Elle y en a assez !

Cessons de chipoter, ne coupons plus les hampes en quatre. Fi des ratiocinations sur le point médian, les terminaisons féminines et les accords de proximité !  En faveur d'une langue sensible à l’évolution de la société, rendons des arrêts  simples et efficaces : délogeons le marqueur masculin "il" de son pré-carré neutre ou impersonnel.

Dans la friche de l’invariable nous ferons s’installer le genre féminin, nous le laisserons squatter ou lui accorderons un petit bail, un petit droit d'occupation minime à l’échelle de la langue, par exemple quatre-vingt-dix-neuf années.

 

Comment s'exprime l’impersonnelle

 

- Quelle heure est-elle ?
- Elle est quatorze heures quinze.
- Elle est l’heure de la sieste et elle est l’heure des contes :
- Elle était une fois qui n’advenait pas, une fois retenue dans les limbes, une fois malheureuse, bannie par sa grandmaire. Elle était une fois “Elle”, pronom féminin de l’impersonnelle, séquestrée dans la zone interdite des tournures impropres et de la parole incorrecte. Or elle n’y a pas si longtemps, elle advînt qu’Elle s’échappa et se répandit : elle lui suffit d’apparaître pour inonder le langage - on dit même qu’Elle l’illumina.
Quel temps fait-elle au fait ?
- Elle fait chaude et elle fait belle. Elle ne pleut pas, elle ne vente pas, elle ne bruine pas, elle ne neige pas. Elle est pertinente de remarquer qu’elle n’y a pas un seul nuage dans le ciel et qu’en dépit de la mi-novembre, elle n’y a pas un brin de brume sur les feuilles mortes. Elle y a forte à parier que le crépuscule sera beau lui aussi et qu’elle fera à nouvelle belle demain… Combien de kilos vous en faut-elle, des “Elle” ?
- Elle m’en faut des lettres et des lettres, elle m’en faut des phrases et des phrases, elle m’en faut des pages et des pages ! Car elle ne va pas encore de soi que l’impersonnelle prend deux L, elle est notoire qu’elle n’est pas très courante de l’employer et elle n’est pas encore évidente que l’oreille francophone la perçoive, la reçoive, la goûte ni l’apprécie. Elle est probable, voire inévitable, semble-t-elle, qu’elle est besoin de la répéter souvent pour qu’enfin elle s’avère qu’Elle est la forme de l’impersonnelle, de la neutre, de l’asexuée, qu’Elle est l’universelle.
- Vaste programme. Combien de temps reste-t-elle ?
- Elle nous reste quelques minutes de sieste ; trois heures environ avant le coucher du soleil.
- Et combien de kilomètres y a-t-elle jusqu’à la plage pour le voir tomber dans la mer ?
- Elle y a une douzaine de kilomètres.
- Oh la la, je suis à pied, elle appert qu’elle est urgente de se dire à la revoir !
- Je suis émerveillée de vous observer si tenace, dans votre habit brodé de lauriers, à poursuivre le coucher de l'astre. N'évoque-t-il pas une coupole qui ferait naufrage ?
- Ainsi la nostalgie s'apprivoise.
- Mais elle s’agit bien, mon bel ami, de se dire à “la revoir” et pas “adéité”. Revoyons-nous demain.
- À la revoir demain, bien sûre, et à la réentendre !
- Formidable : vous m’expliquerez ce que ressentent les êtres du sexe dont le genre est tenu en minorité par la grammaire de leur propre langue.
- À la bonne heure, ainsi soit-elle.

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