question de savoir s’il est pour la politique des quotas, il répond d’un laconique « Parfois ».

Mais cela n’est pas relié au bonhomme Mélenchon, je ne dis pas qu’il est raciste. Je dis juste que c’est sa façon de penser qui pose problème. La vision internationale de Mélenchon, qui est chevénementiste, l’amène à voir le monde exclusivement du point de vue des intérêts français. Exit donc tout internationalisme. Cela le conduit à faire des contre-sens incroyables sur la situation en Syrie par exemple. (11)

Donc, son autre expression maladroite sur le « travailleur détaché qui vole son pain au travailleur sur place » (12) ne me fait pas penser que JLM est raciste. Seulement, qu’il a un angle mort dans sa façon de voir les autres pays et leurs peuples. Il confond allégrement les peuples et les gouvernements qui mènent la politique en leurs noms.

Et cet angle mort lui fait dresser un portrait inquiétant et encore une fois très limite sur les allemands.

Étant moi-même en Allemagne et en contact quotidien avec les allemands, je suis choqué de l’emploi par Mélenchon d’expressions dégradantes pour le peuple allemand comme par exemple : « les allemands font peu de bébés… même les allemands n’ont pas envie d’être allemands ». (13)

Encore une fois, JLM part d’un constat juste sur la politique néolibérale allemande et par glissement met tout le peuple allemand dans le même sac.

Dans son « Hareng de Bismark », Mélenchon dresse le portrait d’une Allemagne revancharde, anti-écologique, déportant ses vieux, j’en passe et des meilleures… (14). Il en appelle même à la … destruction de l’Allemagne ! (15)

Alors que ce n’est pas l’Allemagne que je côtoie : elle n’est ni dominatrice, ni anti-française… Je vais même vous faire une confidence : l’Allemagne est … amoureuse de la France ! Oui, oui, vous avez bien lu. Tous les allemands, je répète TOUS, ont les yeux qui brillent quand on leur parle de la France. Ils adorent la langue française, sont fascinés par le savoir vivre à la française, par nos syndicats et notre lutte acharnée pour la défense de nos droits.

Il y a une expression allemande, qui se dit lorsqu’on a eu un bon repas ou passé un excellent moment, « wie gott in Frankreich ». Comme dieu en France. Cela résume tout.

Donc, au lieu d’écrire un pamphlet franchement nauséabond, qui a franchi les limites de la critique légitime du modèle allemand pour s’attaquer aux allemands eux-mêmes en posant la question : « qui a envie d’être allemand ? » , au lieu de tout cela, on devrait chercher des alliés dans la société allemande ! Commencer à construire l’Europe sociale que nous appelons tous de nos vœux.

Enfin, en attaquant si fort l’Allemagne, JLM fait l’impasse sur le fait que l’Europe qui existe aujourd’hui est le résultat d’un compromis franco-allemand. C’est à dire, que la responsabilité française de la situation actuelle est égale à la responsabilité allemande.

Glissement programmatique (2) :

un programme économique plus « réaliste »

Cher(e) camarade insoumis(e),

En parcourant le programme de FI, ce qui frappe, ce sont les révisions à la baisse de certaines mesures phares du programme de l’humain d’abord, qui était beaucoup plus offensif que le programme présent.

Alors que Benoit Hamon vient piétiner les plates-bandes de la gauche de gauche, l’avenir en commun ressemble plus à un catalogue de mesures sans véritable colonne vertébrale. De l’autre côté, le PS, qui vient de démontrer son incroyable pouvoir d’adaptation, offre un « avenir désirable », tente de redorer son blason avec la construction d’un imaginaire puissant (le revenu universel, voir plus loin).

Alors que les classes populaires souffrent sous les coups de butoir du capitalisme et que le SMIC est quasiment gelé, un programme digne de ce nom devrait viser le maximum possible dès le départ de la législature pour profiter de « l’état de grâce ».

Ainsi, l’évolution du SMIC durant tout le quinquennat de 1700€ brut à 1700€ net qui existait dans le programme « L’Humain d’abord » a disparu et a laissé place qu’aux 1300€ net dans le programme de FI au début du quiquennat, au nom d’un réalisme économique (sic!).

On peut reprocher ce que l’on veut au gouvernement de Lionel Jospin de 1997-2002 mais les 35 heures ont été une mesure qui a soulagé les classes populaires et qui leur a permis de replacer le temps libre au centre de leurs vies. Dégager plus de temps libre pour les familles, l’engagement associatif ou dans la vie de quartier est un outil puissant pour qui veut donner aux salariés une maîtrise de leurs vies. Ainsi, les 32 heures ou la semaine de 4 jours, revendication de la CGT (ainsi que Solidaires, SUD et bien d’autres syndicats combatifs), sont encore une fois un minimum pour assurer un soulagement de la pression néolibérale sur les salariés.

Dans le programme de FI, cette mesure … sera examinée au sein d’un comité ! Il faut savoir que dans la 5ème république, la création d’un énième comité « théodule » veut tout simplement dire qu’on va enterrer la mesure (16).

J’ai pris ces deux exemples car ils sont symptomatiques de ce qu’est le programme de FI : avant même le commencement du quinquennat, les reculs sont inscrits dans le programme. Alors que nous avons besoin d’une gauche de gauche décomplexée, franchement anticapitaliste, faisant sienne la décroissance, nous nous retrouvons avec un programme chevénementiste et limite compatible avec la gauche des frondeurs du PS.

Certes, la colonne vertébrale du programme de FI est la transition écologique au moyen de la planification (un point du programme sur lequel je suis entièrement d’accord). Mais justement, si on propose aux électeurs un outil aussi puissant que la conversion écologique, pourquoi se contenter de mesurettes sur le plan économique ?

Enfin, le nœud gordien qu’il faudrait trancher pour appliquer le programme de JLM est et restera l’épineux problème de la construction européenne. Sur ce point, il y a une évolution notable de la position de JLM et du programme qui est l’inclusion d’un plan B de sortie de l’Europe si le plan A échoue. Je ne vais pas faire la fine bouche en expliquant que le Plan B devrait être le plan A. Mais ce qui est important, c’est d’y être préparé au plan B… mais vraiment !

Car, en lisant entre les lignes, comme dans ce documentaire de Gérard Miller (17), Mélenchon réaffirme encore, que lui, il va y arriver à convaincre l’Europe. Le plan B dans son esprit, n’est-il alors qu’une simple posture ? Car, rappelez-vous comment JLM a tergiversé pendant des années sur la question de que faire si Merkel refuse. Or on sait très bien que si on joue au Poker avec Schauble, on risque de perdre car lui a un bazooka sous la table.

Un véritable plan B signifie mobiliser en amont la banque de France pour préparer la sortie, contrôler les capitaux pour que les grandes fortunes ne nous pressurisent pas comme ils l’ont fait avec le Venezuela.

C’est une véritable guerre qu’il faudra livrer et se contenter de proclamer un Plan B n’est pas suffisant. Il faudra le préparer et les outils intellectuels sont là.

 Mais en voyant déjà les reculs dans le programme, je n’ose imaginer les reculs une fois au pouvoir.

 Enfin, et ceci est une critique que j’adresse aux Sapir, Todd et à un degré moindre Lordon, un plan B ne signifie pas monter les peuples les uns contre les autres.

 Il doit y avoir une coopération entre nation, tout au moins une explication à nos camarades des autres pays de nos choix de rupture.

Car, en discutant avec la gauche de gauche allemande, j’ai découvert que leur rapport à l’Europe est beaucoup plus apaisé qu’en France. Même s’ils sont ouverts aux mesures de type contrôle de la banque centrale européenne, à la fin de l’austérité, nos amis croient dur comme fer que l’Europe sociale est possible. Il faut donc leur offrir des garanties dans ce sens et expliquer que cela peut se faire en dehors des institutions européennes pourries jusqu’à la moelle.

On peut ainsi penser à accompagner le plan B par une mise en place des mesures audacieuses. Dynamiser ce qui est fantomatique comme la construction d’un syndicat européen et encourager ce qui nous rapproche comme la continuité des échanges de scientifiques et des étudiants avec Erasmus, mouvoir les programmes de grandes envergures européens comme le spatial et l’aéronautique.

En d’autres termes, construire une deuxième jambe au plan B : la première jambe est une espèce de bâton pour affronter la finance, la BCE et les capitalistes européens, et la seconde, une belle fleur qu’on tendra aux peuples pour qu’ils puissent entrevoir l’existence d’une belle Europe sans son carcan ordo-libéral.

Bref, nous ne réussirons pas tout seul. Et le discours « Nous sommes la France, nous sommes beaux et forts et on y arrivera touts seuls » est tout simplement contre-productif. Et encore une fois, ne pas chercher des alliés au sein des autres populations est catastrophique à plus d’un niveau.

Pour conclure, comment expliquer qu’à part la question écologique et à un degré moindre l’Europe , on se retrouve avec un programme aussi mou et plein d’incohérences ?

Je pense que le programme de la FI n’est que la conséquence de tout ce que j’ai énuméré au dessus : l’hémorragie des militants du PG, la croyance de JLM et de sa cour de détenir la vérité et leur coupure du monde social.

Dans mon esprit, être de gauche, c’est œuvrer à changer le système. Non pas l’accommoder mais opérer des changements radicaux dont la pierre angulaire se situe entre un partage des richesses et un modèle de développement respectueux de la terre.

Auditions programmatiques :

 la mise sous le tapis de vraies mesures révolutionnaires.

Cher(e) camarade insoumis(e),

France Insoumise a eu le mérite d’organiser des « auditions programmatiques » durant lesquelles les coordinateurs du mouvement (lire les chefs) ont auditionné pendant des heures des représentants des syndicats et des associations militantes engagées sur des idées de programme.

J’en ai regardé deux et là encore, je vais esquisser deux critiques envers FI.

La première audition programmatique concernait les médias avec l’intervention d’Acrimed et le Monde diplomatique (18). Mélenchon a un rapport compliqué avec les médias et cela le pousse à adopter une stratégie contradictoire. D’un côté, il critique le système médiatique à travers la précarité de ceux qui y travaillent. De l’autre, il n’hésite pas à utiliser toutes les ficelles de la communication quitte à s’afficher dans GALA et autres Closer.

La critique portée par Acrimed et le Monde Diplomatique est beaucoup plus profonde. Elle porte sur les supports de l’information, sur l’engloutissement des médias par les milliardaires et les capitaines d’industrie. En effet, l’action d’Acrimed se situe donc au carrefour de trois piliers : la critique des médias , le soutien aux salariés des médias (ce qu’accomplit JLM) et l’encouragement des médias associatifs (dans mes souvenirs, je ne me rappelle pas avoir lu ou vu JLM dans ces médias).

Les propositions de cette association s’inscrivent dans un nouveau cadre constitutionnel qui peut être fourni par la constituante, chère à FI. Pour n’en citer qu’une : le Conseil National des Médias (CNM). Un tel conseil pourra redéfinir les modalités des financements publics des médias, ainsi on évitera des situations où Gala empochera plus de subventions que le Monde Diplomatique. Imaginons donc ce cadre dans une France révolutionnaire où le CNM contrôlera le pluralisme médiatique en évitant la concentration des médias aux mains de quelques-uns.

Alors que la question des médias doit être centrale dans les programmes politiques, le candidat de FI ne la traite qu’à la marge. Au lieu de porter les propositions révolutionnaires d’Acrimed, FI se contente d’inscrire quelques bribes dans son programme et ne porte pas ces propositions dans le débat.

La seconde audition programmatique (19) concerne le salaire universel de Bernard Friot. Une belle idée, extrêmement puissante, qui prend le contre-pied du fumeux revenu universel des libéraux de droite comme de gauche.

Au lieu des 350 milliards réclamés par Hamon sur 5 ans, le salaire universel se finance en captant 50 % du PIB annuel en instaurant une cotisation salaire. Le but final est de nationaliser l’entièreté du PIB : les 2000 milliards par an nous permettront de payer à tous un salaire à vie et sans conditions, de réinjecter 20 % du PIB dans l’économie avec la cotisation investissement et de payer la sécurité sociale (les 30 % qui sont déjà socialisés sous forme de salaire indirect). C’est une véritable mesure anticapitaliste car elle s’accompagne de la réappropriation des moyens de production à travers des coopératives.

Enfin ! En voilà une mesure révolutionnaire ! Cela donnerait un écart de salaire de 1 à 4 avec quatre paliers : 1500€ (net) – 3000€ – 4500€ – 6000€ par mois pour tous… et à vie ! Et sans contreparties !

Si Jacques Généreux et FI avaient fait leur le salaire universel, ils auraient coupé l’herbe sous les pieds de Benoit Hamon. Car sur ce coup, Mélenchon fait du Montebourg ou du Filoche en rejetant d'emblée le concept philosophique de revenu universel (qui est bien évidemment différent du salaire universel).

Hamon, qui a compris les aspirations de la jeunesse actuelle, a bien pris garde de souligner qu’il ne touchera pas aux autres allocations sociales. Et malheureusement, JLM et FI ont caricaturé cette mesure et se sont coupés d’une partie de leur propre électorat. Ainsi, JLM et son programme paraissent comme « démodés » et issus d’un autre monde que les jeunes ne connaissent quasiment pas.

Dans ma génération, le revenu universel est extrêmement mobilisateur. Par exemple, quand nous organisions une soirée sur ce thème avec les Amis Du Monde Diplomatique à Toulouse, la salle du Sénéchal était pleine à craquer de jeunes précaires (issus des classes moyennes déchues) qui ne jurent que par ça. Ils ont un fort potentiel mobilisateur et peuvent se déplacer pour voter alors qu’ils ne le font pas en général. Lors des primaires, ils se sont mobilisés en masse pour Hamon et feront de même pour les présidentielles.

En résumé, ce bouillonnement intellectuel du côté de la gauche de gauche n’est soutenu qu’à la marge par FI et son candidat. Ces auditions donnent l’impression que le programme était déjà prêt dans les têtes des « coordinateurs » avant même les auditions. Donc, il y avait très peu de chances pour que ces mesures révolutionnaires soient reprises par FI et intégrées dans son programme.

Friot, Acrimed, Lordon (la fermeture de la bourse), la quadrature du net (qui porte des propositions audacieuses pour rendre à Internet sa liberté confisquée par GAFA) et bien d’autres… il ne faut pas s’en rappeler tous les cinq ans !

Et ce n’est pas seulement aux coordinateurs de les auditionner , ils doivent être écoutés toute l’année et leurs travaux vulgarisés. L’idée des auditions est bonne mais c’est dommage d’attendre les élections présidentielles pour se former à ces problématiques car un vrai programme « révolutionnaire » doit se nourrir des contributions du monde social.

 Feuille de route : se préparer pour la suite

Cher(e) camarade insoumis(e),

Ce n’est pas mon intention de vous accuser de trahir la cause. Votre engagement au sein de la France Insoumise pour soutenir la candidature de JLM aux élections présidentielles est plus que louable. Ce qui m’inquiète, c’est toute cette énergie dépensée pour un résultat final bien maigre. Car, le bilan de 2012 n’a pas été dressé : qu’a-t-on fait des 11 %? Qu’avons nous tiré comme conclusion de la débandade de Hénin Baumont ? Pourquoi le Front de Gauche a été tué par le PG et le PC alors que c’était un formidable outil ? Avec tous les éléments expliqués dans cette lettre, je ne m’attends pas à un miracle le 23 Avril prochain.

Et même si ma prédiction s’avère fausse, mes craintes sont que, Jean-Luc Mélenchon président, il devienne un nouveau Tsipras. Il nous aura menés en bateau pendant ces années et les angles morts dans sa pensée et ses méthodes autoritaires au sein de son propre parti, sont autant de signes inquiétants qui doivent nous mettre la puce à l’oreille.

Beaucoup d’entre vous objecteront que le bonhomme n’est pas comme ça, qu’il est humaniste et ouvert d’esprit. Soyons clair : je ne critique pas la personne Mélenchon et ce n’est pas mon but. Je critique la personne publique et ses actions, c’est ce qui devrait nous guider tous : ne pas tomber dans le piège de la 5ème république qui fait du culte de la personnalité un véritable totem.

Une fois arrivé au pouvoir, une fois aux manettes de l’état, JLM sera confronté à la bureaucratie interne de Bercy comme le dit si bien Lordon (20). Et il ne réussira que si nous créons un état de fait révolutionnaire dans le pays.

JLM transformera certes cet état de fait dans les lois mais Hamon, Jadot ou même Fillon feraient de même. Il n’y a qu’à se rappeler de la vacance du pouvoir en 1968 et l’exil du général De Gaules. Finalement, c’est bien un gouvernement de droite qui a dû céder devant ce mouvement formidable de Mai 1968.

J’espère de tout cœur que, une fois élu et les premiers signes de faiblesses apparaîtront, nous irons manifester ensemble contre le président Mélenchon et que tous les Mélenchon se rebelleront contre lui.

Cher(e) camarade insoumis(e),

Aujourd’hui, l’équation que nous devons résoudre est indépendante de Mélenchon. Elle est indépendante de la 5ème république. L’équation se trouve dans notre vie quotidienne. Partout où nous travaillons, dans nos quartiers ou dans les écoles de nos enfants. Je ne rêve pas du grand soir qui arrivera un jour … peut-être ! Pour moi, la grève générale n’est que l’étape finale du processus long et fastidieux de la lutte.

En attendant, il faut investir le champ du social, encourager toutes les luttes et créer les liens entre elles. Les faire converger. Nous avons eu une belle démonstration le printemps dernier avec Nuit Debout. Mais la jonction avec les quartiers populaires ne s’est pas faite. Ce n’est pas grave, Nuit Debout a été une formidable entreprise de formation des consciences à grande échelle. Et tout est bon à prendre.

J’ai peur que votre enthousiasme d’aujourd’hui se transforme en une apathie démobilisante au lendemain du premier tour. Or nous ne devons pas perdre de temps dans des combats perdus d’avance car nous avons besoin de tout le monde pour résister.

L’émancipation est un combat quotidien et chaque jour que nous ne consacrons pas à cette émancipation est un jour perdu. Les prémices de l’effondrement sont là et nous n’avons toujours pas théorisé une sortie par la gauche. Les sorties actuelles du système se font uniquement par la droite et malheureusement ces sorties là (à la Trump et à la Brexit) sont des sorties xénophobes et racistes.

 Et pourtant… l’heure tourne et le temps presse… et nous ne sommes pas prêts …

Fraternellement,

Bayrem

 

 

PS : cette lettre a été écrite entre Décembre et Janvier, des camarades m’ont indiqué que cette lettre ne prend pas en compte les livrets programmatiques dont celui sur les médias. Il n’est donc pas exclu que des parties de cette lettre ne soient plus d’actualité au moment de sa lecture.

 


 

(1) A ce propos, deux ouvrages très concis sont à conseiller : « La dynamique de la révolte » d’Eric Hazan et « Premières mesures révolutionnaires » d’Eric Hazan et Kamo.

(2) « Dans l'histoire universelle, les grands faits et les grands personnages se produisent, pour ainsi dire, deux fois. […] La première fois comme tragédie, la seconde comme farce ». Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (Der achtzehnte Brumaire des Louis Napoleon en allemand), Karl Marx

(3) Sur la domestication des révoltes, Adolphe Thiers, l’assassin de la commune, en parle mieux que quiconque en s’adressant aux bourgeois dans ces termes : « Nous sommes persuadés que le système monarchique est le seul qui protégera nos acquis, c'est à dire notre fortune. Vous vous trompez! Dans un régime monarchique, c'est la volonté d'un seul homme qui gouverne. Elle est extrêmement vulnérable puisque les sujets peuvent se révolter au nom de la liberté. Le roi ne peut y répondre que par la violence. Tandis que la république, c'est la souveraineté nationale qui gouverne. Ce n'est autre que la majorité. Il est beaucoup moins vulnérable que la monarchie puisque c'est l'expression de la volonté du peuple à travers le suffrage universel. Or nous arrivons bien à diriger le suffrage universel, nous avons toujours eu des majorités conservatrices remarquables. »

(4) Selon cette enquête (en anglais), les américains ont vu et se sont souvenus de 92 % des fausses informations pro-Trump et 23 % pro-Clinton. La moitié qui s’est souvenue d’avoir vu ces fausses news, ont cru ces histoires.

(5) Sans vouloir remuer le couteau dans la plaie, la situation des prisonniers anarchistes révolutionnaires grecs n’a pas changé, « Tsipras ou pas Tsipras ».

(6) Extrait du livre de Chris Harman, « La révolution allemande », Chapitre 5, les jours de Spartakus, p115

« Le journal social-démocrate Vorwärts encouragea tant qu’il put l’hystérie meurtrière, appelant ouvertement à l’assassinat des dirigeants spartakistes : des centaines de cadavres en rangs, Prolétaires.  Karl, Rosa, Radek et compagnie : aucun d’eux n’est couché là, Prolétaires.»

(7) Cette contradiction paraît dans les statuts du Parti de Gauche où d’un côté, « le PG ne veut pas de chapelles, de culte du chef ou de domination des spécialistes de la politique » et de l’autre, il se définit comme étant « un parti organisé pour être efficace qui n'épuise pas son énergie dans des luttes internes ».

(8) Une bien triste histoire où Politis préfère passer sous silence la crise de ce comité puisqu’elle concerne … un journaliste de Politis ! A lire en détail ici.

(9) C’est en ces termes qu’en parlent les militants démissionnaires : « En interne ou dans l’expression extérieure règne le silence des cimetières. Tout point de vue autre que celui des gardiens du temple est proscrit. »

(10) L’interview intégrale accordé au monde est disponible ici dans le blog du candidat.

(11) Tout a été dit sur la position de Mélenchon concernant la Syrie , je ne vais pas le répéter ici. Lisez cette autre lettre ouverte de Julien Salingue , elle résume bien la critique qu’on peut faire à JLM.

(12) Déclaration de JLM au parlement européen, l’expression est utilisée à partir de 37 secondes dans cette vidéo.

(13) Un extrait vidéo très succinct comme un exemple sur l’utilisation de ces expressions dégradantes pour le peuple allemand.

(14) Pour une critique plus complète du Hareng de Bismark, on peut en lire une ici, dans un blog de Médiapart.

(15) Ibid. Extrait de la critique qui cite le livre : « périssent l'Allemagne, son « modèle » et ses grosses bagnoles plutôt qu'un seul instant à table avec une poularde à la peau craquante, un roquefort correctement moisi et un bon verre de rouge à la robe légère », ainsi parle notre Chef qui est donc spécialiste de la poularde. Il écrit aussi :« le vin est souvent le meilleur instrument de mesure du niveau de culture d'un peuple » , et comme les Allemands sont présentés en buveurs de bière tout au long du livre, on comprend à quel point la culture française surpasse l'allemande à l'en croire. »

(16) La commission économique du PCF a largement critiqué le programme FI et je vous invite à lire cette critique ici. Je ne la partage pas en tout point (comme la sortie du nucléaire, le PC est contre) mais elle est intéressante.

(17) La déclaration en question, qui révèle la pensée profonde de JLM, est disponible ici à partir de 1h15 : « Moi, je suis persuadé que j’arriverai à convaincre ».

(18) La vidéo concernant les médias est disponible ici.

(19) La vidéo concernant l’ubérisation et le salaire universel est disponible ici.

(20) « Soutenir Mélenchon ? » par Lordon dans « là bas si j’y suis ».

 

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