Le socle commun des promenades dans les bois

La méritocratie est une blague.

Si la naissance du collège unique a engendré un peu de mobilité sociale, encore faut-il tenir compte de ce que c'est au moins autant l'échelle qui a bougé, sous la poussée des Trente glorieuses, que les enfants du peuple qui y ont grimpé. La démocratisation de l'accès au lycée, correspondant à la période de l'engluement dans la crise économique, a provoqué dans la pyramide des mouvements plus ténus et ambigus encore.

C'est pour l'essentiel le marché de l'emploi qui décide  en réalité des ascensions sociales, ou plutôt de leur absence. L'institution scolaire s'occupe elle d'estampiller "méritant Ed nat" les héritiers en tous genres. Quelques petits va-nu-pieds en plus, bien sûr. Mais c'est toujours aux premiers que l'on a préféré donner de bons emplois. Et moins il y en a, de bons emplois, plus ils leur reviennent, aux héritiers. La pyramide se translate pour faire plaisir à Jules Ferry; pour l'essentiel elle se reproduit à l'identique.

 

De tout cela, on se convaincra douloureusement en lisant L'Inflation scolaire, de Marie Duru-Bellat.

Et parallèlement, de la nécessité d'emmener nos petits dans les bois.

Pas pour les y perdre, façon Petit Poucet. Mais pour mettre en oeuvre une véritable politique du socle commun, capable de compenser les inégalités sociales plutôt que de les valider en douce en apposant nos signatures au bas de parchemins universitaires.

 

Qui doute de la capacité de leurs cerveaux à résoudre des équations du second degré, et à disserter adroitement? Il faut vraiment être un héritier pour n'avoir pas confiance en la nature et en l'amélioration résolue des conditions d'existence pour répartir également les ressources en capital intellectuel. A nous, il revient d'équilibrer le capital social.

On retrouvera toujours ce qu'il faut de neurones et de synapses pour s'exprimer adroitement en public dès lors qu'on aura fait disparaître le sentiment de déficience qui s'attache par exemple à certains lieux de naissance.  Pour venir à bout d'une suite géométrique dès lors qu'on aura fait taire la sourde conviction que les lieux où l'on en a l'usage sont de toute façon inaccessibles Pour tenir des mairies dès lors qu'on aura convaincu que ce n'est pas à d'autres de le faire.

 

Quant aux bois... Chaque fois que j'y vais courir et qu'un faisan me démarre dans les pattes, j'imagine ma classe de seconde en de semblables circonstances, filles et garçons hurlant et prenant leurs jambes à leur cou. Il suffit que j'en parle, des bois, pour que des frissons les parcourent et que leurs yeux se tournent vers les barres que l'on aperçoit par la fenêtre, comme vers un univers douillet, rassurant, souhaitable plus que tout autre.

Et il m'est donc avis qu'on devrait remplacer l'addition par la poule-faisane dans le socle commun, pour substituer au triste projet d'un réservoir de main d'oeuvre flexible le rêve tout à fait accessible d'esprits souples, déliés et confiants.

Alors, la méritocratie ne sera plus une blague.

 

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