La fausse route de Macron est celle de l'Union européenne

Des modèles inspirent Emmanuel Macron. L'Allemagne et la Suède. Il suffirait d'appliquer leurs réformes en France pour que la croissance reparte, et le chômage baisse. Cette vision est celle de l'Union européenne, qui veut imposer cette croyance à tous les pays de l'Union sans prendre en compte leurs spécificités.

Emmanuel Macron a reçu le 2 août 2017 le premier ministre suédois, affirmant qu'il est «une véritable source d’inspiration (..) La Suède a su faire évoluer son modèle social sans jamais le trahir et en conciliant un modèle de compétitivité et une vraie exigence de justice sociale»1Notre président est en extase devant la flexisécurité, il est ébahi devant la cure d'amaigrissement subie par l'état social suédois, la libéralisation de nombreux secteurs, il est époustouflé par la baisse de de l'impôt sur le revenu (de 87% à 57%) et le taux forfaitaire de 30% sur les revenus du capital, sans parler du système de retraite à point. Il suffirait d'appliquer ces mesures pour relancer l'économie française. Mais il y a un hic... La Suède, si elle fait partie de l'UE, n'a pas adopté l'euro (ce qui réussit pas mal aux pays européens qui ont fait ce choix). Si elle a accordé de plus en plus d'indépendance à sa banque centrale depuis 1999, elle a pu en 1993 dévaluer la couronne de 20%. "Ces dévaluations par rapport aux monnaies européennes ont indéniablement amélioré la compétitivité-prix des produits suédois sur les marchés internationaux" explique Vincent Touzé dans son rapport sur les performances économiques de la Suède pour l'OFCE 2. La Suède s'est massivement tournée vers l'exportation.

Exportations Suède © OFCE Exportations Suède © OFCE
A cette époque, les exportations vers les pays de l'Union européenne représentaient 66% du total. L'Union européenne n'était pas dans un état de crise sans fin, (Italie, France, Espagne, Grèce, Portugal, Slovénie) qui aurait empêché le pays d'être aussi dynamique dans ses exportations. Le 23 septembre 2003, la Suède allait entériner son indépendance, dire non à l'euro et garder la possibilité de poursuivre une politique du taux de change propre à ses intérêts. 

De même, si les dépenses publiques sont passées de 70% du PIB en 1993 à 55% en 2000 ce n'est pas parce que les Suédois ont pratiqué des coupes claires dans les budgets et virés massivement les fonctionnaires. Non, ils ont changé de statut. Le nombre d'agents payés par l'administration n'a pas diminué 3. En effet la part d'emploi public est toujours plus élevé en Suède qu'en France, comme l'explique Christophe Ramaux "En Suède et au Danemark, où il fait bon vivre, la part de l'emploi public représente 30% de l'emploi total. En France, on est à 20%. Et dans ces pays, la dette publique est inférieure à la moyenne de l'UE. Au Japon, la part de l'emploi public est de 10% et la dette publique est à 250%" 4 La principale raison de cette baisse est la reprise de la croissance, et l'augmentation du PIB plus que la baisse des dépenses publiques.

La Suède n'a, de plus, pas bêtement mis en place une cure d'austérité dès l'arrivée de sa crise - causée par la dérégulation de la finance, soit dit en passant - elle a pratiqué une politique contracyclique. C'est à dire que l'état a massivement investi pour relancer la croissance entre 1993 et 1995. Vincent Touzé conclut : "au milieu des années 1990, la renaissance de l’économie suédoise résulte en partie des gains de compétitivité-prix acquis sur les marchés internationaux grâce à la dévaluation de la couronne. Une telle démarche non coopérative est sans doute possible pour une petite économie mais ne peut pas être généralisée à l’ensemble des grands pays européens." Le modèle suédois n'est pas généralisable. Essayer d'imiter leurs mesures est dangereux.

 Le modèle allemand

Depuis le temps qu'on nous bassine avec le modèle allemand, il semble avoir pris pied chez nous. D'abord au travers de la loi travail El Khomri, puis la loi travail XXL. Par salves, Macron et sa cour tire à boulets rouges sur les chômeurs, pour préparer un nouveau recul des droits avec la prochaine réforme de l'assurance chômage. Il souhaite renforcer leur contrôle, opte pour une redéfinition de l’offre raisonnable d’emploi, un durcissement des radiations. Tout ceci préfigure d'une réforme à la Hartz. Macron avance pour le moment ses pions. Il suscite d'ailleurs l'admiration de l'architecte de ces lois 5, il est partout comparé à Schröder, qui aurait redressé le pays malade de l'UE en 2000 grâce à ses réformes, pour le transformer en paradis économique avec peu de chômeurs (mais beaucoup de pauvres). Encore une fois, il est inutile en France d'imiter ce modèle, pire, il est vivement déconseillé de le tenter.

Car croire que la vigueur de l'économie allemande vient de la précarisation générale des salariés est une illusion, croire qu'il faut appliquer la même politique pour un résultat semblable, une stupidité. L'économiste allemand Christian Odendahl explique que la bonne santé économique allemande vient d'ailleurs: «Si l’Allemagne s’en est si bien sortie pendant la crise financière, par exemple, c’est en partie parce que la Chine ainsi que des marchés émergents investissaient massivement pour faire tourner l’économie, et que les entreprises allemandes, conjointement avec les syndicats, ont su s’adapter à la situation. Par exemple elles ont eu recours au chômage partiel, c’est vrai ; mais c’est un levier qui existait bien avant les réformes Hartz.»6. Le vieillissement explique aussi en partie la baisse de chômage en Allemagne. Entre 2000 et 2012 le nombre d'allemands en âge de travailler (15 à 64 ans) a baissé d'1,7 million, quand dans le même temps en France, le nombre s'est accru de 2,8 millions 7.

Une autre raison de la "réussite" allemande, est à regarder au-delà de ses frontières. A l'est. La Pologne, la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie appelé le "groupe de Visegrad" est à l'Allemagne, ce que le Mexique est aux USA. Une délocalisation de proximité:  "À compter du début des années 1990, les multinationales allemandes jettent leur dévolu sur les entreprises d’État privatisées dans une ambiance d’apocalypse industrielle. Si la reprise du constructeur automobile tchécoslovaque Škoda par Volkswagen en 1991 a marqué les esprits, le voisin capitaliste utilise d’abord les installations existantes comme plates-formes de sous-traitance". 8 L'Allemagne utilise le droit européen pour vampiriser à moindre frais ses voisins de l'est. Ils vont sous-traiter à des ouvriers surqualifiés et sous-payés le textile, l'automobile et l'électronique. Et en moins de dix ans, explique Julie Pellegrin: « les entreprises des pays d’Europe centrale et orientale se trouvent intégrées dans des chaînes de production contrôlées principalement par des sociétés allemandes ». Des ouvriers surqualifiés, sous payés, le tout à 5h de route. Cela a modifié les rapports entre le salariat et le patronat en faveur de ces derniers. Avoir l'équivalent de la Chine à quelques heures en voiture, avec le spectre d'être remplacé par un polonais a de quoi refroidir les syndicats. Et donc il n'a pas été compliqué pour le patronat d'obtenir de nombreuses concessions sur les salaires des travailleurs.

L'euro joue aussi un rôle crucial dans la réussite allemande, le FMI estime qu'il est sous évalué de 18% pour le pays 9, tandis qu'il est surévalué pour la France. Cela revient à dire que l'Allemagne bénéficie une dévaluation contre ses partenaires européens. Tout comme la Suède, une dévaluation dope les exportations. Et tout comme la Suède, l'Allemagne a un modèle qui ne se limite pas aux baisses de dépenses publiques, il s'inscrit dans une démarche complexe. Copier les lois Hartz ne fera pas revenir le plein emploi en France, il déprimera l'activité qu'on ne pourra pas relancer avec les exportations.

Le modèle de la zone euro

D'une manière beaucoup plus générale, l'Union européenne et en particulier la zone euro, en mettant en place une libre circulation des marchandises, de la main d'oeuvre, une monnaie unique, le tout ancré dans une foi sans faille dans le dieu marché, pensant qu'une inflation faible, des déficits publics faibles et des incitations à générer des excédents commerciaux, au sein d'une zone avec des pays extrêmement différents a crée zone totalement dysfonctionnelle. Car chaque pays a des spécificités, des intérêts particuliers, une vision du bien-être différent, ses besoins propres, ses structures, son histoire, comme l'explique Joseph E. Stiglitz dans L'euro, comment la monnaie commune menace l'avenir de l'Europe: " Une fédération aura du mal à fonctionner si ses membres ont des points de vue différents sur les lois de l'économie. Or il existe entre les pays de la zone euro des différences fondamentales de conception sur les ressorts de l'économie- elles existaient même à l'époque de la création de l'euro, mais on les a alors camouflés" avant d'enfoncer le clou "Des sociétés différentes ont des valeurs différentes, des idées différentes des mécanismes de l'économie et même, d'ailleurs des conceptions différentes de la démocratie et de la nature d'une société fonctionnelle." Ainsi les pays du sud de l'Union européenne, L'Espagne, la Grèce, le Portugal, l'Italie ont tous eu le droit à leur cure d'austérité et de précarité salariale. Le résultat fut le même pour chaque pays, un marasme économique et humain. Joseph E. Stiglitz poursuit dans L'euro: " les conditions imposées ont souvent conduit à une contraction de l'économie, donc réduit la probabilité d'un remboursement des sommes empruntées." Les règles strictes, non négociables, sans aucune flexibilité conduisent aux mauvais résultats économiques de la zone euro. Pour qu'une union monétaire fonctionne il faut que les économies des pays soient très ressemblante. Or comme l'explique Stiglitz: "Quand certains pays sont débiteurs et d'autres créanciers -, il devient difficile de procéder à l'intégration politique, même pour créer les institutions politiques nécessaires au fonctionnement de l'intégration économique." En voulant prendre comme modèle unique les pays exportateurs, l'Union européenne s'est fourvoyée.

David Cayla écrit dans La fin de l'Union européenne: "dès lors, les conséquences de l'union d'une région très développée avec une région qui l'est moins sont dramatiques. La première attire à elle tous les facteurs mobiles, capitaux et travailleurs, ce qui contribue à renforcer son industrie, à consolider ses institutions et à développer ses infrastructures (..) A l'inverse, le processus assèche la région la moins développée, dont les capitaux s'exfiltrent et dont la main d'oeuvre migre vers la région la plus riche, ce qui ne peut manquer d'accélérer la détérioration des facteurs de production territorialisés. Ainsi, un retard originel engendre... plus de retard encore à l'arrivée." 

Ce qui est vrai pour la main d'oeuvre et l'industrie l'est aussi pour le secteur bancaire. L'argent en zone euro défie les lois de la gravité et ruisselle vers le haut selon Joseph E. Stiglitz " Quand la crise de l'euro a éclaté, l'argent a quitté les systèmes bancaires des pays faibles: il est passé dans ceux des pays forts." Ce qui provoque bien sûr des effets catastrophique sur les économies des pays concernés: "Puisque les capitaux s'en vont, les banques doivent restreindre le crédit, donc l'économie s'affaiblit; puisque l'économie s'affaiblit, on doute de plus en plus de la capacité du pays à renflouer ses banques en difficulté; cette perte de confiance fait monter les taux d'intérêts que les banques doivent payer; donc les banques s'affaiblissent encore plus, et les capitaux ont encore plus de raisons de s'en aller."

Voici le résultat quand on lie des pays extrêmement différents avec une monnaie commune, des règles communes très rigides, le moins de barrières économiques possible, sur un modèle exportateur exclusif et sans aucun devoir de solidarité ni institution adéquat: une zone totalement divergente. La fausse route d'Emmanuel Macron, à vouloir copier là "où ça marche" sans vouloir comprendre "pourquoi et comment ça marche" n'est au fond, que la fausse route de l'Union européenne depuis sa création et sa croyance en des dogmes erronés. Croire qu'en ayant tous la même politique monétaire, budgétaire, économique sans prendre en compte le développement, la complexité des structures de pays fondamentalement différents, cela créerait une zone de développement pour tous, une zone de prospérité comme par magie est une erreur et c'est précisément l'inverse qui s'est produit. 

 

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