Comment imaginer une sortie de la crise sanitaire par la gauche ?

Passe sanitaire : le nouveau chiffon rouge agité par le gouvernement déclenche des débats enflammés dans lesquels la gauche reste malheureusement confuse et inaudible. Pourtant la crise du covid est plus grave que le passe sanitaire et il est indispensable de penser la crise globalement et avec un projet anticapitaliste.

Liberté, liberté, liberté... Les manifestations en France contre le passe sanitaire (et contre la vaccination forcée) sidèrent les militants de gauche internationalistes par leur caractère  confus, leurs leaders mélangés entre extrêmes droites souverainistes, gilets jaunes et des brebis égarées de la gauche.

Cette confusion actuelle n'est pas nouvelle dans les périodes troubles historiques et souvent, les fascistes ont tiré leur épingle du jeu à quelques rares exception près. Ces rares exceptions se sont produites quand la gauche était claire sur ses intentions et armée idéologiquement pour théoriser la situation et proposer des solutions.

Et contrairement à ce qu'affirment populistes et autres confusionnistes de tout poil, le cadre idéologique de la gauche marxiste, gramscienne ou tout simplement, de LA gauche au sens large, offre beaucoup d'outils assez simples pour imaginer une sortie par le haut de cette situation de blocage sanitaire et sociales.

Ce court texte esquisse une tentative de réponse à la crise d'un point de vue émancipateur de la gauche. C'est comme une feuille de route gribouillée en ayant en tête une utopie de gauche.

Ces points sont théoriques et leur mise en route nécessite un fort mouvement social, une prise de conscience populaire et surtout une distanciation de tout ce qui pue le brun.

Finalement, ce plan ne peut réussir que s'il est mis en œuvre sur une échelle planétaire. Le covid est une crise globale, il ne peut être résolu dans un cadre national tout riquiqui.

•    Reconnaître l'existence et la dangerosité du covid:

Cela parait évident mais il faut rappeler quelques faits de base. Le  Covid-19 est un coronavirus qui n'est pas le premier de son genre. C'est un SRAS apparu déjà en 2002 en Asie et dont la connaissance a beaucoup évolué ces 20 dernières années. C'est un virus d'origine zoonotique: il n'a pas été créé dans un laboratoire sous l'ordre de gouvernements, ni échappé d'un laboratoire, ni utilisé par la Chine dans une fictive guerre biologique, ni financé par les labos. Il n'y a pas de plan caché par ceux qui nous gouvernent. Le coronavirus est simplement la conséquence de la destruction de l'habitat sauvage par l'humain sous l'effet d'un capitalisme tout autant sauvage. La Chine, les USA ou les européens, font disparaître des millions de km2 du vivable au profit d'un bétonnage effréné. Cela nous rapproche de la vie sauvage qui doit se mêler à nous humain puisque son territoire s'est réduit à peau de chagrin. 

Cette première crise sanitaire planétaire du 21ème siècle est tout simplement la première facture à prix relativement réduit que nous présente la Terre. Ce qui nous attend dans le futur sera probablement pire. 

Le Covid n'est pas une simple grippe: c'est un syndrome de détresse respiratoire qui laisse sur le carreau des millions de personnes à travers le monde. Toutes celles et ceux qui l'ont attrapé peuvent en témoigner. Les séquelles sur le long terme peuvent être très graves avec une perte de capacité pulmonaire chronique, sans mentionner les 10 à 12 jours qui peuvent aboutir à des hospitalisations de plusieurs mois... Il est aussi faux de croire que les patients gravement touchés sont "sensibles" ou présentent des comorbidités. Ceux qui meurent le sont certes, mais plusieurs malades jeunes qui ne présentent aucun signes avant-coureurs  finissent dans les hôpitaux. Il y a certaines prédispositions génétiques qui nous sont encore inconnues qui distinguent ceux qui résistent de ceux qui en souffrent.


•    Distanciation sociale, traçage et tests, confinement mondial et vaccination obligatoire

Au début de la pandémie et sans réponse médicale claire, seules les mesures de distanciation sociale ont été capables de freiner la progression de la pandémie. Les pays ayant opté pour la libre circulation du virus ont subit des taux de mortalité incroyablement élevés. La Suède par exemple a commencé par miser sur l'immunité collective en 2020 et finalement, a dû changer de stratégie devant l'explosion des cas dans les hôpitaux.

L'immunité collective avec libre circulation du virus est donc un fantasme criminel. Et devant la variété des cas de malades gravement touchés, tout le monde est concerné par le coronavirus. Personne n'est à l'abri. La distanciation sociale (masque, réduire les contacts) ne suffira pas en l'état actuel des choses. Un confinement sévère avec arrêt des activités économiques au niveau mondial est strictement nécessaire. Il faut absolument fermer les frontières, les aéroports -gros vecteurs de circulation du virus- ainsi que la circulation des marchandises en camion. On n'arrivera pas à circonscrire la circulation du virus sans une mesure dure au niveau mondial. 

Tracer les malades et les clusters, ainsi qu’une politique de tests sont nécessaires pour endiguer la pandémie. Certains pays arrivent à le faire, d’autres un peu moins. Bien évidemment, les tests doivent être obligatoires et leur financement par les états et autres organismes mondiaux ne devraient pas coûter très cher.

Distanciation sociale, traçage et tests, et confinement sévère peuvent aboutir à une régression de la pandémie mais pas à son éradication, surtout dans les pays pauvres dont les moyens hospitaliers manquent cruellement. Depuis la nuit des temps, le vaccin entraîne le corps humain à lutter contre les maladies. C’est une invention scientifique qui a sauvé la vie à des millions d’humains, particulièrement des enfants. Si l’espérance de vie a augmenté dans certains pays, c’est bien grâce en partie au vaccin qui a abouti à l’éradication de maladies jusque-là impossible à contrôler avec les méthodes classiques. La vaccination obligatoire a été une conquête populaire qui a permis de protéger les classes populaires contre diverses maladies. Alors que les classes supérieures, bourgeoises et possédantes ont toujours accès à des services de santé de pointe, les classes populaires méritent d’avoir accès elles aussi à une espérance de vie plus élevée. 

Comme dit précédemment, le coronavirus est connu depuis une vingtaine d’années. Du coup, quand la communauté scientifique s’est penchée sur le vaccin, une grande partie du travail avait déjà été faite. De plus, il faut saluer l’effort de la communauté internationale avec des coopérations entre les laboratoires et scientifiques et experts de tous les pays. Cette émulation a montré que nous humains, nous sommes capables de mettre nos divergences d’opinions de côté pour se concentrer sur des solutions pour notre survie. Bien évidemment, le cadre capitaliste actuel empêche toujours une coopération plus étendue et c’est pour cela qu’il faut absolument abattre ce modèle économique et profiter de la crise pour proposer des solutions anticapitalistes.

Vaccin à vecteur ou technologie messager ARN, tant que le corps humain est (un peu) préparé au coronavirus, il faut recourir à cette technique partout dans le monde, sans exception. Nous avons assez de recul sur ces techniques, le messager ARN par exemple a été utilisé depuis 20 ans pour essayer de guérir  du cancer (sans succès). De plus, les chercheurs de NHI en Angleterre ont étudié pendant des années cette technique et ont publié plusieurs articles sur ce sujet. Ces articles ont permis par la suite le secteur d’industrialiser ce que la recherche publique a investigué.

Il faut donc rendre cette vaccination obligatoire, comme c’est déjà le cas pour des dizaines de virus que l’on a éradiqués. La vaccination obligatoire devrait prendre en compte les effets secondaires et les faire remonter au plus vite. Cela dit, des dizaines de cas graves par million dus au vaccin ne devraient pas stopper le déploiement de la vaccination devant un virus qui tue des millions de personnes dans le monde. C’est une arithmétique macabre certes mais il n’y a pas d’autre porte de sortie.

Enfin, devant l’intérêt général, la liberté individuelle ne compte pas. Quand ce choix personnel va à l’encontre de la santé publique, il est à  proscrire tout simplement. Au lieu d’utiliser des subterfuges comme le passe sanitaire, il faut y aller plutôt au bazooka et imposer la vaccination à tous. La liberté individuelle est une notion surcotée dans le système consumériste d’aujourd’hui. Ceux qui proposent de laisser le choix de vaccination aux personnes sont tout aussi comptables du bilan de la pandémie que ceux qui ont sous-financé les hôpitaux et la santé ces trente dernières années. Ne vacciner que les personnes sensibles est tout aussi irresponsable puisque le but est de réduire la circulation du virus en premier lieu.


•    Reprendre le contrôle de la production des vaccins
Les profits énormes que se font les laboratoires pharmaceutiques sont indécents. Mais c’est un secret de polichinelle : depuis des décennies, le système de corruption mis en place sévit. Ce n’est pas une raison pour ne pas se saisir de cet outil de production. D’abord, il faut souligner que le vaccin Pfizer (appelé BioNTech en Allemagne) n’a été possible que grâce aux millions d’euros investis dans la technologie ARN par les contribuables allemands et européens. 
Nationaliser les pertes et privatiser les profits : ce mantra du capitalisme n’est pas nouveau, les entreprises avec la complicité des gouvernements ne vont pas changer de philosophie avec la crise du COVID. Au contraire, la logique néolibérale du profit accélère ce transfert d’argent des contribuables vers le privé.
Il faut absolument nationaliser et dé-breuverter  tous les vaccins liés au COVID, pour plusieurs raisons :
◦    Des entreprises sous pavillon étatique seront plus à même d’inspirer confiance aux non-vaccinés.
◦    Une transparence sur les fonds va terrasser la corruption puisque ces investissements se feront sous contrôle des états, et idéalement, avec la participation des professionnels de santé et les usagers.
◦    La technologie des vaccins anti-COVID est déjà publique puisqu’elle est écrite noir sur blanc dans la déclaration du brevet. Mais l’interdiction d'utilisation de cette technique empêche des pays producteurs de génériques de rendre disponible ce moyen de protection au plus grand nombre.
◦    L’Inde pourra ainsi servir de hub au niveau asiatique et d’autres pays en Afrique devront avoir accès à des usines de productions. L’idéal serait donc de construire des usines pharmaceutiques à côté des foyers d'infection et qui sont capables d’abord de produire des vaccins contre le COVID. Ensuite, ces usines seront transformées pour fabriquer des médicaments génériques dans ces régions-là du monde (Asie, Afrique, Amérique Latine). À noter que si la conservation du vaccin ARN est problématique dans certains pays chauds et pauvres, on pourra se tourner vers les vaccins vecteurs. 
◦    Enfin, cela n’est possible que si un véritable transfert technologique se met en place (échange d’ingénieurs et de chercheurs entre pôles de productions).

•    Le confinement pour amorcer une réponse au changement climatique

Lors du premier confinement, nous avons entendu les classiques mea-culpa des dirigeants occidentaux qui permettent de réduire la voilure capitaliste et bifurquer vers un modèle respectueux de l’environnement. Bien évidemment, ce sont des leurres et comme toujours, les classes dirigeantes acculées promettront toujours de mettre l’humain avant le profit mais ce sont des balivernes.
Au lieu donc de manifester contre « une dictature sanitaire », la gauche devrait revenir vers ses discussions de 2020 et se concentrer à nouveau sur une feuille de route anticapitaliste.
Il est en effet temps de se débarrasser des productions coûteuses, de relocaliser l’agriculture, de réduire l’aéronautique, de trouver une alternative au tourisme de masse… L’idée serait donc d’utiliser ce confinement général qui devra sans doute se refaire pour marquer une nouvelle pause et engager les grands travaux dont l’Humain a besoin.

•    Solidarité internationale et redistribution des richesses
Nous sommes tous ensemble dans la même situation face au covid . Les pays riches commencent à se remettre plus vite que les autres certes, mais sans véritable solidarité internationale, on ne viendra pas à bout de la pandémie. 

Le confinement planétaire -qui a eu lieu partiellement en 2020- proposé au point précédent, ne peut avoir lieu sans une redistribution franche et forte des richesses, non pas au niveau des nations, mais au niveau mondial. La situation de l’Inde, de la Tunisie ou de la Birmanie, nécessite que les pays riches en occident mettent la main à la poche. Nous parlons ici d’une mortalité due soit  à un manque de moyens flagrants soit à une mauvaise gestion politique. Regardons l’exemple de la Tunisie : des années de diètes  à la sauce FMI (conjuguées à une mauvaise gestion  gouvernementale aussi) ont amené le système de santé sur les genoux. L’oxygène manque, les doses du vaccin arrivent par volonté des puissances impérialistes et les morts s'entassent par milliers.

Et quand on cible les pays riches, on parle de milliers de milliards du PIB qui sont utilisés pour financer le capitalisme financier, le commerce d’armes et la production inutile (voitures individuelles, avions privés et autres jets  etc.). Si on veut esquisser une réponse anticapitaliste et une nouvelle utopie, faire face au covid peut s’avérer être une première porte de sortie. Les humains et leurs pays ont besoin de trouver un nouveau paradigme : l’argent existe mais il va dans de mauvais canaux. Les organisations internationales comme l’OMS et l’ONU jouent déjà un rôle non négligeable grâce au mécanisme du COVAX.

Mais ce n’est pas assez : l’impact du covid sur les pays pauvres est catastrophique. La perte des activités, souvent au noir, des travailleurs du tiers monde due au confinement mondial a fait que la pauvreté a explosé en 2020. Le nouveau confinement dont nous avons besoin ne doit pas aboutir à la même situation. Il faut remplacer cette perte de salaire avec un revenu de base disponible à chacun dans le monde. Le coût de cette mesure n’est pas si élevé qu’il n’y paraît : en additionnant les PIBs de tous les pays et en les redistribuant, on sera surpris du surplus d’argent qui reste... De plus, les niveaux de vies étant différents, un revenu de base pour un travailleur en Afrique sera moins élevé qu’un travailleur en occident; et donc c'est possible de tout financer.

Une autre conséquence du confinement partiel de 2020 est la sortie de toute une génération d’enfants, surtout des filles, du système scolaire de leurs pays. Une fois l’école fermée, son ouverture ne se fera pas  et on perdra des milliers de postes à l’école dans tous ces pays…. Il est absolument nécessaire de remédier à cette situation en armant l’Unesco avec un vrai budget.  

Enfin, les états pauvres vont s’endetter à la fin de la crise sanitaire au près du bon vieux FMI et la banque mondiale. Il est vital de mettre en place des prêts à taux zéro à tous ces pays et éviter la recette classique de l’austérité.  


•    Conclusion:
Tant qu’on n’a pas la pandémie sous contrôle, les demi-mesures ne suffiront pas. Ce plan est effectivement très dur et a peu de chances de voir le jour. Mais sans ce plan, nous aurons le droit à des états autoritaires qui auront recours à plus de repression dans le seul but de continuer à faire tourner l’économie. C’est tout ce qui compte à leurs yeux. Alors qu’une émancipation est possible, il suffit d’y croire et ne pas se borner à réclamer à tort et à travers « la liberté » alors que nous sommes enchaînés dans un système capitaliste injuste. 

Il est dommage de voir que trop de critiques de la gestion sanitaire le font dans un cadre strictement capitaliste et sans réfléchir à une sortie de gauche à la crise sanitaire et sociale. Pourquoi ne peut-on pas imaginer une autre sortie ? Une autre façon de penser ? 
C’est malheureusement la pauvreté intellectuelle de cette époque qui nous amène à cette situation. Des militants sincèrement de gauche qui manifestent pour « leur liberté » et oublient l’intérêt général… Cela fend le cœur. 

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